‹ Le roman réaliste sous le second empireChapitre 13 sur 28 · TAINE · texte numérisé non relu

TAINE

Vers 1860, après le procès de Madame Bovary et le scandale de Fanny, il semble bien que la cause du roman réaliste ait été gagnée devant le grand public. « Il a tout envahi, constatait un critique, en 1864, physiologie, théologie controverse, histoire ; il pénétrerait même volontiers dans le domaine de la politique, mais les dangers de la tentative l'épouvantent et le forcent à regarder de loin cette terre promise dont l'entrée lui est interdite, où à n'y poser qu'un pied timide pour le retirer aussitôt « (Delaplace). Les Concourt s'orientèrent alors vers le roman moderne et vrai ; de nouveaux romanciers, E. About, Laurent Pichat, L. Ulbach, F. Fabre, H. Malot, Erckmann- Chatrian, pour ne citer que les plus connus, prétendirent à être appelés, eux aussi, réalistes ; du moins ils consentirent qu'on les étiquetât ainsi, même au prix de quelques horions de la critique. Ceorge Sand fut elle-même gagnée par la contagion ; elle ne renonça point, cela va de soi, à sa conception du

roman romanesque ; elle resta, comme elle le dira à Flaubert, « le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour » ; mais elle ne fut pas intransigeante ; elle accepta le réalisme, parfois même dans ses romans, jpour les personnages de second plan, pour le décor 1 aussi : « Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m'est égal ; quand on aborde les mouvements du cœur humain, c'est autre chose. » Cela fut vite sensible. En 1866, une de ses lectrices pouyait gémir avec quelque apparence de raison : « Il me semble que l'esprit quelque peu cru de Flaubert et, hélas ! celui de Goncourt mordent sur George Sand ! Cela me choque, je m'en indigne, et j'écris mon impression sincère, que je termine par une invocation à l'idéalisme et à sa prêtresse, priant les dieux de la garder du réalisme » (Juliette Adam).

La critique traditionaliste, malgré sa mauvaise volonté, devait à la fin reconnaître ce succès. « Il faut en convenir, écrivait, à la fin de 1860, Ch. de Mazado, [le réalisme] règne aujourd'hui, ou il aspire à régner dans les arts, dans la littérature ». Nettement constatait avec tristesse, en 1864, « la faveur avec laquelle ont été reçus les tableaux de mœurs du demi-monde et les peintures de la bohème littéraire », en quoi il incarnait le réalisme. Il fallait admettre, avec résignation ou bien avec des gémissements, que désormais le roman réaliste avait pris place à côté du roman « spiritualiste ». Et ce n'était pas seulement le triomphe de quelques romanciers ; la victoire était plus complète ; « le matérialisme littéraire » (A. de Pontmartin) s'installait en maître partout. Le roman réaliste était fort, non seulement de ses succès, mais aussi des aspirations générales vei'S « l'exactitude réaliste». Des 1861, Montégut constatait : «Ce qui

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domine dans notre littérature d'imagination comme dans la critique moderne, comme dans la science et dans l'histoire, c'est l'amour du fait, de la réalité, de l'expérience » ; déjà il définissait la nouvelle littérature par les mots d' « empirique » et d'à expérimentale »; avant Ger mi nie Lacer leux, il écrivait:

. Le roman contemporain, quelque indigent qu'il soit, donne comme il le peut sa note dans ce concert dont la critique moderne est le chef d'orchestre. Lui aussi, il cherche à sa manière à ne relever que de l'expérience ; il exclut les données purement Imaginatives, comme étant arbitraires ; il proscrit la passion comme exagérant les objets et les présentant sous de fausses couleurs ; il ne veut amener l'émotion que par l'accumulation minutieuse des détails et des faits. Aussi a-t-il, en dépit de ses allures frivoles, je ne sais quel caractère scientifique. On dirait souvent les notes d'un élève en chirurgie ou le compte rendu d'un cours de clinique ; d'autres foi, il ressemble à une expérience chimique manquée, à un tâtonnement de laboratoire. Un art nouveau sortira-t-il jamais de ces tâtonnements?

De toutes parts un mouvement de retraite se dessinait devant le succès envahissant de l'ennemi. C'est aussi que le roman réaliste avait rencontré un puis- i sant allié : en face de la critique traditionaliste et spiritualiste, s'était dressée la critique moderne et^ positive ; et il avait fallu de suite compter avec elle.

Au fond, malgré la différence des individus, il y avait eu unanimité de doctrine contre le réalisme : les mêmes reproches ont été adressés à des œuvres médiocres comme celles de Champfleury et à celles qui révélaient un bel effort artistique comme Madame Bovary. Tout le haut personnel de la critique d'alors avait reçu la même formation intellectuelle, et en avait gardé les mêmes goûts et les mêmes répugnances ; ils étaient tous éclecliques et romantiques ; ils aimaient l'abstraction, la généralité, l'appel au

sentiment ; ils ne concevaient pas que le « vrai » pût se manifester indépendamment du « beau » et du (1 bien » ; une littérature qui ne tendait pas à des conclusions morales les trouvait tous hostiles. Taine, qui, pour ses débuts, attaqua vivement cette « philosophie littéraire », cette « rhétorique élégante » qu'était l'éclectisme, définit, avec une verve point trop injuste, cet état d'esprit commun aux poètes et aux critiques : « Le rêve et l'abstraction, telles furent les deux passions... ; d'un côté l'exaltation sentimentale, « les aspirations de l'âme », le désir vague de bonheur, de beauté, de sublimité, qui imposait aux théories l'obligation d'être consolantes et poétiques, qui fabriquait les systèmes, qui inventait les espérances, qui subordonnait la vérité, qui asservissait la science, qui commandait les doctrines exactement comme on commande un habit ; de l'autre, l'amour des nuages philosophiques, la coutume de planer au haut du ciel, le goût des termes généraux, la perte du style précis, l'oubli de l'analyse, le discrédit de la simplicité, la haine pour l'exactitude : d'un côté la passion de croire sans preuves, de l'autre la faculté de croire sans preuves ; ces deux penchants composent l'esprit du temps. » Or, depuis quelques années très inconsciemment au début, le roman réaliste avait tendu précisément à être le contraire de tout cela ; et il était comme naturel que, le jour où une nouvelle génération entreprit de ruiner la « philosophie régnante », de renouer la tradition interrompue des idéologues, la doctrine positive qu'elle élabora fût aussitôt adoptée par les romanciers réalistes.

Taine devint donc peu à peu, à partir de 1855. le^ véritable théoricien du réalisme : il lui donna une étiquette plus reluisante, moins discréditée ; il codifia ses tendances jamais bien définies ; ilen fit un

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