I.V PHILOSOPIIIF, nu RÉALISMK
système cohérent et comriiod e.#-âpj>Jicûl>Iii-ù la meta pliysiquc et a la morale aussi bien qu'à rhistoirc et à la littéraûire; il conféra aux œuvres réalistes ce prestige qu elles parurent contribuer à l'émancipation de la pensée, à l'avènement du positivisme.
Mais, avant de préciser le rôle considérable de Taine, il faut faire place à Sainte-Beuve. La venue au réalisme, vers 1860, de celui qui avait été le héraut du romantisme, de celui qui avait incarné, plus tard, la critique traditionnelle et «juste milieu», fut en effet extrêmement significative : les Goncourt disaient de lui, avec méchanceté, mais non tout à fait faussement : « Sainte-Beuve est, pour ainsi dire, hygrométrique littérairement ; il marque les idées régnantes en littérature, à la façon dont le capucin marque le temps dans un baromètre. » Il commença à « marquer» le réalisme, un peu avant 1860 ; cette conversion causa un grand scandale et quelque émoi parmi les critiques universitaires, qui s'étaient habitués à combattre dans son ombre. Peut-être était-ce un retour aux préférences intellectuelles de sa jeunesse ; il avait commencé « par le xviii^ siècle le plus avancé » ; il avait eu pour maîtres ces philosophes sensualistes et ces physiologistes que la jeune école vengeait des mépris romantiques ; il se retrouvait, après bien deexpériences intellectuelles, libre-penseur, matérialiste et passablement sceptique, plus disposé évidemment que d'autres à accepter quelques-unes des audaces du jour. Mais il fut suspect d'abord aux jeunes ; il s'était en effet rallié à l'Empire, et le réalisme comme le positivisme étaient d'opposition ; depuis 1852 il était au Moniteur, et il y avait écrit des articles de complaisance ; il était impopulaire auprès des étudiants ; le tapage du Collège de France, en 1855, le montra bien.
C'est à cette époque précisément que Sainte-Beuve commença à donner vers le réalisme des coups de barre successifs, de plus en plus prononcés. Au cours de ses articles, il avait quelquefois laissé passer, se souvenant peut-être de ses brèves études médicales, certaines formules vagues qui tendaient à assimiler la critique littéraire à l'histoire naturelle ; il avait affirmé qu'il n'étudiait point les œuvres en ellesmêmes seulement, mais à travers l'homme qui les avait écrites, l'époque où elles avaient paru, l'influence qu'elles avaient exercée ; il y avait là les linéaments d'une méthode évidemment bien peu systématisée, mais qui comportait des préoccupations historiques et même scientifiques. Gela lui valut des sympathies dans quelques milieux intellectuels, notamment à l'École normale; il y fut adopté comme maître par quelques jeunes universitaires, dans le même temps et pour les mêmes raisons que Stendhal ; il y sera quelque temps professeur (1857- 1861).
Son influence gagna de proche en proche ; il y fut sensible : la déférence de ceux qui se disaient ses disciples l'entraîna à leur donner des marques de sympathie ; les jeunes auteurs lui envoyaient leurs livres avec de flatteuses dédicaces ; il apprécia d'être porté spontanément à la tête d'un mouvement dont quelques tendances le satisfaisaient véritablement. En 1857, l'année de Madame Bovary, il prit publi-. quement parti : « Je me déclare pour la vérité à tous risques, fût-elle même la réalité » ; il écrivit des articles fort accueillants sur Taine, sur Flaubert, sur Feydeau ; celui qu'il publia sur Faniiy lui valut une espèce de blâme du ministère ; les autres critiques crièrent à la trahison. Il s'engagea de plus en plus. En 1861, il déclarait aux Concourt que «seules ont
T,A PMiLosornn; Dr i{i;.\i.i:>Mi:. 211
de la valeur les œuvres venant de l'étude de la nature, qu'il a un goût très médiocre pour la fantaisie pure » il souttuiait de ses encouragements Flaubert, les Concourt, Renan, Feydeau, Baudelaire, et même Champfleury, à qui il tâcha de faire obtenir la légion d'honneur ; il s'intéressa aux débuts de Zola.
Le dîner Magny donna à cette espèce de petit groupe, et sous son patronage, une existence quasi ofliciclle ; ce fut « un des derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler » ; Sainte-Beuve ne s'y montra pas moins audacieux que les autres. Il pouvait, dès lors, parler de la grande « bataille du roman », et se donner pour un des combattants. De fait, il avait afïîrmé publiquement, et avec tapage, l'indépendance de la morale et de l'art ; en 1865, il refusa de rédiger un rapport sur l'état des lettres depuis quinze ans, car il comprenait bien qu'on attendait de lui un bel éloge de la tradition, un acquiescement à la devise du beau, du vrai et du bien. «Si j'avais une devise, écrivit-il au ministre Duruy, ce serait le vrai, le vrai seul. Et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils pourront ! Prétendre étudier la littérature actuelle au point de vue de la tradition, c'est l'éliminer presque tout entière. C'est en retrancher l'élément le plus actuel, le^-plus vital, celui qui lui fera peut-être le plus d'honneur dans l'avenir. »
En même temps qu'il se compromettait ainsi par des manifestations de sympathie à l'égard des réalistes, Sainte-Beuve essayait de préciser les aspirations scientifiques de son esprit, et de codifier, en face du système de Taine, sa méthode à lui. « Il me prend, écrit-il en 1862, l'idée d'exposer une fois pour toutes quelques-uns des principes, quelques-unes des habitudes de méthode qui me dirigent dans cette étude,
déjà si ancienne, que je fais des personnages littéraires. J'ai souvent entendu reprocher à la critique moderne, à la naienne en particulier, de n'avoir point de théorie, d'être tout historique, tout individuelle. Ceux qui me traitent avec le plus de faveur ont bien voulu me dire que j'étais un assez bon juge, mais qui n'avait pas de Gode. J'ai une méthode pourtant,... qui m'a été de bonne heure comme naturelle et que j'ai instinctivement trouvée dès mes premiers essais de critique,... qui se rapporte sans doute par quelques points à la méthode de M. Taine, mais qui en diffère à d'autres égards ; qui a été constamment méconnue dans mes écrits par des contradicteurs qui me traitaient comme le plus sceptique et le plus indécis des critiques, et en simple amuseur. »
Se fût-il jamais obligé à ce travail, s'il n'avait pas été piqué d'amour-propre par l'influence que prenait Taine? Il n'acceptait plus en tout cas d'être traité comme un dilettante, et il déclarait que la critique était pour lui l'histoire naturelledes esprits ; qu'elle avait pour tâche de définir et de classer ; que, dans ce dessein, elle doit user d'un certain nombre de moyens d'enquête, rigoureusement déterminés. En 18G4, il se ralliait à l'exposé définitif donné par Taine de la théorie du climat et de la race ; il parlait de la critique « naturelle et physiologique ». Son abjuration était définitive ; mais elle n'était point faite dans la joie du cœur ; il chantait sa « dernière complainte au passé » ; il évoquait délicieusement le charme de l'ancienne critique. « Epicurisme du goût, à jamais perdu, je le crains, interdit désormais du moins à tout critique,... comme je te comprends, comme je te regrette, même en te combattant, môme en t'al)jurant ! »
Aussi Sainte-Beuve réoccupa-t-il vite, devant
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l'opinion libérale, la place que ses complaisances pour le Second Empire lui avaient fait perdre. Au surplus, il prenait position ailleurs qu'en matière littéraire, je veux dire en philosophie et en politique ; il retournait de plus en plus à ce sensualisme et à ce matérialisme qui avaient été la doctrine de sa jeunesse ; il affirmait en pleine Académie que la pensée n'était qu'une sécrétion du cerveau, que le mariage était une institution condamnée à disparaître à bref délai ; il étalait son athéisme. Son dîner du vendredi saint, ses obsèques civiles causèrent un scandale énorme. Au Sénat, il défendait Renan, les idéologues, la philosophie du xviii® siècle, la liberté de la presse. En 1868, il passait au Temps. Il connaissait la vraie popularité. Au moment de sa mort, Taine pouvait le saluer comme « un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain » dans la France du xix^ siècle. Sa philosophie, sa doctrine, son influence • étaient incorporées au mouvement réaliste et scientifique.
Sainte-Beuve nous ramène tout naturellement à Taine, car il semble bien que Taine ait eu plus d'influence sur Sainte-Beuve que celui-ci n'en a eu sur lui.
^ Taine a été le^yj^ni philo sophiL du xéali£iiie^soii I théoricien ; il en a coordpnné toLiites. les aspirations ! éparses, iljeura donni,ciiQ3jn.e suj)port une doctrine solide ; cette doctrine a suggéré des initiatives nouvelles un peu partout, et jusque dans le rornan. Le naturalisme de Zola n'a été à Torigine qu'une transposition des idées^e Taine ; Zola n'a jamais renié cette
influenc£ ; c^t chez Taine bien plus qu'auprès de Flaubert ou des Goncourt~qu'il trl)Hva-SDn naÇura"^
ligme, sa littérature scientifique, son roman expérimental ;. dès 1866, il écrivait « une trentaîn"é~l3e pages intitulées : Une définition du roman », où il appliquait « largement la méthode de Taine ». Maupassant et Bourget se sont aussi réclamés de Taine comme d'un maître. Il y a eu alors certes d'autres influences puissantes, celles de Littré, de Renan ou de Michelet ; mais aucune ne s'est exercée aussi directement sur les œuvres littéraires, sur le roman lui-même ; aucune ne l'a égalée. « La pensée de ce puissant esprit, disait Anatole France au lendemain de sa mort, nous inspira, vers 1870, un ardent enthousiasme, une sorte de religion... Ce qu^~nous apportait, c'était la méthode et l' observAtlûn , c'était le, fait et ridée, r.'était^lajihila^ophie p'f. rKisToire, c'était la ?ci< rict^ enfin. Et ce dont il nous débarrassait, c'était rodieux^,SpîHtiiyisiii£îljécole, c'était l'abominable Cousin et son abominable école ; c'était l'ange universitaire montrant d'un geste académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ. »
\ Taine s'est révélé comme critique au grand public en 1855 ; dix ans après, en 1864, au moment où il publiait en YolumesV Histoire detatiîtérature anglaise, il avait déployé toute sa doctrine ; il en avait dégagé les applications à la critique, à l'histoire, à la philosophie, au roman. Or ces dix années sont celles où le réalisme grandit ; la fortune de Taine accompagna celle du roman réaliste ; elle n'est point née de lui et elle ne l'a point créé ; ce fut un développement parallèle. Les Philosophes français, qui sont la déclaration de guerre formelle à l'éclectisme, paraissent en même temps que Madame Bovary ; les Essais de critique et dliistoire, la même année que Fanny. Do très boimo heure cette concordance avait été notée : « GiX)it-on, écrivait J. J. Weiss, en 1858, que ceux qui viennent de
dévorer les Faux Bonslwinmes, Madame Bovary et les jniissants articles de M. Tairie, trois parties indivisibles d'un naôme tout, éprouveraient un plaisir bien pur de tout mélange à relire le Meunier d'Angibauli, à voir jouer Kean, et à essayer de comiprendre le chapitre de Lanaartine sur les destinées de la poésie ? » Réalisnxe contre «romantisme, positivisme contre spiritualisme : la lutte dépassait désormais l'intérêt d'un simple conflit littéraire.
Il serait inutile de faire ici la biographie intellectuelle de Taine, ou de tenter un exposé complet de son système ; il suffît de rappeler les principales circonstances dans lesquelles sa doctrine se forma, et ce qui, dans cette doctrine, intéressa le roman réaliste. On n'a qu'à faire appel à sa correspondance, à évoquer sa studieuse formation au lycée et à l'École normale, à revoir comment cet esprit, à la compréhension rapide, aux vues claires, a assimilé la métaphysique de Hegel et de Spinoza, et systématisé presque aussitôt ses premières conclusions. Il débuta dans l'Université au moment du coup d'état ; malgré sa prudence, son indifférence, il fut, pour ainsi dire, jeté dehors par les mauvaises volontés administratives, repoussé dans l'opposition. A Paris, pendant les deux ou trois années où il chercha à se créer une situation indépendante, il fit surtout des études de physiologie et d'histoire naturelle ; il disséqua à l'École de médecine. Et son originalité fut justement d'avoir combiné, en un système très charmeur, de grandes aspirations métaphysiques et un esprit avide de précision scientifique, de méthode.
Taine a indiqué lui-même bien des fois le point central de sa théorie, mais jamais mieux peut-être que dans une lettre à J. J. Weiss, en 1859 :
Je fais de la physiologie en matières morales, rien de plus. J'ai emprunté à la philosophie et aux sciences positives des méthodes qui m'ont semblé puissantes, et je les ai appliquées dans les sciences psychologiques. Je traite des sentiments et des idées, comme on fait des fonctions et des organes. Bien mieux, je crois que les deux ordres de faits ont la même nature, sont soumis à des nécessités égales et ne sont que l'envers et l'endroit d'un même individu, l'Univers. Voilà tout.
Il s'agissait de chasser hors des « matières morales » toutes les abstractions qui jusqu'alors y dominaient, et de ne considérer que des faits, des groupes de faits ; d'établir des relations entre ces faits, entre ces groupes de faits ; de formuler des lois. La psychologie, et tout ce qui en dépend, était réduite à la physiologie. Par là-dessus une conception de l'Univers, à laquelle Taine tenait beaucoup, parce qu'elle satisfaisait ses aspirations de poète philosophe, mais qui s'accordait évidemment assez mal avec ses aspirations de savant. Les contemporains ont beaucoup admiré, ou vivement attaqué ce panthéisme, parce qu'il était une négation des doctrines religieuses et du spiritualisme régnant, parce qu'il transportait la notion du divin dans le jeu réglé et harmonieux des forces naturelles, parce qu'il pouvait être, à l'occasion, une doctrine de combat.
Une série de hasards ont fait que c'est d'abord à la littérature que Taine a appliqué ce système. Sa vocation de philosophe n'a rencontré que des obstacles ; ses premières thèses ont été refusées ; il dut se rabattre sur La Fontaine. L'éloge de Tite Live, mis au concours par l'Académie, le tenta, au moment où il cherchait à se créer un nom et des ressources. «Plus tard, ce fut son ami Marcelin qui le décida à écrire pour la Vie parisienne, etc. Il fut, malgré lui d'abord, littérateur et critique 7 et cette considération expliquerait à elle seule riufluenco profonde ol imnié-
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diatc que Taino exerça sur les littérateurs. On a connu les applications de son système, avant qu'on se fût bien rendu compte du système lui-même. « J'ignore, écrivait Zola en 1865, quelle peut être la vraie philosophie de M. Taine; je ne connais cette philosophie que dans ses applications. » On comprit surtout qu'ilréduisait la littérature et l'histoire à fournir au savant des documents psychologiques en vue de la connaissance scientifique de l'homme. C'est à quoi tendaient, — et ici je crois tout développement superflu, — les théories qui attirèrent d'abord l'attention du public, et qui n'étaient que les corollaires de })rincipes généraux, celles de la liaison des caractères et des aptitudes, de leur subordination entre eux, de la faculté maîtresse ; la notion d'espèces^jie • . genres, celle d'hérédité, toutesempruntées à l'histoire V ' naturelle ; la conception de la race, du milieu et du ^ moment, etc.
Cette doctrine impressionna fortement les littérateurs parce qu'elle élargissait à l'infini le domaine scientifique ; elle y incorporait les historiens, les critiques, les romanciers ; elle les invitait tous à collaborer à la grande enquête sur l'homme ; chacune de leurs œuvres devenait une monographie, et toutes avaient leur valeur pour la synthèse future ! Taine proclama la souveraineté définitive du document, du fait, de quelque manière qu'il fût présenté. Les romanciers se voyaient, du coup, promus à la dignité de savants, et cela dépassait de beaucoup les timides ambitions dans lesquelles ils s'étaient tenus "t^
jusqu'alors ; ils avaient certes quelquefois formulé ce désir, mais sans trop de conviction. Taine leur ouvrit toutes grandes les portes du laboratoire. « Je pense, écrivait-il en 1861, que tout homme cultivé^^t intelligent, en ramassant son expérience, peut faire un ou
deux bons romans, parce qu'en somme un roman n'est qu'un amas d'expériences. » En 1865, il disait plus nettement encore :
Du roman à la critique ei de la critique au roman, la distance aujourd'hui n'est pas grande.... Autrefois la critique était l'impression, d'un homme de goût.... Entre les mains de Sainte- Beuve, elle est devenue une étude non seulement de l'œuvre, mais de l'auteur ; non seulement de l'auteur, mais de l'homme entier dont l'auteur n'est qu'un fragment. On a trouvé le moyen de découvrir ses sentiments dans son œuvre, d'y démêler ses facultés et ses tendances, leur ordre, leur proportion et leurs degrés ; on en a rapproché ses actions et sa vie, les influences de son temps et de son pays, et on est arrivé, dans ce grand domaine du passé, à reconstruire les personnes vivantes avec les innombrables particularités, avec les traits saillants et spéciaux qui distinguent les individus, les siècles et les races, de telle façon que l'histoire est en train de se refaire, et que, SI le roman s'emploie à montrer ce que nous sommes, la critique s'emploie à montrer ce que nous avons été. L'un et l'autre sont maintenant une grande enquête sur l'homme, sur toutes les variétés, toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences de la nature humaine. Par leur sérieux, par leur méthode, par leur exactitude rigoureuse, par leurs avenirs et leurs espérances, tou^deux se rapprochent de la science.
Dès lors, la manière du romancier, et non plus seulement son dessein, pouvait être celle du physiologiste ; son cabinet devenait un laboratoire, et sa table un marbre à dissections : cela justifiait bien des choses ! Il était permis d'affirmer le fait sans précautions, brutalement ; le style pouvait avoir cette raideur et cette énergie qui conviennent à la description des phénomènes et à renonciation des lois ; aucune préoccupation, bien entendu, de la morale ; c'est Taine qui proclama le fameux axiome : « Le vice et la vertu sont dos j>roduits comme le vitriol et le sucre»; Zola en fera tout naturellement l'épigraphe de la deuxième édition de Thérèse Raquin.
Dès 1855, pour alîirmer cette indépendance absolue de la science et de l'art, à l'égard de la morale, Taine s'amusait à esquisser le plaidoyer d'un procureur général en faveur d'un accusé qui a tué sa victime scientifiquement et artistiquement : « ... Jamais plus beau type ne fut offert à un romancier ; au nom de l'art et de la science, au nom des chirurgiens, j'abandonne l'accusation, et je demande à la cour de rendre à la société un homme qui en est le plus bel ornement. » C'est ce même reproche, et ce même thème que Bourget a réarmés plus tard contre Taine, dans le Disciple; Robert Greslou, élève d'un Sixte dont les théories ressemblent beaucoup à celles de Taine, ne poursuit une séduction de jeune fille que pour instituer une expérience psychologique. Taine, à ce moment-là, a été très navré de cette attaque, et il a discuté le personnage de Sixte ; mais il n'a point démenti, même alors, cette fondamentale indifférence de la science à la morale. Les romanciers réalistes l'avaient bien affirmée, autour de lui, vers 1860 ; mais c'est lui qui en proclama la formule définitive, et qui en donna la justification. Pareillement, c'est chez lui, et notamment dans quelques pages de son Thomas Graitidorge, qu'on trouvera l'expression la plus nette de ce pessimisme qui est latent dans la plupart des œuvres réalistes contemporaines.
Mais on ne saurait borner là l'histoire des rapports de Taine avec le réalisme. En 1857, au lendemain du succès de ses Philosophes français, il était en passe de devenir à bref délai un grand critique littéraire. Cela lui donnait des droits et des devoirs. D'ailleurs une crise menaçante de santé, causée par ses excès
de travail, l'obligeait à quitter sa vie de cénobite et à chercher des distractions mondaines. Il en profita pour compléter le recueil de ses expériences ; il fit des interviews pour son plaisir, pour son instruction personnelle ; il fréquenta quelques salons. Rentré chez lui, fidèle toujours à son culte du document, il reportait sur ses carnets de notes le résultat de ses observations ; c'est de ces notes que sortira, sur la prière de Marcelin, le Thomas Graindorge. La vie, la vraie vie, — la matière des romans modernes, tels qu'il les concevait, — à laquelle jusqu'alors il n'avait guère participé, devant laquelle même il avait fui, s'ofïrait à lui. Il étudia le monde, et d'abord dans les spécimens qui l'intéressaient le plus, dans les écrivains et dans les artistes.
C'est ainsi qu'il entra en relations avec Flaubert, au lendemain de Salammbô, par l'intermédiaire de Sainte- Beuve, sans doute. Mat/ame Bovary l'avait d'ailleurs empli d'admiration : « Je ne connais pas de plus beau roman depuis Balzac.» Il essaya, selon sa méthode, de déterminer la faculté maîtresse de Flaubert, et il formula, ce qui n'était point mal : une puissance de vision exacerbée jusqu'à la maladie. Il apprécia remarquablement l'obstination de Flaubert à transmettre par l'écriture la vision du détail physique, ses habitudes de travail minutieux et acharné. Les deux portraits qu'il a tracés de lui sont des plus vivants et des plus sympathiques. Chez Flaubert, sans doute, il rencontra les Goncourt ; il aima leurs travaux historiques, il goûta chez eux la passion du document. Bientôt il fut amené au dîner Magny ; il y connut Renan, Berthelot, Th. Gautier, George Sand. Il fréquenta chez la princesse Mathilde et chez la Païva.
C'était là pourtant un milieu assez hostile aux
universitaires, aux normaliens de lettres ; les Concourt no virent pas Taine entrer chez Flaubert de très bon œil :
Tu monsieur arrive, mince, maigre, rêclie, la l)arbe pauvre, l'dil dissimulé sous ses lunettes ; mais sa ligure, un peu effacée, s'anime on parlant, et son regard prend de la grâce en vous écoutant. Il a une parole amène tombant d'une bouche aux dents longues d'une vieille Anglaise. C'est Taine, l'incarnation en chair et en os de la critique moderne, critique à la fois très savi^ntc, très ingénieuse, et très souvent fausse au delà de ce qu'on peut imaginer. Il persiste chez lui un restant de pr;?fcsseur faisant sa classe. On ne se défroque pas de cela, mais le côté universitaire est sauvé par une grande simplicité, une remarquable douceur de rapports, une attention d'homme bien élevé et se donnant poliment aux autres.
Là comme ailleurs, il s'imposa, et les Concourt recueillent dans leur Journal, avec une particulière attention^ les propos de Taine, parmi ceux des dîneurs de Magny.
Pendant cette période il a rendu au réalisme un grand service, entre bien d'autres, celui de lui donner authentiquement deux ancêtres et des plus honorables : ^ Balzac en 1858, Stendhal en 1864. Zola se rappelait encore, en 1893, l'effet considérable de ces deux articles : « Je me souviens du grand coup que nous porta la lecture des premières œuvres de cet écrivain.... Ce qui nous enthousiasmait le plus, c'était son étude sur Stendhal .... C'était sa longue étude sur Balzac, si puissante, si complète, si hardie. » Il avait suffi pour cela à Taine d'appliquer à Stendhal et à Balzac sa doctrine de critique, de se laisser aller à sa sympathie pour des écrivains qui aimaient le fait précis, et qui, par delà leur métier de romancier, avaient de belles vues générales ; il étudia Balzac et Stendhal, en tant surtout qu'ils ressemblaient à Taine, en tant qu'ils avaient été pour lui un aliment intellectuel.
•ZZZ Lit. KUMAiN nUALlblli SUIS Lt Stl^UrsU KMFIKE.
Ces deux études furent, nous l'avons vu, de véritables manifestes de propagande réaliste.
C'est dans cette même période de sa vie, à l'époque de cette admiration si consciente pour Balzac et pour Stendhal, au moment où il fréquente avec curiosité les romanciers réalistes, que Taine tenta d'écrire, lui aussi, un roman ; cette démarche n'avait, de sa part, rien de surprenant, puisqu'il avait préalablement assimilé la critique et le roman ; c'était simplement une monographie, un « recueil d'expériences», qu'il entreprenait d'écrire, sous la forme romanesque. Il comptait bien y enfermer la même matière que dans ses ouvrages de critique et mettre en œuvre les procédés et les formules que lui avaient révélés l'étude de Balzac et celle de Stendhal.
Peut-être aussi quelques circonstances l'y poussèrent; il fut assez effrayé, en 1862, de son état de santé et d'une sorte d'affaiblissement intellectuel qu'il crut noter en lui.
Je me suis épuisé la tête, je suis obligé de m'arrêter, de rester oisif plusieurs fois par an, parfois trois ou quatre mois ; je suis resté deux ans entiers incapable d'écrire et même de lire. Il me faut un effort énorme pour écrire, et, au bout de deux heures, trois heures, quelquefois une heure, je suis obligé de quitter, je ne puis plus mettre deux idées ensemble. Probablement mon genre d'écrire e^t contraire à la nature.
.... Il faut donc changer de style ; grande entreprise ; d'abord prendre du repos, beaucoup de repos, puis chercher, dans les facultés qui me restent, celles que je puis mettre à profit.
.... Il me reste l'habitude do prendre des notes au courant de la plume, d'écrire mes impressions comme je fais en ce moment.... Je n'ai aucune peine à prendre ces notes ; quand j'ai une impression, elle coule naturellement sur le papier; les mots viennent d'eux-mêmes. La dithcullé commence pour moi quand je veux construire logiquement le système de mon idée et ne plus éprouver en même temps l'espèce d'émotion convenable.
l.\ IMIII.OSOPHIE DU REALISME. 223
Ainsi il y a un genre littéraire de ce côté, exempt de fatigue, trùs bon en ce que les impressions, les idées y ont une fraîcheur, une sincérité extrêmes, c'est le genre de Stendhal et de ses notes.
C'est de ce nouvel état d'esprit que sortirent les Noies sur Paris, et sans doute aussi Etienne Maijran : le roman était bien ce « genre littéraire exempt de fatigue )>, en quête duquel il était parti, à un moment où il désespérait peut-être do mener à bout de plus grands projets.
Ce roman inachevé devait montrer la naissance et la formation d'une âme et d'une intelligence fort semblables à celles de Taine. Tel qu'il nous est parvenu, le livre ne dépasse pas les années de lycée. Etienne Mayran perd son père à quatorze ans et reste sans fortune; il s'offre comme «bête à concours» à M. Garpentier, chef d'une institution parisienne. A Paris, son intelligence, sa sensibilité, et surtout sa volonté s'affirment ; il impose l'estime à ses maîtres comme à ses camarades. A elle seule, cette donnée, strictement psychologique, aussi peu romanesque que possible, marque que le livre a été conçu au temps de la grande admiration de Taine pour Stendhal ; c'est l'étude d'un esprit supérieur, très analyste de soi-même, et doué d'une admirable volonté, comme Julien Sorel ou Fabrice del Dongo. Etienne Mayran est un Julien Sorel qu'on aurait mis à la pension Garpentier, en 1845, au lieu de le faire entrer au séminaire, vers 1825. Taine étudie en lui, comme Stendhal en Julien ou en Fabrice, ses propres tendances et ses aspirations les plus fortes ; ce n'est pas à proprement parler son existence qu'il raconte, ni son image qu'il dessine, et pourtant cela ne ressemble qu'à lui.
Etienne Mayran est donc, comme le Bouge et le Noir et comme la Chartreuse de Parme, moins un
■22't LE ROMAN REALISTE SOUS LE SECOND EMPIRE.
roman qu'une étude psychologique, où l'auteur apporte un esprit scientifique, des procédés d'exacte analyse» une précision minutieuse des détails et du style. Tout ce qui ne concourt pas à l'explication des actes ou des décisions d'Etienne ne compte pas, ou du moins passe au second plan ; aucun événement qui ne nous soit surtout montré tel que la pensée du jeune homme l'a reflété. A la fin, le roman devenait même une pure biographie intellectuelle, une étude raisonnée des petites circonstances et des multiples influences qui, dans la réalité, ont concouru à former l'esprit de Taine ; il nous fait connaître l'éveil de sa vocation historique, les premiers germes de son système critique. S'il eût été continué, nous eussions probablement vu Etienne Mayran à l'École normale, puis dans l'Université ; et ce livre eût doublé de façon précieuse les admirables lettres des années de jeunesse de Taine.
C'est cette ressemblance avec Stendhal qui, à en croire les familiers de Taine, aurait découragé le nouveau romancier d'achever son dessein. « Je copiais Stendhal, aurait-il dit, sans m'en apercevoir. >' Ce n'est pas exact ; il faisait seulement, avec des procédés analogues à ceux de Stendhal, mais plu^ systématiques, plus complets, plus rigoureusement appliqués, l'étude des tendances les plus chères de son caractère et de son esprit ; et pour les mieux étudier, il les transposait, à la manière de Stendhal, accusées et légèrement idéalisées, dans un personnage de fiction.
La forme est toute stendhalienne : sécheresse voulue du style ; entassement des notations précises ; subordination étroite du plan à l'évolution des sentiments, etc. I\Iais Taine n'imitait pas que Stendhal ; il avait subi l'influence de Flaubert et des Goncourt, de Flaubert surtout. Comme lui, il s'attacha à peindre
I,A PHir.OSOPHIE DTT RFAÎJSMP:. 22")
les sentiments exclusivement par leurs manifestations concrètes ; les quelques pages qui décrivent la douleur d'Etienne Mayran, au lendemain de la mort de son père, sont très typiques. Gomme lui encore, il cherchait à transmettre par l'écriture la vision nette du détail physique, et^ à ce dessein, il ajoute fréquemment à l'expression d'une idée abstraite, ou même d'une image peu vive, une soudaine et caractéristique image, qui s'imprime brutalement dans le cerveau : « La voiture traversa avec un grand fracas •plusieurs villages endormis, et ces maisons aux longs toits penchés, qui se levaient tout d'un coup, comme un troupeau sur les deux bords de la route, avaient l'air de personnes vivantes effarouchées en sursaut hors de leur sommeil.... — Quelques figures ternes, en robes noires, avec un rabat, traversaient la cour en remuant les bras, comme des corbeaux qui battent des ailes.... — On voyait sa gaieté, sa colère et son désir comme on voit les cailloux sous une eau de roche. » C'est là comme la marquedefabriqjae des réalistes de l'art pour l'art.
On pourrait également attirer l'attention sur la place qui est faite par Taine au « milieu » dans lequel vit Etienne Mayran ; il y a de nombreux personnages secondaires, types d'écoliers surtout, de répétiteurs ou de professeurs, qui constituent une véritable galerie de portraits, et qui ne sont pas là toujours que pour donner la réplique au personnage principal. Stendhal, le modèle de Taine, n'avait point, malgré l'apparence, cette préoccupation ; et il est bien symptomatique qu'il ne décrive que fort brièvement le séminaire où Julien Sorel achève de prendre conscience de sa propre valeur. Flaubert, au contraire, et les Concourt ne s'absorbaient pas ainsi dans la contt'iuplation de leur héros principal ; et il est bien
possible que Taine ait eu l'intention de les suivre. Mais il serait délicat de vouloir définir, même par une esquisse vague, la manière de Taine comme romancier, puisque lui-même il s'est arrêté, dans sa première œuvre, au moment où peut-être il commençait seulement à avoir de claires intentions. Il a renonce, parce qu'il jugeait son œuvre trop semblable à celle des romanciers qu'il aimait. Gela même est bien significatif ; cet abandon de son dessein, aussi bien que le dessein lui-même, prouve combien furetit étroits les liens qui l'unirent, vers 1860, à l'école ^ réaliste.