LE RÉALISME
Le titre de réaliste m'a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830 le litre do romantiques. Les titres, en aucun
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Icnips, n'ont donné une idée juste des choses ; s'il en était aulronient, les œuvres seraient superlUies. ,
Sans in'expliquer sur la justesse plus ou moins gramlc (Tune qualification que nul, il faut l'espéiér, n'est tenu de bien comprendre, je nie bornerai à quelques mots de développement pour couper court aux malentendus.
J'ai étudié, en dehors de tout esprit de système et sans parti pris, l'art des anciens et l'art des modernes. Je n'ai pas plus voulu imiter les uns que copier les autres ; ma pensée n'a pas été davantage d'arriver au but oiseux de Vari pour l'art 1 Non 1 j'ai voulu tout simplement puiser dany i entière connaissance de la tradition le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité.
Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque selon mon appréciation, en un mot faire de l'art vivant, tel est mon but.
Cette profession de foi, — peut-être écrite en collal)oration avec Champfleury, — est évidemnient sans clarté. Il senable que le « réalisme » y soit ramené à trois formules essentielles : 1^» le droit pour l'artiste ^ de faire ce qu'il veut ; 2° le droit de choisir des sujets'^ contemporains; 3» le droit de représenter avec vérité ' les mœurs actuelles, pour en laisser un document. C'est cette conception du réalisme que développait, sous forme ironique, la préface des Aventures de Mlle Ma' rielle (1853) ; et c'est bien ainsi que les Concourt en ont parlé dans Manette Salonion ; leur peintre Coriolis, qu'ils ont d'ailleurs, à plusieurs reprises, distingué de Courbet, compose précisément pour le salon de 1855 un Conseil de révision et un Mariage à VEglise ; ces deux toiles prétendent affirmer un « réalisme » qui n'est que le « vrai moderne ».
On peut clore avec l'année 1855 la campagne proprement dite de Courbet : ses toiles devinrent moins tapageuses ; il fut médaillé ; la critique se montra I)lus bénigne, et d'ailleurs il s'adonna surtout aux
paysages et aux représentations d'animaux, qui prê- ^pient moins au scandale. La bataille réaliste continua cependant a^.r^s 1855 ; mais le premier rôle fut dévolu à d'autres, à Ghamp^.eury surtout, qui, depuis six ans, avait été un loyal second, et que nous allons voir maintenant manifester pour son propre compte. Il a transposé de l'art à la littérature la doctrine de» \ f j| i-ourbet, sans peut-être beaucoup l'éclairer ni l'approfondir. Dpux écrivains se chargeront plus tard d'y découvrir toute une philosophie : Castagnary, qui d'abord témoigna peu de sympathie à Courbet, finira par faire de lui le chef de 1' a école naturaliste » (il préfère ce mot à réaliste et lui donne d'ailleurs un sens philosophique et social), et aussi le premier des peintres socialistes. Proudhon le représentera comme « un .puissant idéalisateur »; il donnera comme devise à l'œuvre de Courbet : « Hommes, connaissez-vous vous-mêmes et amendez-vous » ; il interprétera ses tableaux comme « de la morale en action » ; « son œuvre, conclura-t-il, coïncide avec la philosophie positive d'Auguste Comte, la métaphysique positive de Vacherot, le Droit humain ou Justice permanente, etc. ; il est le chef de l'école réaliste, c'est-à-dire « critique, philosophique, analytique, synthétique, démocratique » ! Chez Castagnary comme chez Proudhon, la doctrine de Courbet n'est plus reconnaissabl e ; et d'ailleurs ces deux interpré tations, ne fût-ce qu'à cause de la date tardive où elles ont été pleinement connues, sont négligeables dans l'histoire de la doctrine réaliste.
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doctrines de la veille se défendaient plus cnergiquemrnt alors qu'aujoiird'luii contre celles du lendemain. La critique traditionalistes, un })eu désemparée après 1830, avait fini par reprendre le ton et la confiance qu'elle avait eus vers 1825 :
Le triomphe de hi révolution littéraire de 1830 a été de peu de durée, observaient très justement les Goncourt en 1860. l'^ne fois faite la trouée des têtes de colonnes, l'armée, la victoire se sont débandées. Les classiques se sont reformés et ont repris le champ de bataille.... Tout a conspiré pour eux : la fati.u'ue du public, l'énervemcnt qui suit les grandes luttes, la pacification des âmes.... ; puis encore leur influence personnelle, leur position officielle dans la littérature, la somme de publicité, d'appuis, de recommandations,... de coups d'épaule et d'apostilles dont peut disposer un parti qui fait profession de réaliser en lui « l'honnête homme » du xvii^ siècle. Quelque chose encore aida les classiques à reconquérir le terrain perdu : ce fut cette suspicion d'en haut, déjà remarquée par Mme de Staël, ce préjugé gouvernemental contre la passion des œuvres littéraires et la vivacité des épithètes.
De fait, il y eut contre la bohème et le réalisme, avant même qu'ils se fussent manifestés par des œuvres et qu'ils eussent pris conscience d'eux-naêmes, une sorte de coalition quasi unanime : les critiques en renom, les revues importantes, les grands périodiques, les gouvernements, et principalement le Second Empire, dans ses premières années, organisèrent contre les tendances nouvelles une très solide obstruction ; non content de discuter âprement sur les idées, on chercha plus d'une fois à inquiéter les réalistes dans leurs intérêts matériels et dans leur li])erté ; on chargea les magistrats de faire, au tribunal, de la critique littéraire ; les amendes et les confiscations tinrent lieu quelquefois d'arguments.
Cette réaction datait de quelques années ; elle s'était manifestée, pour la première fois, lors de l'apparition du roman-feuilleton, et quand il sembla
que la presse quotidienne et à bon marché allait, en peu de temps, révolutionner le monde de la littérature. Sainte-Beuve, tout le premier, se rallia au « parti de la résistance », et inaugura une critique dogmatique et « de répression », à laquelle il resta assez longtemps attaché. En 1839, il jetait un premier cri d'alarme : il constatait l'avènement de « la littérature industrielle » : le mercantilisme et la démocratie envahissaient tout, et principalement les œuvres d'imagination ; devant la critique indifférente, « le niveau du mauvais gagne et monte » ; il fallait rassembler les bonnes volontés et lutter. Il s'y employa avec conviction.
La Revue des Deux Mondes mena le combat avec obstination ; le 15 septembre 1839, elle publia, SQUS la signature de Sainte-Beuve, un véritable manifeste de Brunswick.
La prétention de la Revue des Deux Mondes... serait de... maintenir publiquement certaines traditions d'art, de goût et d'études.... Les conditions de la littérature périodique, en elïet, ont graduellement changé, et notablement empiré depuis 1830.... Il s'est élevé depuis lors toute une race sans principes, sans scrupules, qui n'est d'aucun parti ni d'aucune opinion, habile et rompue à la phrase, âpre au gain, au front sans rougeur dès la jeunesse, une race résolue à tout pour percer et pour vivre, pour vivre non pas "modestement, mais splendidement ; une race d'airain qui veutde ior.... La Revue voudrait, contre les excès de tout genre, établir et pratiquer une critique de répression et de justesse, de bonne police et de convenance.
Pendant vingt ans, la Revue des Deux Mondes poursuivit rigoureusement, avec une mauvaise humeur inlassable, ce programme ; même après le triomphe du réalisme, elle ne désarmera point et se bornera à de petites concessions ; elle se retrouvera toute prête i\ attaquer la dernière incarnation du réalisme, le
naturalisme. Biiloz en voulait personnellement à 1 Balzac; il déchaîna ses rédacteurs, et principalement Limayrac, contre ce «fétiche littéraire»; il fit attaquer A. Dumas, George Sand, à l'occasion, et Eugène Sue ; la Revue exalta Sandeau, et plus tard Feuillet, à cause de leur « fidélité aux grandes pensées qui relèvent l'humanité ». L'un après l'autre, tous ses rédacteurs, G. de Mazade, G. Planche, Gh. de Rémusat, Saint-René Taillandier, A. de Pontmartin, E. Montégut, etc., développèrent le lieu commun sur «la littérature mercantile », sur « les tendances tristement réalistes », sur l'absence de tout idéal, sur la disparition de l'instinct du beau, sur l'envahissement de la médiocrité, sur la décadence des mœurs des gens de lettres !
Ge fut là, plus ou moins, le ton de tous ceux qui, à un titre quelconque, faisaient métier de critique. Les universitaires H. Rigault, Guvillier-Fleury, G. Merlet, G. Vapereau ne le cédaient pas en intransigeance ; Nettement, par passion de la légitimité, était plus sévère encore; la Revue contemporaine avait presque autant de scrupules que la Revue des Deux Mondes ou le Correspondant. L'Institut se mettait de la partie : l'Académie des sciences morales et politiques donnait à étudier, pour 1856, « l'influence qu'a pu avoir en France sur les mœurs la littérature contemporaine, considérée surtout dans le roman », en avertissant que l'examen provoqué par elle devait porter particulièrement « sur les erreurs morales et les fausses doctrines qu'avait pu émettre ou propager la littérature » ; et elle couronnait le mémoire d'un magistrat qui est un violent réquisitoire contre les romanciers modernes, contre Balzac et Stendhal entre autres. Au congrès scientifique de France de 1864, un prêtre, parlant au nom de la
religion et de la morale, s'écriera : « Non, non, le réalisme ne régnera pas dans la patrie de Pascal et de Bossiiet !» ; et il condamnait toute une série d'œuvres, après avoir eu soin de faire d'abord une déclaration inquiétante : « L'habit que je porte dit assez que je ne connais point suffisamment ces écrits pour en parler au long. » L'Académie française tenait le roman en suspicion. Elle attendit jusqu'à 1863 pour admettre un romancier qui ne fût que romancier; encore fit-elle choix d'Octave Feuillet.
On pourrait multiplier les faits de ce genre ; mais il suffît de quelques-uns pour bien marquer la coalition à laquelle le réalisme dut «se heurter. Sainte-Beuve, quand il viendra au réalisme, devra prendre d'infinies précautions.
De fait, vers 1850, le roman n'avait plus la même faveur que quelques années auparavant ; il est peu probable, d'ailleurs, que la campagne des critiques ait eu cet effet; mais les circonstances politiques, la révolution de 1848 surtout, n'avaient point été favorables au marché du roman. On produisit à ce moment-là de curieuses statistiques : A. Dumas et George Sand, qui se tiraient à 2 000 exemplaire? vers 1835, ne sont plus tirés qu'à 700 ; « les ouvrages de pure imagination ont perdu, de 1842 à 1850, environ moitié du débit qu'ils trouvaient de 1830 à 1842 ». La critique s'en réjouissait comme d'un symptôme favorable ; mais, après ce répit, l'ennemi réapparut plus vigoureux, sous un autre aspect ; le roman-feuilleton devint le roman réaliste.
AUhs le gouvernement et la législation arrivèrent à la rescousse ; et, sous prétexte de réglenienter
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les journaux politiques, on établit une législation qui est « un modèle à suivre par ceux qui voudraient annihiler la presse et les publications »; le rornan ou la critique, attendu qu'ils paraissaient au feuilleton (lu journal politique, se trouvèrent tout naturellement ressortir à la loi du IG juillet 1850 et au décret du 17 février 1852. La loi du 16 juillet 1850 visait X spécialement le roman-feuilleton : « Tout romanfeuilleton publié dans un journal ou dans son supplément sera soumis à un timbre de un centime par numéro» (art. 14). Ce timbre était «prohibitif». « Le but de cette disposition de loi est de frapper une industrie qui déshonore la presse. » Quant au timbre proprement dit du journal, les journaux exclusivement littéraires et scientifiques en étaient dispensés, mais sous réserve qu'ils ne s'occupe raient jamais, même accidentellement, sous peine de poursuite et de contraventions, de politique et « d'économie sociale » ! Le décret dû 17 février v 1852 « ne visait que le journalisme politique, écrira plus tard Maxime Du Camp, mais, par ricochet, il frappait, il ruinait les écrivains qui vivent du journal par la critique, par la critique d'art, par le roman, par le compte rendu scientifique.... Bien des petits journaux où l'on ne s'occupait que d'art, de science et de littérature, tentèrent de subsister, et ne réussirent pas.... La quantité d'humbles feuilles qui ont disparu de la sorte est considérable.... Si l'on écrit plus tard l'histoire de la littérature sous le Second Empire, si l'on se demande pourquoi elle a été indécise, un peu sénile..., sans originalité, en un mot, on trouvera la réponse dans le décret du 17 février, qui a frappé les > lettres mêmes, et les a énervées ».
Nécessité d'une autorisation préalable et d'un cautionnement considérable pour imprimer un journal
OU une revue, l'autorisation dépendant du ministère de la Police générale (décret du 22 mars 1852), et plus tard du ministère de l' Intérieur ; — droit de timbre élevé ; — interdiction de rendre compte des délits de presse ; — envoi en police correctionnelle des délinquants; — droit de suspension du journal par décision ministérielle, sans intervention du tribunal, après deux avertissements administratifs ; — droit de suppression du journal par mesure de sûreté générale, par un simple décret du chef de l'État, telles étaient les dispositions essentielles. Les avertissements furent légion ; les suppressions nombreuses ; l'administration prenait n'importe quel prétexte pour intervenir. Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs, en rapporte d'amusants exemples : critiquer le jeu d'une actrice de la Comédie française, c'était mettre en cause le ministère de l'Instruction publique !
Le roman n'échappait point à ces dangereux avertissements. Les œuvres de Champfleury, pour si innocentes qu'elles pussent paraître, suscitèrent la méfiance des bureaux et firent fonctionner la machine à répression. « A diverses reprises, écrit Champfleury dans ses Souvenirs, de 1852 à 1860, je fus obligé, bien contre mon gré, de faire antichambre au ministère de l'Intérieur, pour donner des explications sur la nature de mes publications dans les journaux ». Les Amoureux de Sainte-Périne, par exemple, avaient pour cadre l'Institut de Sainte- Périne, qui dépendait de l'Assistance publique. Ce fut assez pour que l'on convoquât l'auteur au ministère de l'Intérieur; ordre formel : «terminer tout de suite, en un numéro, le jour même, la publication de ce roman dans la Presse.... Il faut couperet trancher dans le vif, sans avoir le droit d'en
informer le public ». En 1859, même mésaventure à propos de la Mascarade de la vie parisienne^ qui contient trop d'allusions aux faits et aux person-. nalités du jour. Pour d'autres romans, ce fut le préfet de Laon qui s'émut, ou le procureur impérial. Presque tous les romans de Champfleury, entre 1852 et 1860, furent menacés de poursuites. Dans de telles conditions, un auteur devenait vite suspect aux directeurs des journaux, soucieux d'éviter les deux avertissements qui suffisaient à la disparition de leur feuille ; il ne lui devenait guère commode de placer sa copie ! La Revue des Deux Mondes constatait avec satisfaction, le 15 décembre 1852, que le romanfeuilleton avait dû reculer devant une législation aussi bienfaisante.
Quant aux œuvres publiées en volumes, l'article 8 de la loi du 17 mai 1819 « sur la répression des crimes commis par la voie de la presse, ou tout autre moyen de publication » donnait toutes les armes désirables ; cet article atteignait aussi le journal et le feuilleton. « Tout outrage à la morale publique et religieuse ou aux bonnes mœurs... sera puni d'un emprisonnement d'un mois à un an,etd'uneamendedel6à 500 francs »; en outre on saisissait le corps du délit et" on le détruisait ; les complices étaient punis de la même peine que les auteurs.
Les mots morale publique et religieuse, note un commentateur delà loi de 1819, n'ont pas cette précision rigoureuse si nécessaire dans les lois ; ils n'ont pas un sens clair et familier, présentant sur le champ une idée nette à tous les esprits. Voici comment s'est exprimé M. Serre.... « La morale publique est celle que la conscience et la raison révèlent à tous les peuples comme à tous les hommes, parce que tous l'ont reçue de leur divin auteur, en même temps que l'existence ; morale contemporaine de toutes les sociétés, tellement que sans elle nous ne pourrions pas les comprendre, parce que nous ne saurions les
comprendre sans la notion d'un Dieu vengeur et rémunérateur du juste et de l'injuste, du vice et de la vertu ; sans le respect pour les auteurs de ses jours et pour la vieillesse, sans la tendresse pour ses enfants, sans le dévouement au prince, sans l'amour de la patrie, sans toutes ces vertus qu'on trouve chez tous les peuples et sans lesquelles tous les peuples sont condamnés à périr. » — M. de Broglie, rapporteur à la commission delà chambre des pairs, a dit que l'article « a voulu punir ces attaques gratuites et brutales, heureusement rares dans ce siècle, et que l'imprudence ou l'impiété dirigent contre des objets respectables, uniquement parce qu'ils sont respectés». Puis, expliquant l'intention renfermée dans morale publique, il a ajouté : c Le mot était nouveau, il pouvait être critiqué, mais il avait au moins l'avantage de ne rien exclure et de ne rien désigner, de remettre seulement aux mains de la société, représentée par plusieurs jurys successifs, une arme pour se défendre précisément sur le point où elle se sentirait menacée. »
C'était bien ainsi que les magistrats impériaux entendaient l'expression « morale publique et religieuse » ; et c'est ainsi que les Concourt allèrent s'asseoir sur les bancs de la correctionnelle (février 1853), qui les acquitta mais blâma leurs « images évidemment licencieuses » ; que Flaubert dut subir la même aventure (février 1857) ; et que Baudelaire, quelques mois après, passa par les mêmes transes, et s'en tira moins avantageusement, puisqu'il dut y abandonner quelques-unes de ses « Fleurs du mal ». Zola put croire, et peut-être espérer que la Confession de Claude, Thérèse Baquin et Madeleine Ferai auraient le même sort que Madame Bovary.
Les magistrats tenaient l'emploi de critique littéraire. Le procureur impérial accuse Baudelaire de réalisme ! Le substitut Pinard « stigmatise le réalisme». Le jugement, qui acquitte Flaubert, condamne sa doctrine littéraire au nom d'une autre doctrine d'art :
.... L'ouvrage déféré au tribunal mérite un blàmc sévère.
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car la mission de la littérature doit être d'orner et de recréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs, plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en olïrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société....
.... Il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre ; ... un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit, aussi bien qu'aux productions des beaux arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon, et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs.
La législation du colportage offrait encore au gouvernement de bien précieuses ressources^ puisqu'elle dispensait de s'adresser aux tribunaux, et de courir le risque d'acquitteraents, malgré tout désagréables. En outre, le mot « colportage » avait un sens assez large, puisqu'on y faisait rentrer les ca- ]>inets de lecture, les libraires étalagistes (circulaire du 11 septembre 1853) et les bibliothèques des gares ! En 1852, une circulaire (28 juillet) interdit de distribuer les écrits non frappés d'une estampille sur chaque exemplaire par le préfet du département où ils se vendent, estampille qui, bientôt après (11 septembre 1854) dut être renouvelée tous les ans. Une commission était instituée pour établir la liste des ouvrages autorisés. La Commission examina 3 649 ouvrages et en élimina 550 ; ses principes de choix étaient parfaitement nets :
La commission du colportage ne pouvait avoir qu'une doctrine, celle de toutes les consciences honnêtes, c'est-à-dire le respect de Dieu et de la société. Les lois divines et humaines sont Inviolables et sacrées. Les premières représentent les devoirs de la conscience et la destinée immortelle de l'homme. Les secondes représentent le patriotisme du citoyen, les intérêts de la société et le progrès de la civilisation. Tout ce
qui est conforme à ces vérités d-'ordre supérieur en quelque sorte et par conséquent d'authenticité incontestable, la commiss ion l'accepte ; tout ce qui leur est contraire, elle le repousse... Ainsi la commission n'a pas hésité à rejeter du catalogue des livres autorisés les ouvrages blessants pour les mœurs injurieux pour la religion et ses respectables ministres, mensongers envers l'histoire. Elle a cru même devoir écarter des livres qui, sans attaquer l'origine et la vérité des dogmes de l'Église, contiennent des controverses dont le ton et l'esprit ne peuvent qu'affaiblir le sentiment religieux dans les intelligences peu habituées à ces polémiques ardentes, et par conséquent plus faciles à leurs entraînements et à leurs erreurs....
La Succession Le Camus de Ghampfleury se vit refuser l'estampille nécessaire à la vente dans les bibliothèques des gares, parce que des enfants s'y amusaiçnt à barbouiller de confiture la statue d'un curé ! Ghampfleury put même craindre d'être poursuivi à cause d'un portrait de magistrat qu'on aurait taxé d'ofïense à la magistrature. Les ^ mis de la nature furent également interdits ; il fallut des démarches pénibles pour obtenir la revision de ces interdictions.
Les préfets étaient invités à surveiller particulièrement les romans :
M. le préfet, écrivait Billaut, ministre de l'intérieur, dans une circulaire du 1" juillet 1860, ce n'est pas seulement pour le maintien de l'ordre que l'administration a reçu de la loi sur la presse des pouvoirs spéciaux, c'est aussi pour la défense de la morale publique. Le roman-feuilleton, qui, dans les colonnes inférieures d'un journal, blesse les sentiments honnêtes, fait autant et peut-être plus de mal que les excitations qui, dans les colonnes supérieures, tentent d'agiter les esprits. ■ — Cette littérature facile, ne cherchant le succès que dans le c>-nisme de ses tableaux, l'immoralité de ses intrigues, les étranges perversités de ses héros, a pris de nos jours un triste et dangereux développement. Envahissant presque toutes les publications périodiques, profitant de cette périodicité même pour tenir chaque jour en suspens et pour aiguillonner sans relâche l'ardente curiosité du public, c'est à profusion qu'elle ne cesse de répandre les inépuisables fantaisies de l'imagination la plus
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déréglée. Les journaux sérieux se sont laissés aller à lui donner asile ; elle pénètre avec eux jusque dans l'intimité du foyer domestique, et, une fois admise ainsi dans la famille, ni la jeunesse ni l'innocence n'y sont à l'abri de sa contagion.... J'appelle donc sur ce point, M. le préfet, votre plus vigilante attention ; contre les feuilles politiques le décret de 1852, contre les autres les lois sur la distribution et le colportage des imprimés fournissent tous les moyens d'une répression efficace. D'ailleurs, pour les journaux qui ont le sentiment de leur dignité, de leurs obligations envers l'honnêteté publique, l'avis que vous leur donnerez suffira, j'en suis certain. Quant à ceux, s'il en est, qui, par l'amour d'un gain plus facile, ou par l'impuissance de s'élever plus haut, persisteraient dans de telles publications, usez envers eux de toutes les sévérités administratives, et, s'il le faut, vous rappelant qu'il est des lois pénales protectrices de la morale publique, livrez-les en vertu de ces lois à la justice des tribunaux.
Le nombre des cabinets de lecture parisiens, étroitement surveillés, diminua d'un quart de 1850 à 1870 ; d'autres causes, il est vrai, et de plus générales, y concoururent. Quand les « bibliothèques populaires » se développèrent, le gouvernement projeta de mettre la main sur les catalogues, de décider luimême de l'achat des livres, ou du moins de le contrôler.
A côté de la menace et du châtiment, le gouvernement fit miroiter la récompense. Dès 1851, on instituait des prix de 5 000 et 3 000 francs en faveur des ouvrages dramatiques qui auraient « satisfait à toutes les conditions désirables d'un but moral et d'une exécution brillante », qui seraient « de nature à servir d'enseignement aux classes laborieuses par la propagation d'idées saines et le spectacle de bons exemples ». On songea à étendre cette, manière de faire et à « diriger » la littérature tout entière. Sainte-Beuve, qui avait été chargé des rapports sur ces prix de vertu littéraire, proposait à l'cmpe-
reur de «coordonner... la littérature avec tout l'ensemble des institutions de l'Empire, afin que cette seule chose ne reste pas livrée au pur hasard ». V. de Laprade, dans une vigoureuse satire (1861), entrevoyait le
jour, rêvé par Sainte-Beuve,
Où les Muses d'État, nous tenant par la main, Enrégimenteront chez nous l'esprit humain.
Il est possible que, au total, ces mesures, coercitives ou alléchantes, soient restées tout à fait inefficaces, en ce qui concerne la littérature. Parfois même, indirectement, elles devenaient favorables, aux écrivains : le procès de Madame Bovary fit en quelques semaines la fortune littéraire de Flaubert. Les fonctionnaires devenaient eux-mêmes sceptiques : « Nous vous préparons un succès », disait à Ghampfleury un de ses censeurs. D'ailleurs, avec le temps, il fallut céder. Les lois du 2 juillet 1861 et du 11 mai 1868 adoucirent un peu le décret du 17 février 1852. Vers 1864, il y eut une détente sensible. INIais, pendant de longues années, l'existence des romanciers réalistes fut tracassée par toute sorte de vexations ; on chercha par tous les moyens à les réduire au silence. Le réalisme, sous toutes ses formes, artistique ou littéraire, ou philosophique, fut en butte aux suspicions et à l'hostilité d'en haut; bon gré, mal gré, et souvent contre son gré, il fut considéré comme une littérature d'opposition, comme une des manifestations les plus dangereuses de l'esprit de libéralisme, comme « une des têtes de l'hydre du socialisme ».
Il était utile, avant de commencer l'étude des principaux romans réalistes qui parurent alors, de décrire brièvement cette atmosphère de trouble et
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d'inquiétude. C'est là peut-être, parmi beaucoup d'autres, une des raisons qui donnèrent au réalisme son caractère de «littérature démocratique »; une doctrine, en apparence purement littéraire, put s'alïirmcr comme une forme commode du libéralisme ; elle concréta des désirs d'affranchissement philosophique et politique, qu'il était malaisé d'exprimer autrement. Cela contribue, en tout cas, à expliquer une des causes du succès grandissant du réalisme et le tour qu'il prit d'utie façon de plus en plus marquée avec les années. Champfleury, lui-même, finissait par croire de bonne foi qu'il passait son temps à «faire sauter des préjugés, des choses convenues et admises par la société ». Le naturalisme continuera et développera les traditions libérales et républicaines du réalisme.