CHAPITRE V
Ghampfleury a publié de 1850, date à laquelle il donna les Oies de Noël^ la première œuvre où sa manière se soit nettement affirmée, jusqu'à 1865, où il parut qu'il abandonnait les romans pour des travaux d'art et d'érudition, une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Quelques-unes de ses œuvres firent du bruit au moment de leur publication et furent souvent rééditées : les Avenlures de Mlle Marielle, les Souffrances de M. le professeur Delteil, les Bourgeois de Molincharl, M. de Boisdhijver, les Amoureux de Sainle-Périne, la Succession Le Camus, la Mascarade de la vie parisienne, le Violon de faïence. C'est à peine si l'on se souvient aujourd'hui, même dans le public lettré, de deux ou trois; de ces titres. Un grand silence descend sur l'œuvre de Ghampfleury ; ce silence est troublé de temps en temps, et de plus en plus rarement, par des plaquettes de curiosité bibliographique et surtout par les souvenirs que public l'inlassable M. Troubat. L'oubli sera bientôt complet. Le nom do Champ-
lleiiî-y n'a pas été retenu par les auteurs d'histoires de , , la littérature au xix® siècle ; on ne pourra donc môme y pas parler de lui sans l'avoir lu. -/^
Son œuvre n'est pourtant pas tout à fait méprisable, et l'on a vu qu'il eut un rôle dans les querelles littéraires du Second Empire. Ses romans sont, après tout, la réalisation la plus complète, sinon la plus intéressante, de l'idéal que poursuivit l'école de « la sincérité dans l'art », issue du groupe de la bohème Gela déjà mériterait considération ; il y a aussi que ces romans, mal venus pour la plupart, ont aujourd'hui un vif intérêt documentaire : on y peut trouver une image, détaillée jusqu'à la minutie, de la vie que menait la petite bourgeoisie provinciale de \/ France, aux environs de 1830. "'^
L'œuvre a une tare originelle : l'insuffisance absolue de culture première chez l'auteur. Jamais, et malgré un gros et méritoire effort de travail, Ghampfleury ne put la réparer. « Tout était à faire, écrivait-il à sa mère, aux approches de la trentaine, alors qu'il commençait seulement à vouloir se cultiver ; car tu sais quelle singulière éducation j'avais reçue au collège et dans les cafés. » Les Souffrances de M. le professeur Delleil, où il a raconté sa vie d'enfant au collège de Laon, nous édifient sur ce qu'il y put apprendre ! il n'y fit pas d'ailleurs de bien longs séjours. A vingt ans, ce fut la vie de bohème, l'existence tracassée et misérable d'un petit écrivailleur de lettres ; « c'est la vie la plus amère que de ne pas dîner, de n'avoir pas de bottes et de faire là-dessus des quantités de paradoxes ». Rien d'étonnant qu'il lui ait été plus tard si désagréable d'être appelé « roi de la bohème ». Pourtant il se montrait alors méthodique et rangé ; il fuyait les camarades trop amis du
désordre et de la dissipation. Peu à peu il comprit que le labeur régulier lui donnerait une issue honorable. « J'entrai dans la vie avec cette idée : ne jamais avoir besoin de cent sous.... Le positif de la vie parisienne m'enseigna, vers l'âge de trente ans, que la meilleure condition de l'art est le travail, et que le travail ne doit être coupé par aucune course à l'argent. » De vingt à trente ans il avait été trop occupé de « courir à l'argent » pour pouvoir travailler.
Aussi était-il, vers trente ans, d'une très piteuse ignorance ; il le confessait gentiment aux siens : « Je ne sais rien, ni philosophie, ni géographie, ni grammaire, ni histoire, ni sciences » ; il ne savait même pas le français : il s'étonna modestement de devenir néanmoins critique dans un journal qu'on fondait ": « On m'a donné la critique littéraire à moi qui ne sais pas le français ! » Longtemps, il garda un penchant déplorable à l'incorrection ; cela fît la joie méprisante de ses adversaires, cela avait fait d'abord celle des siens ; écrivait-il un article à peu près correct, sa mère ou son père affirmait que cet article était l'œuvre d'un autre, ou du moins qu'un ami l'avait très soigneusement revu !
Ghampfleury se mit résolument à la besogne : « J'étudie beaucoup ; je lis six heures par jour ; pendant trois mois, je m'entoure de livres religieux ; trois autres mois de philosophie ; trois autres mois d'histoire, et les trois derniers de belles lettres. Depuis que je suis à Paris, j'ai fait d'énormes progrès et beaucoup d'études, mais au hasard. » La méthode était en effet dangereuse ! Il passait la matinée à la bibliothèque, l'après-midi aux cours de la Sorbonne, (lu Collège de France ou du Muséum ; il fréquenta les salles de dissection et les cliniques des hôpitaux, avec le dessein ambitieux, assura-t-il plus ta ni.
d'écrire des romans où il partirait « de l'homme extérieur pour arriver à la connaissance de l'homme intérieur ».
Ce gros efïort donna très vite à Ghampfleury toute la coufiance nécessaire en lui-môiiie, et il ne le poursuivit pas bien longtemps. « J'ai énormément travaillé, énormément réfléchi, énormément lu. Aussi le peu que j'ai produit a-t-il été très remarqué.... Je suis à la tête de la jeune école » (1850). Et, sans désemparer, il se mit en campagne, au nom d'un réahsme, dont il ne savait pas très bien d'abord ce qu'il devait être ; les circonstances l'aidèrent, comme on l'a vu. Alors il déclara que la voie dans laquelle les événements l'avaient engagé était la sienne, de nécessité. Il précisa ses idées, il définit son idéal littéraire : une « littérature honnête, sérieuse et morale », « une tournure d'esprit mélancolique et comique à la fois », « la naïveté, qui est tout dans les arts » ; en d'autres termes, un idéal qui n'exige précisément ni études, ni culture, ni travail d'art.
Mais jamais il ne se haussa jusqu'à constituer une doctrine httéraire qui fût véritablement une doctrine, et la sienne ; c'est qu'au fond la littérature restait pour lui un gagne-pain, un métier médiocrement mais suffisamment rémunérateur. Il avait a cherché une place » pendant dix ans; il continua à la chercher et finit par la trouver, plus tard. Dès vingt-quatre ans, il renonçait à la gloire : « Je n'ai jamais prétendu devenir un grand homme littéraire ; en travaillant, j'aurais pu avoir un nom recommandable ; mais ii ne faut pas y penser, j'ai besoin de vivre. » Il fit toute sorte de petits métiers, comme écrivain, comme journaliste et aussi en marge de la littérature ; il manqua de tenir une agence théâtrale à Londres ; il fit des pantomimes « pour l'argent seulement ». Ses
ambitions étaient médiocres : cinq mille francs par an lui paraissaient un « beau rêve ». « Je ne désire qu'une chose, écrit-il à vingt-cinq ans, c'est de pouvoir gagner une petite somme, juste de quoi vivre honnêtement, et tâcher de trouver une femme bien pot-au-feu qui voudra menerunevietranquille.... Le suprême bonheur pour moi sera de mener la vie de province à Paris, c'est-à-dire la vie réglée et tranquille avec tous les avantages des relations et la fréquentation des gens intelligents. » Même quand le succès lui vint, il connut les incommodités et les empêchements de l'aisance trop juste ; en 1856, il n'avait que quelques centaines de francs devant lui ; en 1860, il étabhssait le bilan de ses gains littéraires : « Les quinze ans que j'ai traversés jusqu'ici ont été quinze ans de privations qui ont tout au plus donné 40000 à 42000 francs, ce qui fait 3 000 francs par an, lesquels 3 000 francs sont venus, tirés par la queue comme le diable et irréguliers. »
De telles préoccupations, aussi permanentes, doivent peser lourdement sur les préoccupations d'un écrivain, surtout lorsqu'il s'est proposé d'avoir comme public « celui du livre à vingt sous », et qu'il n'a pas conquis une notoriété suffisante pour vendre cher sa signature aux éditeur ; il lui faut sans cesse prendre le vent, chercher les bénéfices, petits ou gros, (te l'actualité, faire vite.... Malgré tout le tapage qu'il avait mené autour du réalisme, Champfleury était prêta le lâcher le jour où il ne «rendrait» plus; en 1856, au plus beau moment de sa campagne, il constate avec beaucoup de résignation et de bonne volonté : « Les Paysans que je viens de lire, un nouveau roman. Madame Bovary, ce que j'entends dire à propos de Monsieur de Boisdhyver et de !a Succession Le Camus, semblent montrer que le pubhc est fati-
LES IIUMANS DE CHAMPi l.EL UV. 11.?
gué des romans d'observation. Madame Bovary sera le dernier roman bourgeois. Il faut trouver autre chose. » S'il ne chercha point cette « autre chose », c'est apparemment qu'il s'aperçut vite que ses pronostics ahirmistes étaient extrêmement prématurés !
Nous avons un témoignage, amusant de la conception bourgeoise — terriblement bourgeoise — que Champfleury se faisait du métier d'homme de lettres. \/ En 1860, il dédia à son disciple Duranty des a Conseils à un jeune écrivain », qui dataient de 1850, c'est-àdire du moment où sa fortune littéraire commençait tout juste à s'esquisser ; dix ans après, il ne trouvait rien à y retoucher. A côté de quelques belles admonestations, — mais un peu banales, — sur l'indépendance de caractère et sur la sincérité nécessaires à l'écrivain, on peut y lire de minutieuses recommandations sur l'emploi du temps, la méthode de travail et même l'hygiène indispensables en littérature. En voici quelques-unes :
Refuse toute partie de plaisir aujourd'hui si elle doit empiéter sur cinq minutes de demain.... Je te permets toutes les passions de dix-huit à vingt ans ; pour peindre l'amour, il faut avoir aimé.... Mais il faut prendre garde que les passions ne s'accrochent à vous pour la vie.... La bibliothèque doit être pleine de dictionnaires et non de curiosités.... Que ta nourriture soit simple et réglée.... Si tu travailles longtemps, il faut marcher longtemps.... Jette un coup d'œil chaque jour sur les gazettes et les revues ; il est bon de connaître ce qui se produit dans les lettres, les arts et les sciences.... Use des excitants avec discrétion.... Il reste beaucoup à dire. Je n'ai plus qu'un conseil à te donner. Tiens-toi le ventre libre et les pieds chauds.
Il faut reHre ces conseils avant d'entreprendre quelque roman de Champfleury ; bien des bizarreries apparentes s'en trouveront expliquées ; il n'est pas mauvais de savoir, pour les comprendre, qu'ils furent écrits par un petit bourgeois casanier et
méticuleux, qui avait plus de besoins d'argent que d'idéal esthétique, et qui croyait devoir enseigner qu'une des conditions nécessaires de l'œuvre d'art est de se tenir « le ventre libre et les pieds chauds ».
Les romans de Ghampfleury sont si délaissés aujourd'hui, et les exemplaires de quelques-uns d'entre eux commencent à devenir si rares qu'il faut bien d'abord passer en revue les principaux, résumer leur donnée et présenter leurs personnages essentiels. C'est d'ailleurs déjà les étudier en eux-mêmes, puisque, au rebours de ce que veulent certaines doctrines d'art, le sujet y compte comme élément primordial et de même les événements de l'intrigue et la qualité des personnages.
Les Souffrances de M. le professeur Delieil sont un roman laonnois, —la scène y est proprement à Laon, — si bourré d'allusions locales que le préfet du département crut devoir intervenir, lorsque l'œuvre parut dans le Journal de l'Aisne, Les aventures tournent autour du collège de Laon, vers l'année 1830, à l'époque où Ghampfleury y faisait figure de pohsson. Le collège, qui dépérissait, devient prospère dès l'arrivée d'un nouveau principal, qui sait habilement exploiter la vanité des habitants et leurs querelles. D'ailleurs, les élèves y sont plus préoccupés d'élever des vers à soie, ou de faire de la cuisine dans leurs pupitres que de travailler ; leur grande préoccupation est d'inventer sans cesse de nouvelles farces, et leursouiïre-douleur est le régent de septième, M. Dolteil, un brave homme de savant minable et grotesque. Il a pris pension chez les demoiselles Carillon, qui sont modistes ; il y connaît
leur vieil ami le docteur Triballet, et le neveu de l'aînée, Sophie, auquel il s'intéresse beaucoup. Les farces sont incessantes au collège et dans la ville ; elles aboutissent à un véritable scandale, dont le poids retombe sur le pauvre régent. Malade, il est soigné avec dévouement par les modistes ; il devient amoureux, mais tout à fait timidement et sans oser le dire, de l'aînée. Une catastrophe bouleverse cet humble intérieur : la plus jeune des sœurs se fait enlever par un bellâtre ; on va quitter Laon; Sophie épousera le bon docteur Triballet, à qui elle avoue que son neveu est en réaHté un fils qu'elle a eu d'une liaison ancienne. Quant à M. Delteil, qu'on vient de destituer, il deviendra le précepteur de l'enfant.
Sainte-Beuve, paraît-il, qualifiait ce roman de chef-d'œuvre ; en tout cas, il en a parlé aimablement, alors qu'il a gardé le silence sur le reste de l'œuvre romanesque de Ghampfleury ; il y voyait « sous l'écorce peu flatteuse des personnages des cordes morales bien démêlées, bien senties ».
Les bourgeois de Molinchart ont été composés la même année — et Molinchart, c'est encore Laon. Ce roman est une charge endiablée de Ghampfleury contre sa ville natale et les plus notables de ses concitoyens ; il devait d'abord s'appeler V Adultère en province ; de l'aveu même de l'auteur, il fut bâclé. C'est un des plus typiques. L'intrigue y est peu de / chose ; il y a surtout des scènes épisodiques et dcs^^ / portraits de provinciaux extravagants. Le comte / de Vorges aime Louise, femme de M. Greton du Coche, avoué et membre de la Société météorologique ; Louise se défend longtemps et finit par se laisser enlever. Elle est victime d'une intrigante Mlle Chappe, maîtresse de pension, qui la fera chanter, et d'une féroce dévote, Ursule Greton, sa belle-sœur,
qui, après l'avoir obligée à l'aveu de ses sentiments, encore tout platoniques, exerce sur elle, d'accord avec son benêt de frère, une inquisition méchante et une tyrannie de tous les instants ; il y a là des scènes très bien venues. Un grand dîner de province, une séance de l'Académie racinienne, une distribution des prix à la pension Chappe, un procès minuscule qui permet aux avocats de se mettre en dépense de périodes cicéroniennes, ces épisodes et d'autres font successivement passer devant nos yeux tous les « bourgeois de Molinchart w.
Au moment où le roman parut, Flaubert, qui écrivait Madame Bovary, s'en inquiéta, ce qui est flatteur pour Ghampfleury ; il craignit que son sujet ne lui fût enlevé, mais il se rassura à peu près :
.... Il y a parité d'intentions plutôt que de sujets et de caractères.... La seule chose embêtante, c'est un caractère de vieille fille dévote ennemie de l'héroïne (sa belle-sœur), comme flans la Bovary, j\Ime Bovary mère, ennemie de sa bru, et ce caractère dans Ghampfleury s'annonce très bien.... Ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme.... Quant au style, pas fort, pas fort. N'importe, il est fâcheux que Madame Bovary ne puisse se publier maintenant.
Monsieur de Boisdhyvcr est un roman sur le clergé et la bourgeoisie de petite province. M. de Boisdh\^-er, prélat d'une distinction, d'une bonté et d'une intelligence parfaites, est nommé évoque de Baveux ; il montre une vraie ardeur de charité, multiplie les visites aux pauvres et s'endette pour eux. Il est aidé par un jeune prêtre, Cyprien, qui bientôt n'est appelé dans la ville que « le petit évêque ». Autour de M. de Boisdhyver, un certain nombre de types ecclésias-. \ /tiques: prêtres maniaques, grotesques ou nuls; d'autres haineux, d'esprit étroit ; on particulier le
vicaire général, M. Ordinaire, qui ourdit de laides intrigues. Deux ou trois prêtres, à peine, peuvent apprécier le beau caractère et l'intelligence de leur évoque. Au cours de leurs visites charitables, M. de Boisdhyver et Gyprien ont été mis en relations avec quelques laïques, qui sont aussi de très belles âmes : le D^" Richard, excellent médecin, très dévoué à ses malades, athée naturellement ; Mme Le Pelletier et sa fille, pour la peinture desquelles Ghampfleury prodigue les comparaisons angéhques. Gyprien et Suzanne se rencontrent au chevet des malades : ils se voient souvent ; il naît entre eux un amour très pur, qui devient tout bonnement de l'amour : lettres, rendez-vous, enlèvement. Ge moment de folie passé, Gyprien reprend sa vie de prêtre ; et Suzanne épouse ' un bon jeune homme qui l'adorait timidement depuis '- des années, et qui accepte, afm d'éviter un plus gros scandale, de passer pour le séducteur. Suzanne, devenue « la belle Mme Jousselin », entendra plus tard les sermons du père Gyprien qui revient, par miracle, d'une périlleuse mission. Tous ces drames de « la vie domestique » ont, comme de juste, amené la description des milieux de petite ville et des mœurs provinciales ; des inutiles, des grotesques, quelques méchants, une vie restreinte, un étoufïement général où succombent les caractères simples et francs.
Le livre eut du succès. Ghampfleury avait « conscience d'avoir fait d'énormes progrès, d'avoir étudié plus profondément les caractères et mieux enchaîné son roman » ; c'est assez exact, mais ce n'est pas cela qui fît le succès : le roman parut anticlérical ; on accusa Ghampfleury de vouloir recommencer le Juif erranl ; il dut se défendre contre sa mère, contre Veuillot, ce qui était plus désagréable, mais assurait une bonne réclame.
La Succession Le Camus est peut-être le meilleur des romans de Champfleury. «Ce livre, dit-il très justement, me fait voir sous un nouveau jour. J'ai peint pour la première fois de beaux et grands carac- / tères en province ; le côté comique et satirique ne \ / vient qu'en seconde ligne.» — Dans la petite ville d'Origny — c'est encore Laon — M. Le Camus, qui est un vieil avare, a accumulé une assez grosse fortune que les racontars de la ville exagèrent encore. Pendant des années sa succession est convoitée et recherchée, avec toute sorte de manœuvres, par la parenté : les Gretté-Gussonnière (le mari est marchand de bois) ; Gretté-Torchon, qui a épousé sa cuisinière ; Gretté-Lapoupou, qui est tout à fait innocent ; les Bonde. Seuls les May sont au-dessus de ces convoitises. Les compétitions se font plus ardentes, le jour où M. Le Camus devient paralytique. Il ne tarde pas à mourir. La maison tombe peu à peu au pouvoir de Mlle Bec, demoiselle de compagnie ; la plupart des héritiers s'efforcent de se mettre dans les bonnes grâces de cette personne, autrefois tenue en très grand mépris. Le salon de Mme Le Camus voit de nombreuses scènes de bassesse et de mesquine diplomatie. Mlle Bec, d'ailleurs, ne gère les biens de Mme Le Camus que dans son propre intérêt, et elle en tire force argent, qui est aussitôt dilapidé par son fils Simon, un mauvais garnement. Après de longues années, Mme Le Camus meurt ; elle s'était avisée des intrigues menées autour d'elle, ne donne que 500 francs à Mlle Bec et ne déshérite point les honnêtes May, comme ils avaient pu le penser. Au surplus, l'héritage avait été passablement amoindri par la demoiselle de compagnie.
Les Amoureux de Sainie-Périne ont pour cadre l'institut de Sainto-Périne, un très authentique
asile de vieillesse ; moyennant une pension de 700 francs, on y recevait des hommes et des femmes, qui avaient été autrefois des bourgeois aisés, et qui gardaient encore quelques ressources. Ghampfleury fait défiler, dans des aventures généralement ridicules, quelques-uns des pensionnaires, leurs jalousies, les petites intrigues, les principales aventures de cette vie commune.
En 18G0, après cinq ou six grands romans, Ghampfleury cessa le gros effort de travail et de progrès, qui, de son aveu, avait mis «une différence immense entre ses premiers livres et ses derniers ». La Mascarade de la Vie parisienne n'est qu'un très ordinaire romanfeuilleton d'actualité, où une intrigue commode permet de promener de vagues héros à travers les miheux contemporains et d'évoquer, parmi les événements récents, ceux qui ont causé quelque scandale. Le Violon de faïence, apprécié agréablement par Sainte-> Beuve, n'est qu'une très brève esquisse d'excentrique. D'ailleurs, à ce moment même, presque au sortir de sa grande campagne réaliste, Ghampfleury commençait à se détourner du roman, et il publiait coup sur coup plusieurs volumes d'art, d'érudition et de bibhographie.
Il a expliqué plus tard que les tracasseries de la police impériale furent la seule cause de cette déci- W sion : « J'en arrivai, dit-il, à me demander comment je pourrais suffire honnêtement à ma vie modeste, s'il fallait briser ma plume. Ge fut alors que, par un brusque soubresaut, je me plongeai dans l'érudition, pour échapper aux dangers de mon imagination, qui avait failli faire suspendre deux importants journaux. » Et il est possible, il est probable même que cette considération a pesé d'un grand poids sur la direction de son activité. Mais il y avait une raison
plus profonde à ce renoncement : Ghampfleury avait tout bonnement épuisé la veine qu'il avait découverte dans le roman quelque dix ans auparavant. Il était resté « enfermé dans le cercle trop restreint des , bourgeois de province » ; lui-même s'en avisait ; « il serait temps de sortir de la bourgeoisie pour prendre l'armée, la finance, le grand monde. Voilà ce qui m'inquiète le plus ». Il avait raison de s'inquiéter, puisque c'était là des terres inconnues que, faute de loisir, faute d'argent surtout, il ne pourrait explorer. Quant à faire dépense d'imagination, il n'y pouvait songer ; il ne savait que mettre en œuvre ses propres observations, son expérience de la vie de province. Elle était usée absolument en 1865; à moins de recommencer éternellement le même roman, — sur un fond de vie provinciale, avec des personnages d'excentriques, une aventure sentimentale, très pâlotte, — il ne pouvait que s'arrêter.
« Il m'a fallu, écrivait Ghampfleury, vers 1848, un grand sentiment de vérité et une tournure d'esprit mélancolique et comique à la fois, pour me lancer sans instruction et sans études. » C'est, en effet, cela essentiellement qu'a été son œuvre, malgré les /théories plus reluisantes qu'il a parfois fait flotter /au-dessus comme pavillon : un mélange assez peu définissable de « daguerréotype », comme on disait alors, de xîomique, de vague sentimentahté, où la plus forte part revient au comique. C'est en tout cas le meilleur biais pour envisager ses principaux romans ; on sera sûr ainsi de n'y rien laisser échapper d'essentiel.
1 II entendait la « sincérité » à sa manière :
Josqiiiu — c'est lui — ne comprenait pas qu'un auteur pût songer un instant à enchaîner des faits, sans y avoir été mêlé ; pour décrire une passion, il fallait l'avoir éprouvée; un chagrin, il fallait en avoir été mordu.... Sa religion était la sincérité. A tout propos, le mot sincérité revenait dans sa bouche ; c'étnituiie manie, et ceux qui le voyaient pour la première fois, et qui ne pouvaient plonger dans ses délicatesses infinies, le trouvaient certainement fatigant. Il ne disait pas dix paroles que le mot de sincérilc ne revînt.... Josquin en était arrivé à n'étudier que lui et à croire que la fine observation dont il était doué ne pouvait' s'appliquer qu'à Vétude extérieure de ses actions et an ramonage intérieur de ses propres sensations.
Nous voilà bien avertis, mieux en tout cas que par ses affirmations doctrinales, sur la manière dont Gliampfleury entend la « sincérité » : sa documentation est très strictement personnelle; et lorsqu'il écrit, en tête d'un roman : « Ce roman ne comporte que des faits », il faut compléter : «... et des faits f auxquels j'ai pris part» ! Gela est de conséquence ! Aucun autre réaliste, aucun naturaliste n'a poussé jusque-là le respect de la vérité.
Ce ne sont point, de sa part, des propos exagérés ; sauf de très rares exceptions, — et le résultat fut alors déplorable, — Gliampfleury a composé ses intrigues \ / et ses héros avec la matière que lui donnait sa propre V existence.
Il a fait d'abord passer dans son œuvre toute sa famille. Les déclarations de sa correspondance sont là-dessus d'une ravissante ingénuité ; sa mère lui reprochait de ne pas témoigner assez d'affection à ses parents : il lui promit, le l^r janvier 1849, en guise de souhaits de nouvelle année, de mettre un jour, « dans un drame bourgeois, une partie de sa vie et de celle de son père ; tu verras alors, ajoutait-il, si je comprends et si je sens ! » Il tint sa promesse avec la Succession Le Camus : M. et Mme May y sont
ses père et mère, et si la mère n'avait point trop à se plaindre du portrait, le père eût pu s'en fâcher ; il se contenta de composer contre son fils des vers satiriques ; celui-ci s'applaudissait : « Il a eu de l'esprit de bien prendre son portrait, j'en étais certain d'avance. » — Mme Le Camus n'est autre que sa tante ; son oncle est tout bonnement appelé Friponneaii ! Gela fut extrêmement pénible à la mère de Champfleury, et son fils lui promit de supprimer cette épithète, ce qu'il ne fit point ; il avait en effet conscience d'avoir affaibli les portraits ! Le nom même de Le Camus n'était pas absolument imaginaire : « Je ne regrette qu'une chose, écrivait Champfleury en réponse aux reproches de sa famille, c'est d'avoir donné pour titre la Succession Le Camus ; car je croyais tous les Le Camus morts ! » Sans doute, un érudit laonnais pourra s'amuser un jour, s'il ne l'a déjà fait, à retrouver, dans ce roman ou dans d'autres, toute la parenté de Champfleury ; ses cousins ou ses oncles doivent être en bonne place dans la galerie qu'il a constituée de ridicules et d'excentriques.
Lui-môme, il ne s'est point négligé ; il figure, dans tous ses romans, sous les traits d'un jeune homme intelligent, ambitieux, travailleur, plein d'avenir, doué d'une sensibilité exquise et d'une aimable timidité devant les femmes. Tout a été utilisé, jusqu'aux lointains souvenirs d'enfance. La vision qu'il eut, à cinq ans, d'un chevreuil, qui fit une entrée désastreuse dans la boutique de jouets tenue par sa mère, est devenue la première scène des Bourgeois de Molincharl. Ses gamineries de collégien ont donné toute la matière des Souffrances de M. le professeur Delteil. Sa vie de bohème parisien tient ime grande place dans la Succession Le Camus : il y a quasi ro( iq^ié la correspondance qu'il échangeait
avec les siens, les inquiétudes qu'on manifestait sur son avenir, les arguments par lesquels il essayait de persuader à sa famille que de grands succès lui étaient réservés sous peu ; il y a parlé longuement de ses dettes de jeu dans les cafés de Laon. Ses débuts littéraires sont contés dans les Aventures de Mlle Mariette ; il s'y nomme Gérard ; il se nomme Edouard May dans ta Succession Le Camus ; il est aussi Gyprien, «le petit évêque », dans Monsieur de Boisdhyver; Bida, le poète populaire de ta Mascarade de ta vie parisienne. Il donne, par surcroît, quelques-uns de ses traits à des héros secondaires ; pas un jeune homme timide et sentimental,, et c'est un type auquel il revient souvent, qui ne soit fait un peu à son image.
Pour compléter le personnel de ses romans, Ghampfleury a utilisé les fréquentations de sa famille et les personnages notables de la ville de Laon. Après la publication des Souffrances de M. te professeur Detieil, il annonce qu'il aurait le courage, néanmoins, de «traverser la ville », s'il avait occasion d'y aller ;• mais il préfère sans doute n'en avoir pas l'occasion ! Après la Succession Le Camus, de graves inimitiés, et apparemment non sans cause, se lèvent contre sa famille ; lui-même il espère que « le séjour de Laon ne lui sera pas interdit à tout jamais à cause de son livre ». Là-dessus, les documents manquent ; mais il est probable qu'on pouvait mettre, à l'époque, un nom sur la plupart des « bourgeois de Molinchart » que Ghampfleury a introduits dans ses principales œuvres.
Et puis c'est tout. Sorti de Laon et des trente à quarante personnes qu'il y a connues, en dehors de ses rares fréquentations parisiennes, il est tout à fait désemparé. Il y a une bien grande différence entre
les personnages qu'il a copiés d'après des originaux et ceux qu'il a imaginés ; ceux-ci sont dessinés à bon compte, avec trois ou quatre lieux communs et la psychologie conventionnelle à l'usage des romansfeuilletons. Ghampfleury n'est même pas capable de se documenter; s'il sait utiliser des faits, il est fort maladroit quand il lui faut partir en quête de faits nouveaux ; d'ailleurs, il n'a pas le temps, et il n'y apporte aucune méthode ; il écrit ingénument :
Je suis effrayé des études que chaque roman nécessite. Le Miroir du faubourg Saint-Marceau (il lui donna comme titre la Mascarade de la vie parisienne) m'a déjà pris un temps considérable, et je ne suis qu'au début des renseignements. Pour le roman de Monsieur de Boisdhyver, il est utile de fréquenter des prêtres. Lire les œuvres de Saint-François de Sales.... Si j'écris le conte du Botaniste, professeur au Jardin des Plantes, je devrai suivre des cours d'histoire naturelle. Cette méthode de bases positives est-elle bonne?
Il est évident que cette méthode est un peu hésitante, et l'on ne voit pas bien en quoi les œuvres de Saint-François de Sales pouvaient aider à peindre le diocèse de Bayeux, aux environs de 1830 ! Ghampfleury s'effraye aussi très vite devant le travail nécessaire au romancier. Il estime que c'est im grand effort déjà que d'aller passer quelques jours dans la ville où sera situé son roman ; mais il ne faut pas que cette visite dérange l'idée qu'il s'en était faite par avance. De Bayeux, qu'il décrivit dans M. de Boisdhyver, il dit : « J'ai trouvé la ville assez ressem blante par l'esprit plutôt que par les détails )> ! A Toulouse, il va chercher « de vieilles maisons, de vieilles façades, de vieux marteaux do portes » ; mais, afïirme-t-il, « mon roman était presque fait avant de partir de Paris, et, chose merveilleuse, la réalité n'a pas été au-dessous de ce que j'imaginais.
Il ne m'a manqué que des études de femmes du I>ays, et c'est fâcheux; mais je suis capable de retourner exprès » ! Le projet d'aller passer « l'automne et l'hiver en Algérie, pour y'étudier les Arabes et principalement les militaires» resta à l'état de projet.
La documentation coûtait décidément trop cher et prenait trop de temps ; encore Ghampfleury ne se voyait-il acculé à de pareilles entreprises que parce que son magasin d'observations anciennes était absolument vidé. Il se nomme quelque part un « chercheur de réalité » ; ce « chercheur » n'aimait pas beaucoup à chercher. Ailleurs il compare sa besogne à celle d'un bûcheron qui « enfonce coins sur coins » ; cela n'exige point d'initiative, ni de grands déplacements, mais de l'obstination.
Quoi qu'il en soit, les principaux romans de Ghampfleury ne sont que la mise en œuvre de documents recueillis par une expérience très personnelle. Ces documents sont présentés surtout sous forme de portraits ; l'auteur les fait minutieux. « Le parfait réaliste devrait donner le portrait physique d'un individu, la description de ses habits, la taille exacte de l'homme, et même son poids. » Le cadre importe beaucoup ; l'appartement, la maison et même le « dénombrement positif des habitants de la rue » où habite le personnage. L'avarice d'un Le Camus sera rendue sensible non par quelques faits bien choisis, ^ mais par l'accumulation des détails ; nous le verrons dans son bureau d'affaires, à la cuisine, en train de gronder la cuisinière, qui fait trop grande dépense de beurre, à la cave où il s'occupe à remphr les tonneaux de bon vin avec du vin ordinaire ! Cette minutie et ce goût de la précision éveillent quelquefois chez Champfleury des velléités scientifiques. Il subit Tinfluence de Balzac, dont il avait failli devenir le successeur '
patenté ; il a retenu aussi quelques bribes des cours du Muséum ; gravement il se promet de ne jamais prêter à une blonde les sentiments que « la physiologie » démontrerait être ceux d'une brune ! Après que la doctrine de Taine a commencé de se répandre, il songe à mener le roman sur le territoire de la science ; il se propose d'étudier cette « question physiologique : Comment pousse un homme de géniel)) ; et c'est sans doute ce livre qu'il donne dans les Demoiselles Tourangeau (1864), où il représente la famille de Courbet ; en tout cas, la préface donne à entendre que le roman enferme le secret d'une loi relative aux rapports du physique et du moral, aux liens de race et de parenté !
Ces velléités n'ont aucune importance ; elles signalent seulement un effort de Champfleury pour tenir son œuvre au courant, pour hisser son médiocre réalisme jusqu'à celui de Taine, une timide orientation vers le naturalisme. Mais il est modeste et n'insiste point dans un effort où peut-être il ne serait point suivi par les lecteurs ordinaires des romansfeuilletons de la Presse ; il se déclare prêt à accepter leur jugement, « aussi sévère qu'il soit, dût-il détruire en quelques heures ce qui a demandé à l'auteur quelques années de réflexion ».
Il reste que la peinture de la petite bourgeoisie provinciale et de la vie à Laon, vers 1830, est assez minutieuse, assez abondante, assez précise pour qu'il vaille la peine, même aujourd'hui, de rouvrir des œuvres si piètres. On pourrait, avec trois ou quatre de ces romans, et surtout en les illustrant avec des gravures de modes, des caricatures et des estampes du temps, reconstituer une image passable^ ment concrète de la vie provinciale en France, il y a trois quarts do siècle. Aspects des vieux salons
aux meubles couverts de housses, aux pastels de famille fanés sur le mur, aux bougies enfermées sous des globes allongés, aux vieilles pendules de Sèvres ; vision des grands dîners de famille, où, comme pièce de luxe, on plaçait sur la table, en manière de surtout, un pain de sucre enveloppé dans son papier bleu, et où l'on introduisait les petits au dessert pour leur permettre de goûter les compotes, les crèmes et les tartes ; souvenirs des greniers pleins de vieilles ferrailles, d'habits anciens, de défroques mystérieuses, reliques de plusieurs générations, et qui transformaient les soupentes en paradis pour les enfants ; réunions de société où l'on joue à des jeux innocents, délicieusement puérils et vieillots, celui du Chevalier gentil, du Jardin de ma îanle, de V Amour voleur ou de Je vous prends sans vert; processions de la Fête-Dieu parcourant les rues de la ville et s'arrêtant aux reposoirs dressés par les paroissiennes, devant les maisons ornées de tapis, de rideaux et au besoin de torchons pendus aux fenêtres ; long cortège de prêtres, de jeunes filles de la Congrégation de la Sainte-Vierge, de vieux chevaliers de Saint-Louis, de bourgeois et de marchands, parmi des fleurs et des envols de colombes; cabinets de lecture où s'entassent les volumes devenus crasseux de Ducray Duminil ou de Pigault Lebrun, et où la patronne joue le rôle d'un véritable confesseur à l'égard des clientes, tant le choix des livres et les préférences littéraires révèlent les secrètes dispositions, les désirs mal comprimés; cafés de province où les militaires et les rentiers entraient parla porte de la façade, où les jeunes gens ' n'osaient pénétrer que par la porte de derrière ; miroirs placés au premier étage de la maison, « espions » permettant à la femme, qui travaille près de la fenêtre, de voir, sans se faire voir, tout le mouvement de
la rue ; élèves du collège en frac bleu, à collet et parements bleu de ciel, faisant leur promenade hebdomadaire, sous la conduite du principal, au bruit du tambour, et précédés par le tintamarre d'un orchestre; distribution des prix dans la pension de jeunes filles à la mode, où l'on expose les bretelles, les pantoufles, les bonnets grecs en tapisserie, œuvres des élèves, et leurs dessins qui représentent des Mazeppa ou des Giaour, et où dix élèves à la fois récitent en anglais un chapitre du Vicaire de Wackefield^ pour ensuite jouer une comédie où Miss Rhétorique converse avec Miss Sijniaxe, où M. Siibjonclif M. Prétérit passé et M. Que retranché disputent à qui mieux mieux, etc.
Peu importe que ces visions amusantes soient entassées sans art, que les effets ne soient jamais ménagés, que la composition du roman soit sans cesse défaillante. Champfleury se vantait, hélas ! de ne s'être « jamais prosterné aux pieds de V intérêt^ une fausse idole à laquelle il est temps d'échapper w^ de n'avoir pas voulu sacrifier « à la facile méthode des romanciers dits habiles ». C'est précisément parce qu'il n'a pas su ouvrer les matériaux accumulés /' dans quelques-uns de ses livres que ceux-ci réservent \j aujourd'hui d'agréables surprises. On a l'impression de faire une fouille archéologique.
« Imagine seulement, écrivait Champfleury à sa mère en 1850, qu'avec un esprit naturel qui pouvait faire de moi un vaudevilliste de drôleries, j'ai voulu . arriver plus haut. » Et, en effet, il se haussa de quelques coudées ; mais il avait trop longtemps cultivé cet «esprit naturel » de drôleries pour s'en défaire vite:
jeune, il avait mis beaucoup d'application à devenir un «farceur» redoutable, et l'âge mûr venant, il recommença quelquefois les grosses mystifications ({ui avaient amusé sa jeunesse, ou les déguisemsnts dont il avait tiré quelque réputation. Il eut beau s'efforcer à mettre dans son œuvre « en seconde y ,'' ligne... le côte comique et satirique », pour se borner \ / à la peinture de « beaux et grands caractères en province », il n'y put parvenir ; « l'esprit naturel » fut le plus fort. Ghampfleury ne com^r^t jamais qiiloiL pût conter une histoire sans y mêler le récit de quelque, farce, sans y introduire au moins des incidents propres a^usciter de gros éclats de rire. C'est de ce côté-là qu'il dérivera finalement après un bel eiïort vers une TTElérature de meilleuic qualité. Les Enfants du professeur Turck, ou le Secret de M. Ladureau^ sont de ces livres qui font pouffer de rire, dans un coin du wagon, le voyageur peu exigeant qui, sur l'appât de leur titre, vient de les acheter à la bibliothèque de la gare. Ce sont, je crois, les seuls livres de Ghampfleury qui se vendent encore.
Son maître, sur ce point, fut Paul de Kock. On l'aurait deviné s'il ne l'avait pas dit ; mais il l'a dit' expressément : ce fut un des auteurs favoris de sa jeunesse :
Quand ma petite bourse le permettait, je courais au cabinet de lecture et j'en revenais les poches bourrées de volumes.... Paul de Kock, le professeur de bonne humeur, était alors classique dans les collèges. Le romancier me divertissait plus encore que Molière, et je trouvais qu'il n'avait pas assez conté de dîners sur l'herbe, de culottes crevées et d'histoires de seringue.
Une force comique considérable, qui fait oublier l'insuflisance de la forme, circule dans l'œuvre du romancier.... Plus d'un écrivain en vogue aura disparu du monde de la célébrité avant que soit éteinte la mémoire de ce jovial conteur, qui eut en partage la première des qualités littéraires, la santé.
Sans doute Ghampfleury eût accepté pour lui-même les termes de cet éloge. Si, dans ses meilleurs romans, il ne va point jusqu'aux « histoires de seringue et de culottes crevées », il s'y achemine ; il aime à faire tomber ses personnages au milieu d'objets hétéroclites qui se cassent à grand bruit, pendant que la lumière s'éteint ; il aime les distractions dont les conséquences sont plaisantes, les cacophonies d'orchestre, les événements grotesques qui troublent la belle ordonnance d'une cérémonie ; il ne craint pas de mettre aux mains de ses héros un verre à surprise, qui, dès qu'ils veulent y boire, verse son contenu dans leur cou. Les habits invraisemblables, les digestions difficiles et leurs suites ne le laissent pas indifférent, ni les planchers dans lesquels s'ouvre une trappe inattendue ! On dresserait facilement une assez longue liste de ces divertissements ; mais à quoi bon? ,reffet en est singulièrement lugubre aujourd'hui.
Ce besoin d'effets comiques n'est pas satisfait par les scènes épisodiques de « drôleries », pour si fréquentes qu'elles reviennent; il a gagné le reste de l'œuvre. Même la qualité éminente de Ghampfleury, son aptitude à observer, n'a point échappé à la contagion. II ne savait rendre, nous l'avons constaté, que ce qu'il avait lui-même vu ; mais cela, il ne sait le voir que sous le biais de la caricature ; son observation, au total, est bien étroitement limitée. Chez lui, seuls les personnages grotesques ou ridicule^ ont l'air d'être vivants, A tout le moins^il faut qu'il puisse décrire une manie, un tic. Ainsi comprise, Pobservation est facile et très vite satisfaite ; elle reste extérieure ; le réalisme de Ghampfleury est minutieux, mais il n'est pas poussé très loin. Il est rare que les tics d'un individu nous donnent des renseignements bien utiles sur son caractère, sou exis-
tencc et son milieu. Gela n'inquiète point Champfleury ; un de ses personnages sympathiques, le bon docteur Triballet, qui finira par épouser une des modistes des Souffrances de M. le professeur Delieil, nous est surtout montré par son embonpoint, sa « respiration d'ogre », sa figure rouge vif, sa manie de couper quelque peu de ses cheveux avec tous les ciseaux qui viennent à portée de sa main, et la perpétuelle distraction qui lui fait oublier ces ciseaux dans ses cheveux ! Psychologie bien rudimentaire, qui ne nous fait en rien connaître un caractère et qui, en tout cas, ne nous prépare nullement à la V / généreuse décision du docteur d'épouser une des ^ modistes, malgré qu'elle ait été autrefois séduite et abandonnée, et qu'elle soit obligée, à cause de l'escapade amoureuse d'une de ses sœurs, de quitter i
la ville. Le brave homme qu'est le professeur Delteil / n'apparaît guère que comme une caricature de cuistre ^y' minable et ahuri. On jugera, par ces personnages, des autres, d'autant qu'à l'ordinaire l'auteur ne prétend point les rendre sympathiques, mais seulement faire voir leurs ridicules sous tous les aspects possibles. Il n'est que de constater comment il a compris ses Amoureux de Sainie-Périne. Le sujet, une étude sur un certain nombre de vieillards des deux sexes rassemblés dans une maison de retraite, est devenu pour lui la matière de bien pénibles bouffonneries. Ces vieillards, dont pas un n'a moins de soixante ans, n'ont en tête que galanterie, et il ne s'agit point de doux et profonds sentiments, d'intimités tendres, ou même d'ardeurs désordonnées et maladives ; ce sont des flirts sexagénaires, où un pensionnaire récite à une heure du matin, les pieds dans la neige, sous la lune, une poésie devant les fenêtres d'une dame âgée de soixante ans ; où une vieille demoiselle caresse avec
volupté le crâne poli de celui à qui elle a donné son cœur.... Il est possible que certaines des scènes du roman aient été à l'origine d'authentiques anecdotes ; mais, au lieu de montrer avec pitié, ou au moins avec /décence, les infortunes physiques et les dérangements d'esprit de pauvres gens qui se défendent tant bien que mal contre l'ennui d'une vie monotone et les appréhensions de la mort, au lieu d'expliquer ces faiblesses et de nous y intéresser, Champfleury . n'a songé qu'à dessiner des charges, souvent très grossières.
Ce sujet tenta les Goncourt et Flaubert, et ils se fâchèrent avec raison qu' «une belle étude bien fouillée sur les vieillards des deux sexes » eût été ainsi gâchée. « Je ne vois pas, écrit Flaubert, ce qu'il (ce sujet) a de comique ; moi, je l'aurais fait atroce et lamentable. »
Où Champfleury se sent tout à fait à son aise, c'est lorsqu'il peut introduire quelque épisode de la vie laonnaise, pu un portrait de bourgeois excentrique,. Ces hors-d'œuvre occupent une bonne place dans chaque roman, et ils sont détaillés jusqu'à la satiété. Champfleury triomphe quand il produit un véri-table détraqué : l'horloger Bonde, que quelques mauvaises lectures scientifiques ont atïolé, et qui s'emploie à rendre son fils plus sot et plus fou que lui ; M. Vote, inventeur d'une méthode musicale pour lire Racine ; l'archéologue Bonneau, un petit rentier qui s'est mis en tête de mesurer avec son parapluie tous les monuments des environs, et qui érige cela en système, qui collectionne, comme vieilleries, d'invraisemblables objets sans valeur, persuadé, par exemple, d'avoir mis la main sur un fragment de l'éperon de Charlemagne. Champfleury retrouve là ces « Excentriques » qui furent ses premiers succès
littéraires, un Chien Caillou, un Jean Journet, un I Carnevale, un Jupille ; et il les décrit avec d'autant \ plus de joie qu'il y satisfait sa haine secrète contre ' Laon, où il connut la gêne, enfant, et jeune homme, ) la mésestime. Il oublie ses prétentions de chef d'école, i son 'désir de réaliser des œuvres plus ambitieuses ; \ et, comme autrefois, il se borne, ayant rencontré sur \ sa route des cas étranges et des personnages extraordinaires, à faire métier de reporter et de sténographe.
Une vaut guère la peine maintenant d'insister sur la « tournure d'esprit mélancolique » que Champfleury se reconnaissait ; elle ne pouvait produire, on s'en doute, que des effets bien passagers dans une œuvre si chargée d'autres effets. Il s'est pourtant cru « poète » par moments ; il a aimé « les vagues mélancolies des poètes du Nord », la sentimentalité des « lieds allemands » ; il se haussait parfois jusqu'à dire sa « certitude que la poésie est au-dessus de la réalité ». Mais ce qu'il entendait par poésie, c'était un vague et / facile attendrissement, très rapide, en face de certains ' spectacles ; comme à M. Poirier, la peinture d'un chien ' qui, sur le rivage désert, aboie après le chapeau d'un marin, lui| eût mis la larme à l'œil ; il eût parlé de la poésie du tableau ! Il s'émeut devant les misères domestiques et les dévouements discrets ; il plaint la fille séduite, la mère abandonnée par un fils ingrat; il encourage les fiançailles timides et chastes, les amours rougissantes ; il apprécie la fidélité des vieux domestiques..». On a déclaré, sans malice, que tel de ses romans eût mérité un prix de vertu. La censure impériale s'est grandement méprise en faisant la vie dure à Champfleury ; on eût pu l'employer,
i.U LE ROMAN REALISTE SOUS LE SECOND EMPIRE.
moyennant quelques bons procédés, à l'exaltation des vertus utiles à la société. Il y a dans ses rornans des personnages à qui le lecteur peut donner sa sympathie, encore qu'ils soient bien laids, sans risque de se méprendre sur les intentions de l'auteur ; les bons sentiments sortent indemnes des aventures où ils sont mis à l'épreuve. C'est sans doute ce que Sainte-Beuve voulut dire un jour, en écrivant, pour lui : « Ghampfleury ne croit pas que ce soit une supériorité en littérature que d'être cruel, inhumain et dépravé ». Mais l'éloge est mince ; et c'est plutôt une façon indirecte d'attaquer les romanciers qui, comme Flaubert ou Feydeau, font de la «littérature brutale ».
On voit qu'il y a loin de l'œuvre de Ghampfleury à quelques-unes de ses théories. Il a été « sincère », oui : mais il n'a point joué, comme il le prétendait, le rôle d'un moraliste, à moins qu'on ne veuille entendre que les journaux de caricature sont un appoint utile à l'action morale. Il a affirmé que le domaine du roman réaliste était extrêmement étendu, mais il s'est obstinément enfermé dans un petit coin de ce domaine. Il a assuré que le réalisme devait s'adresser au très grand public, mais il n'a pas songé, en réalité, comme Duranty le voulait et comme lui-même l'a laissé croire, à entreprendre l'éducation de ce public. Il s'est borné à reproduire dans son œuvre, à bon nombre d'exemplaires, les personnages et les scènes auxquels une longue expérience garantit le succès ; il y a mélangé, suivant les doses ordinaires du roman-feuilleton, le sentiment et le comique.
Ghampfleury a été très attaqué entre 1850 et 1860 ; mais il faut reconnaître que ses adversaires lui ont fait une belle réclame, qu'ils ont été fort cour-
tois de s'en prendre à ses idées plutôt qu'à ses romans, ^ et de vois dans son œuvre surtout un cfTort,plu3 ou ' moins heureux, pour réaliser des idées. Ils lui ont reproché de mal écrire ; ils ont relevé quelques-unes de ses incorrections ; la liste eût pu être interminable. Ghampfleury souhaite lui-même, dans ses notes intimes, d'avoir à son service un secrétaire, homme de goût, qui se chargerait de la revision de ses œuvres : ce n'eût point du tout été une sinécure ! Mais aucun critique ne l'a nie purement et simplement; presque tous l'ont proclamé chef d'école. Or on est bien obligé de constater qu'il a été à lui seul toute son, école, qu'il n'a pas eu vraiment d'influence ; Duranty a répété quelques-unes de ses idées, mais ses romans ne ressemblent point du tout à ceux de Ghampfleury ; et si vers 18601e réalisme triomphe, ce n'est point comme Ghampfleury l'entendait.
Il n'apprécia ni Flaubert, ni les Goncourt ; il ne comprit pas grand'chose à Taine ; il s'effraiera du naturalisme, tandis que Duranty s'y ralliera tout naturellement : Zola, qui a parlé des deux, fait bien de la différence entre eux ; il est tout juste poli pour Ghampfleury. Le réalisme que représentaient les Bourgeois de Molincharl — celui de la bohème — a été, à vrai dire, comme frappé de stérilité dès l'origine : Ghampfleury était incapable de mener à bien les idées intéressantes qu'il a eu la chance de formuler ; à supposer même qu'il eût y appris à écrire, il n'eût jamais pu composer la grande \J œuvre nécessaire au triomphe de sa manière, puisque \ ^ < sa doctrine l'obligeait à peindre strictement ce qu'il .
avait vu, et que la médiocrité de sa vie l'avait con- /t^ damné à ne presque rien voir. i/^