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CHAPITRE VI

On parle encore assez souvent des « romans » de Champfleury, sans préciser, pour opposer sa manière à celle d'autres romanciers ; il arrive qu'on joigne au nom de Champfleury celui de Duranty : c'est déjà de l'érudition ! Mais on se borne au nom et l'on ne fait aucune allusion à l'œuvre. Ces manières de s'exprimer sont significatives. Aucune méfiance gouvernementale, aucun coup d'épaule de la critique n'a aidé Duranty : un article de Barbey d'Aurevilly, au début de sa carrière, un article de Zola, peu de temps avant sa mort, voilà, je crois, les seules mentions de conséquence qui aient été faites de lui. lia eu, dans les dernières années de sa vie, une petite célébrité, bornée au milieu restreint des jeunes romanciers naturalistes, flattés qu'un vétéran des batailles réalistes d'autrefois leur apportât des encouragements, au plein de leur bataille à eux. Mais ce fut une bien médiocre renommée : P. Alexis put, avec piété et sans mentir, dédier un de ses livres « à la mémoire de Duranty mort... pauvre, impopulaire et fier )\

On ne sait à peu près rien de son existence. Né en 1833, il serait fils naturel de Mérimée ; il eut une aisance au moins relative, qui le dispensa de gagner, comme Champfleury, son pain par la littérature ; son œuvre invite à supposer qu'il a vécu longtemps en province, ou du moins qu'il y fit de longs séjours il commença à faire parler de lui en 1856, delà manière qu'on a vu ; il publia quelques romans ; il fit du théâtre, très peu ; il collabora, comme critique littéraire et comme critique d'art, à un certain nombre de revues et de journaux ; il est mort en 1880, à quarante-sept ans, laissant, pour défendre son nom, une dizaine de volumes.

Duranty. tel qu'il nous apparaît au travers de son œuvre, est une figure sympathique et vraiment originale ; son réalisme est plus intéressant, plus /' « intelligent » que celui de Champfleury ; peut-être l a-t-il exercé, vers 1880, une petite influence sur le 1 jeune naturalisme. En tout cas, il est légitime de ' donner à son œuvre une place convenable dans cette étude sur les principales tendances réalistes vers 1860. On n'en peut d'ailleurs parler que très brièvement, tant les renseignements manquent.

Duranty a publié trois romans de 1860 à 1862 ; , — un roman et trois recueils de nouvelles de 1872 • à 1877. C'est surtout de la première œuvre que l'on doit s'occuper, tant à cause de sa date qu'en raison de sa valeur.

Le malheur d'Henrielte Gérard (1860) est essentiellement, au dire même de l'auteur, l'histoire d'une famille « dont les troubles intérieurs et les catastrophes ont beaucoup préoccupé le pays, d'autant que, sous des apparences presque patriarcales, la malignité provinciale eut quelque peine à démêler les plaies et les désordres.... La famille seule, par sa force d'organisa-

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tien et par la puissance de l'habitude, maintenait réunis la plupart des personnages... que divisait au contraire profondément la lutte des passions et des caractères ». Le sujet, c'est proprement la dissociation, sous l'effet d'un événement assez quelconque de cette famille — la famille Gérard.

Ni le père, ni la mère n'ont la dignité de vie, ou la fermeté de caractère qui pourraient leur donner une autorité morale sur leurs enfants. Leur fdle, Henriette, est bien supérieure, et elle a honte d'eux ; elle ne manifeste d'ailleurs pas des qualités remarquables de cœur, d'intelligence ou d'énergie ; seules les circonstances et le mépris qu'elle a des siens la grandissent un moment. A un bal, elle rencontre un petit employé de préfecture, Emile Germain, timide, faible, inconsistant ; il devient passionnément amoureux d'elle, et Henriette se laisse aller à aimer un peu, et très innocemment, ce bon jeune homme ; peut-être voit-elle surtout dans cet amour une sorte de relèvement moral, une occasion d'affirmer sa dignité et l'indépendance de son caractère. Elle accepte de se compromettre par des rendez-vous et des aveux. La famille surprend vite ce secret mal gardé ; on écarte le maladroit garçon et, moitié pour punir Henriette, moitié pour réaliser une belle affaire d'argent, on décide de la marier à un vieillard fort riche, qui la convoite avec une passion imbécile. Henriette met tout son orgueil et tout son amour à résister ; elle fait dès l'abord un esclandre en révélant au vieillard ses vrais sentiments; mais celui-ci s'obstine à la vouloir. Henriette se fatigue de la guerre incessante que lui font les siens; elle se' déprend d'Emile, qu'elle ne peut plus voir ; elle ne lutte guère que par l'estime qu'elle a d'elle-même ; peu à peu elle cède; elle feint d'accepter, se réservant de causer un gros

scandale, au moment du mariage; en effet, deux jours avant, elle tente de fuir, mais son courage tombe aussitôt. Le mariage a lieu, et le jour même Emile Germain se tue. Henriette chasse violemment sa famille, brutalise son mari qu'accable une attaque d'apoplexie ; il meurt quelques mois après. Henriette se remariera à quarante ans ; les autres personnages continuent leur vie vulgaire.

A vrai dire, ce résumé dénature un peu le roman, car il lui donne une suite dans les événements que le livre n'a point. Le Malheur d'Henriette Gérard n'est qu'une succession d'épisodes dont beaucoup ne se rattachent que de très loin à la donnée et qui ont surtout pour dessein de faire connaître les mœurs de la ^ bourgeoisie de province ; il y a des invraisemblances, ' c'est-à-dire des décisions peu expliquées, des événements mal amenés. Duranty, évidemment, ne faiti^V / point cas de l'intrigue, ni même de la composition. ^ V

II pousse tout à fait au premier plan l'étude des y / caractères, dont Ghampfleury n'avait guère souci. Il y songe sans doute à ce point de vue «social » qu'il avait défini assez vaguement dans i?ea/isme, et qu'il affirma de nouveau en tête de son roman; ici, c'est tout bonnement le fait que les personnages appartiennent presque tous à la même famille, et qu'ils vivent enfermés entre les murs d'une même maison ; de là des influences et des réactions incessantes, par lesquelles Duranty satisfait sa théorie. Mais il est attiré surtout par les minuties de l'analyse psychologique ; il a dessiné une série de portraits, faits de retouches progressives, très bien venus ; ou plutôt c'est une succession de petits faits rendus visibles, analysés et commentés, des conversations, des réflexions intimes, des soupçons, des velléités, des contradictions, etc., par quoi peu à peu sont dégagés les

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ressorts essentiels qui meuvent les personnages. La nière, Mme Gérard, a passé la quarantaine ; elle est intelligente, ou plutôt elle '( a de la tête » ; très autoritaire, très pratique, elle n'a point d'affection pour les siens : c'est une maîtresse femme, aussi habile à mener un procès qu'à diriger sa maison. Sa vie sentimentale a été également très bien réglée : le mari a accepté presque officiellement l'amant de sa femme, — un ancien amant, qui, quelquefois, se voit remis en titre; — c'est un familier de la maison, le président Moreau de Neuville, magistrat cultivé et spirituel, mais que la personnalité trop envahissante de son amie a un peu diminué. Le père, Pierre Gérard, est violent et peu intelligent ; il ne compte pour rien dans son intérieur et n'a d'autorité ni sur sa femme ni sur sa fille ; ses complaisances fâcheuses l'ont amoindri; il ne sait que se venger par de dures et inutiles ironies ; il fuit toutes les responsabilités, évite toutes les explications et s'intéresse seulement à poursuivre la réalisation de coûteuses fantaisies agricoles. Le fils aîné, Aristide, est un grand garçon vulgaire, sot et méchant, férocement jaloux de sa sœur, à qui les parents ont toujours marqué un peu de préférence ; il ne sait que s'amuser à de grosses plaisanteries, qui lui valent l'approbation de la cuisinière et du domestique ; l'occasion venant, il aura plaisir à tourmenter durement Henriette. L'oncle, Gorbie Gérard, est un bonhomme grotesque, inintelligent et vaniteux, très timide amoureux de sa nièce. Le curé Doulinet, confesseur de Mme Gérard, s'est donné pour mission de combattre le péché dans cette maison ; mais « le péché ne reculait pas devant lui, et le pauvre curé ne pressait pas bien vivement Mme Gérard d'y renoncer » ; en réalité, il assiste, à demi contrit, à la faute de sa pénitente ; il est séduit

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par clic, maîtrisé ; et il finit par l'admirer même en tant que pécheresse. Du reste, c'est un timide, et qui cherche surtout à contenter tout le monde dans cette maison, où il conçoit quelque orgueil d'être familièrement reçu.

Les membres de cette famille sont donc des méchants, des médiocres ou des grotesques ; leur entente , n'est faite que du silence prudent où ils se tiennent sur y toutes les questions dangereuses à leur repos, du respect qu'ils marquent aux conventions les plus exigeantes du monde, de la morale et de la religion. Le mari d'Henriette, Mathéus, un vieillard gâteux ; — son amoureux, Emile Germain, un bon jeune homme timide, sentimental et facilement veule ; — la mère d'Emile, une brave vieille femme maladroite et gémissante ; — des provinciales dévotes, prétentieuses et insignifiantes, acharnées à médire les unes des autres, complètent cet ensemble. C'est une uniforme médiocrité d'intelligence, de cœur ou de volonté, et l'on comprend qu'il n'ait pas été besoin, pour rendre Henriette sympathique, d'en faire une jeune fille très intelligente, très tendre, très énergique ; ce n'est point du tout une héroïne de roman ; elle est mieux que ceux qui l'entourent, qui sont ', très mal ; son malheur ne vient que de là. •

On voudrait savoir jusqu'à quel point ces personnages sont des fictions, s'ils ne sont pas tout simplement la copie, plus ou moins retouchée, d'originaux ; c'est probable ; ce serait en tout cas conforme aux théories de l'auteur ; Pierre Gérard, le curé Doulinet, l'oncle Corbie sont des cas remarquables, des types ; et Réalisme avait professé, quelques années auparavant, que « les caractères typiques », objet essentiel du roman, ne devaient point être imaginés, mais découverts dans la réalité, où ils existent, et repro-

duits par l'écrivain. Il y a même tendance chez / Duranty, au moins dans ce roman, à ne peindre, \ r i comme Champfleury, que des figures « excentriques ». \J Cela, si on pouvait Taffirmer, expliquerait à tout le moins la qualité singulière de l'observation chez Duranty : une précision minutieuse et informée, des / silhouettes rapides et très accusées, l'abondance des

VI petits faits justificatifs, l'appropriation étroite des scènes aux intentions psychologiques de l'auteur. C'est tout à fait de la psychologie stendhalienne. • Stendhal, lui non plus, n^inventait pas ses héros.

Mais il est assez vain d'analyser les qualités d'une observatioUj quand on ignore absolument la matière sur laquelle elle s'est exercée. Il vaut mieux attirer l'attention sur la saveur particulière — assez âpre — de ce roman, sur les intentions secrètes qu'il enferme, sur la manière de Duranty. Il y a, au fond du Malheur j d'Henriette Gérard, une hostilité déclarée contre la f ( bourgeoisie provinciale ; l'auteur a un plaisir évident ' à retirer les masques, à montrer, sous les dehors honorables, les vrais appétits. On n'a qu'à constater la désorientation de toute cette petite société, le jour où un de ses membres sort des chemins convenus et veut faire acte d'indépendance, obéir à un appel qui n'est que de sentiment ; les questions d'argent que l'on n'avait pas eu besoin, jusque-là, d'évoquer au grand jour, tant elles réglaient silencieusement les pensées et les démarches de tous, apparaissent avec brutalité ; il ne faut pas qu'Henriette épouse Emile Germain, il faut qu'elle ait pour mari le vieux Mathéus, car celui-ci, qui est très riche, permettra à Pierre Gérard de se lancer dans de ruineuses expériences, et à Aristide de s'amuser ; il s'agit de dépk^cer des capitaux d'une famille vers une autre, et tout le monde s'étonne qu'Henriette se prèle mal à cette opération.

, „. 1-accusc quotidiennement, et non sans smcérité ,1'é-oïsme, car elle n'incline pas ses propres désirs et >on amour devant les exigences de ces égoismes

'"refmensonges et les hypocrisies de cette tainille bourgeoise vont plus loin. Leur rehg.on? elle n est l,onne que si elle ne gêne aucun des instincts d ailleurs elle s'accommode fort bien du péché; le cure Doulinet a toutes les complaisances nécessaires; l'adultère de Mme Gérard afflige les dévoles qui font des neuvaines pour que le Seigneur lui inspire la pensée de rompre avec son amant, mais le cure leur représente que les remords de sa pénitente 1 engagent à faire don à l'église d'une chaire, de bénitiers de marbre et de tableaux ; il y a là un « système de rédemption » ! Chaque fois que Mme Gérard revient à ses faiblesses d'autrefois, elle se sent « le besoin de donner beaucoup de conseils » à sa fille ; et celle-ci sait très bien la cause de cette « saison de maximes » ! La morale? Aucun des personnages n'en a la moindre préoccupation ; il ne s'agitjamais, quand il faut prendre une décision, que d'us et de coutumes, du qu endira-t-on. Henriette elle-même n'a point la conscience trop chargée de scrupules ; quand Emile lui demande un rendez-vous, elle songe seulement que, en accep- ' tant, « elle serait maîtresse de sensations nouvelles et d'un trésor précieux de révélations. Et qui le saurait d'ailleurs'! » souligne-t-elle dans sa pensée. Ce ne sont pas là seulement des traits satiriques sur un milieu bourgeois, qui traduisent des souvenirs • et des rancœurs de l'auteur. Toute une conception de la vie, toute une philosophie passe avec ces remarques incisives sur les motifs ordinaires qui font agir les hommes. 11 faut même aller plus loin et constater le . matérialisme », ou, si l'on veut, le déterminisme de

cette conception ; les actes des personnages sont expliqués principalement par les circonstances, le temps qu'il fait, l'heure de lajournée, la présence ou l'absence d'obstacles matériels : un mur, une porte ouverte, etc. Les conflits, les luttes morales aboutissent à des dépressions physiques que Duranty a soin de noter ; et celles-ci, à leur tour, réagissent sur l'évolution des sentiments. Le rôle d'Henriette Gérard est, à ce point de vue, tout à fait remarquable ; rien ne la soutient dans sa lutte contre la conjuration des siens, ni son amour, bien pâle, ni même un franc désir d'échapper à son milieu ; elle a été trop longtemps encerclée par les habitudes de sa famille et les préjugés de son monde ; les scènes successives qu'elle doit subir l'épuisent ; elle se défend mal ; cette situation traîne longtemps. Enfin Henriette cède ; elle se réservait de réparer, au dernier moment, cette défaite par un acte énergique ; mais, le moment venu, elle s'aperçoit qu'elle a en réalité déjà capitulé ; elle n'a plus la force de réaliser le projet médité longuement. Elle s'est habillée pour fuir de chez elle; elle a passé la porte, mais il fait nuit, il pleut à verse ; ses souliei-s sont transpercés, ses vêtements se collent à son corps; elle se trompe de chemin, elle perd un soulier ; elle rentre chez elle, avec « une seule sensation, le bonheur d'être hors de ce terrible bois et de ce terrible temps ». Elle accepte tout désormais.

Cette belle scène, — ou plutôt car il n'y a pas de scène dans ce roman, — cet épisode a scandalisé Barbey d'Aurevilly ; parce qu'il voulait, comme la plupart des lecteurs d'alors, au moins un personnage sympathique, qu'il croyait le tenir avec Henriette Gérard, et que V héroïne s'affalait piteusement, dans l'unique circonstance où elle devait faire preuve d^ courasre.

LES BOMANS DE DURANTY. \\l\

Là encore, on est tenté d'évoquer le souvenir de Stendlial ; mais avec cette réserve importante que Stendhal employait cette méthode, ces procédés et cette philosophie à décrire des héros qui ne faiblissent point, au moment d'une grande scène, qui la jouent au contraire avec maestria ; il ne désirait connaître que les ressorts qui font agir les âmes supérieures, dans les circonstances dramatiques. Duranty n'en veut qu'aux âmes médiocres et aux aventures ordinaires ; mais c'est la même exécution.

Pareillement ces deux esprits, avant tout désireux d'analyse et de précision, néghgent les préoccupations des romanciers de leur temps et se satisfont vite, en matière de plan et de style. Point de descriptions dans le Malheur d'Henrielte Gérard ; on a vu les graves reproches que Duranty adressait, de ce chef, à Madame Bovary ; s'il décrit très brièvement un intérieur ou un paysage, c'est que, conformément à ses théories, cet intérieur ou ce paysage expliquent d'avance, en partie, les sentiments et les actes d'un personnage. Ainsi le salon de Mme Vieuxnoir, une pecque de province, sent le moisi, et exhale une odeur de « bourgeoise maussaderie » : vingt lignes suffisent à nous le faire voir ; sans elles, l'épisode qui suit, une visite d'Aristide Gérard et une tentative de séduction sur ce benêt par la maîtresse de maison, perdrait beaucoup de sa saveur et de sa vérité.

D'une manière générale, Duranty dédaigne les habiletés du récit, la préparation et l'agencement des scènes ; les personnages et les situations piétinent sur place, comme dans la réalité, où les décisions importantes ne sont prises qu'à la suite de successifs et répétés ébranlements ; les conversations abondent, bien souvent banales, ou tout à fait vulgaires, parce

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que, mieux que tout autre moyen, elles nous font connaître les caractères. Même allure dans le style ; à part quelques lourdeurs, on ne s'aperçoit pas que cela soit bien écrit ou mal ; c'est une « langue administrative, aride », une « prose en location », dira Huysmans. Il faut cependant noter, par endroits, des comparaisons matérielles qui substituent à une idée abstraite une vive image concrète : « Un désir timide comme un pauvre honteux,... une activité qui se déverse comme l'eau d'une pomme d'arrosoir,... des pensées qui se lèvent comme des voleurs couchés à terre, etc. » C'est chez Flaubert, à la même époque, un procédé de style bien caractérisé, par ou se satisfont quelques-unes de ses plus chères aspirations d'art ; chez Duranty, il semble bien que ce soit plutôt un effet de son goût pour l'exactitude de la pensée et de l'expression.

Ces indications, — si brèves soient-elles, — suffisent, je crois, à avertir de l'originalité de ce roman : il est si dru, si plein de choses, qu'on ne peut que signaler les essentielles, et dire la pensée vigoureuse qui l'a inspiré. Barbey d'Aurevilly a senti cela, et il l'a écrit, peu de temps après la publication du livre, en des termes fort élogieux pour Duranty ; il n'aimait guère pourtant le réalisme et ne consentait ces éloges qu'avec l'espoir d'un prochain affranchissement de Tauteur. Il détachait Duranty de Ghampflcury, le rejoignait à Stendhal, le rapprochait de Flaubert ; il affirmait que le Malheur d'Henrieltc Gérard était «le roman le plus fort,... le mieux iricolé de tous les livres de ce genre qui aient paru depuis Madame Bovary ». Malheureusement cette appréciation, ([ui n'est point exagérée, n'a ]>oint eu d'écho.

Les r(Uii;ms qui suivirent, encore qu'intéressants^

ne tinrent pas les promesses de ce début ; ils sont peut-être faits plus adroitement, ils témoignent d'une vraie curiosité et d'un effort pour se renouveler, l'étude des caractères y est peut-être plus minutieuse encore ; mais il y manque cette âpreté, cette vigueur de pensée, qui rend si attachant le Malheur d'Henvielle Gérard.

La Cause du beau Guillaume est un roman rustique, à la manière de IMurger, qui enferme à la fois une gracieuse idylle et une peinture assez réaliste des mœurs de village. Un jeune bourgeois de la ville, dont la jeunesse fut malheureuse, vit très isolé dans un petit village ; il s'éprend d'une jeune ouvrière qui travaillait chez lui, et en fait sa maîtresse ; la jeune fille était désirée par un braconnier, « le beau Guillaume », qui se venge en la tuant et en blessant son amant. C'est surtout l'étude lente et délicate d'un joli éveil d'amour ; le couple amoureux est gracieux, mais flou : il eût été bien difficile qu'il ne le fût pas, avec un pareil thème. Mais il y a plusieurs scènes rustiques intéressantes, celles surtout où se manifeste l'hostilité des paysans contre l'homme de la ville : le sermon où le curé fulmine contre le « débaucheux » et sa « déhontée », qui ont eu l'audace de paraître ensemble à la grand'messe ; un charivari nocturne sous leurs fenêtres. n^ a aussi un type ^lusant de paysan excentrique, ivrogne et collectionneur d'antiquités.

La Canne de Mme Desrieux, époque de 1822, est une manière de roman historique, passablement romanesque ; et cela est curieux : Ghampfleuiy et Duranty lui-même, quelques années auparavant, avaient condamné durement cette forme du roman. C'est une histoire compliquée, où il y a une jeune fille folle ; un conspirateur caché, qui se trouve finalement

être le fils du chef de la police chargé de l'arrêter, et le frère de la jeune fille folle ; une canne à pommeau d'or, qui sert à faire reconnaître dans le chef de la police l'auteur d'un ancien crime impuni ; un poignard enfermé dans cette canne qui devient l'arme de la vengeance ! Plus qu'à ces aventures, assez étourdissantes, le lecteur peut s'intéresser aux tableaux rapides, par lesquels Duranty a voulu peindre « l'époque de 1822 » : les manifestations, dans un petit village, de la poHtique de réaction, les conspirations Hbérales, les procès, les hésitations des autorités, les influences occultes, etc. L'auteur n'y dissimule pas ses sympathies libérales et même répubhcaines.

Après ces trois œuvres, si différentes d'intentions, et qui ne se rapprochent guère qu'en ceci que toutes trois peignent des aspects de la vie de province, et que l'auteur tient avant tout à analyser les caractères de ses héros, Duranty se détourna, pendant dix ans, du roman. Il composa un « théâtre écrit » de marionnettes, et fît du journalisme. En 1873, il publiait les Combaîs de Françoise Du Oiiesiwy, histoire d'une femme énergique et droite, mariée à un homme peu honorable ; Duranty détaille, avec son habituelle minutie, les combats incessants de la femme contre son mari, contre sa famille, contre son entourage, contre ses propres désirs d'affranchissement. Ce livre, par la sobriété des indications, la sécheresse du style, la négligence de la composition, rappelle plus que les précédents, le Malheur d'Henrielie Gérard. Puis ce furent deux recueils de nouvelles — un troisième posthume — qui mettent surtout en scène des milieux de province ou de bohème artistique, quelques aventures comiques, mais de préférence les existences médiocres et courageuses, les dévouements inconnus, les drames domestiques et

les grandes douleurs intimes ; ce sont des histoires sentimentales et passablement optimistes, des études psychologiques ; quelques récits documentaires.

Au moment où il publiait ces nouvelles, Duranty avait apparemment renoncé à réaliser, en une grande et belle œuvre, la doctrine si curieusement essayée dans le Malheur d'Henrietle Gérard. Il s'était raUié \ au naturalisme, qui faisait peur à Ghampfleury. Il 1 reconnaissait en effet dans les articles retentissants de Zola les tendances essentielles, qu'il avait définies vingt ans auparavant, et même quelques-unes de ses affirmations. Gela le consolait un peu sans doute de son obscurité ; mais il ne s'illusionnait point trop sur son rôle de précurseur. « Nous, écrivait-il, qui avons été les premiers à donner la doctrine et le mouvement, les premiers à monter à l'assaut, nous avons été jetés dans le fossé, et nous avons servi de pont à ceux qui nous suivaient. Nos successeurs... ont enfin triomphé. Nous avons peut-être apporté quelque chose dans l'effort général de l'esprit moderne.» Il semble bien d'ailleurs qu'en écrivant ces lignes modestes il ait songé plus à sa campagne du Réalisme qu'à son œuvre de romancier ; il est strictement juste de rappeler, en plus, que son roman de début est de beaucoup le spécimen le plus remarquableX / des tentatives qu'a faites l'école de « la sincérité dans V l'art », et qu'il en donne l'idée la plus favorable. \

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