‹ Le roman russeChapitre 32 sur 52 · AVANT-PROPOS XLI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XLI

la chute de son intelligence, Eliot lui donnait une sérénité et une grandeur que nul n'a égalées. Malgré mon goût décidé pour Tourguénef et pour Tolstoï, je leur préfère peut-être cette enchanteresse de Mary Evans; si on lit encore dans cent ans les romans du passé, je crois bien que l'admiration de nos neveux hésitera entre ces trois noms.

Sans doute, il faut concéder aux Anglais la lenteur de leur mise en train; comme la vie, le réalisme exige de nous un tribut de patience pour nous donner du plaisir; en le pressant sur cet article, on fausse tous ses ressorts. Il faut se résigner à voir tout un volume rempli par l'éducation de deux enfants, dans la Famille Tulliver, pour comprendre plus tard l'adorable petite âme de Maggie. Enlisant ces ouvrages limpides, où rien ne fait mesurer l'espace parcouru, il semble qu'on descende insensiblement dans une eau profonde; elle n'a rien de particulier, elle est pareille à foutes les eaux; soudain, je ne sais quel frisson vous avertit que c'est l'eau de l'Océan et que vous y êtes abimé. Prenez Adam Bede ou Silos Marner; on lit des pages, des pages, ce sont des mots simples pour peindre des faits encore plus simples; vous les auriez écrits, et moi aussi. — Qu'ai-je à faire de ces choses et de ces gens? se dit-on. Et tout à coup, sans motif, sans événement tragique, par la seule pression de cette grandeur invisible qui s'accumule depuis une heure, une larme tombe sur le livre; pourquoi, je défie le plus subtil de le dire ; c'est que c'est beau comme si Dieu parlait, voilà tout.

C'est beau comme la Bible; la visite de Dinah chez Lisbeth et vingt autres passages semblent écrits de la

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même main que le Livre de Ruth. On sent là combien cette Angleterre est pénétrée jusqu'aux moelles par sa Bible. Et chez George Eliot, c'est bien influence de race, d'atmosphère et d'éducation. Ses opinions sont des moins conformistes, on le sait; elle a rejeté pour son compte la vieille foi; n'importe, elle l'a dans le sang, « cette monade religieuse première, déposée dans les âmes anglaises par le protestantisme, à laquelle il fiant attribuer la supériorité du roman anglais sur les nôtres ' ». Nous retrouverons le même phénomène chez les auteurs russes; détachés personnellement du dogme chrétien, ils en gardent la forte trempe, cloches du temple qui sonnent toujours les choses divines, alors même qu'on les affecte à des usages profanes. La doctrine momentanée de l'écrivain n'a parfois que peu d'effet sur son œuvre; ce qui compte le plus chez lui, ce qui manque surtout aux nôtres, c'est la longue préparation inconsciente dans un milieu sain, c'est la qualité religieuse du cœur. Quelles que soient les croyances auxquelles s'arrêtera Mary Evans, elle pourra toujours s'attribuer ces paroles de la méthodiste Dinah Morris, où elle a concentré l'essence de sa pensée : « Il me semble qu'il n'y a point place dans mon âme pour des inquiétudes sur moi-même, tant il a plu à Dieu de remplir abondamment mon cœur de compassion pour les souffrances des pauvres gens qui lui appartiennent. »

Ainsi pensent et pourraient parler plusieurs de ces Russes qui disputent maintenant aux Anglais la primauté dans le roman réaliste. Leur arrivée sur la grande scène

1 MONTÉOOT, toc. «t.

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