AVANT-PROPOS. XLIII
littéraire a été soudaine et imprévue. Jusqu'à ces dernières années, on remettait à quelques orieutalistes le soin de vérifier les écritures de ces Sarmates. On soupçonnait bien qu'une littérature pouvait exister chez eux, comme en Perse ou en Arabie; elle inspirait une confiance médiocre. Mérimée avait reconnu le premier cette contrée peu fréquentée, il y avait signalé des écrivains de talent et des œuvres originales. Tourguénef était venu chez nous comme un missionnaire du génie russe; il prouvait, par son exemple, la haute valeur artistique de ce génie; le public d'Occident demeurait sceptique. Nos opinions sur la Russie étaient déterminées par une de ces formules faciles qu'on affectionne en France et sous lesquelles on écrase un pays comme un individu : « Nalion pourrie avant d'être mûre », disions-nous, et cela répondait à tout. Les Russes ne pouvaient guère nous en vouloir : on verra que certains, et des plus considérables, ont porté contre eux-mêmes cette sentence. Gardonsnous des jugements sommaires. Sait-on bien que Mirabeau s'exprimait sur la monarchie prussienne en termes identiques ? Il écrivait dans son Histoire secrète : « Pourriture avant maturité, j'ai grand'peur que ce ne soit la devise de la puissance prussienne. » — La suite a prouvé que cette peur était bien mal placée. De même J. J. Rousseau, parlant de la Russie dans le Contrat social, n'avait pas manqué l'occasion d'émettre un paradoxe : « L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europe et sera subjugué lui-même. Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres; cette révolution me parait infaillible. » — Ségur, mieux informé par son expérience personnelle, disait avec plus de justesse :