‹ Le roman russeChapitre 34 sur 52 · XLIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XLIV AVANT-PROPOS

« Les Russes sont encore ce qu'on les fait; plus libres unjour, ils seront eux-mêmes. »

Ce jour, qui tarde à venir sous d'autres rapports, est venu du moins pour la littérature, bien avant que l'Europe daignât s'en apercevoir. Vers 1840, une école qui s'intitulait elle-même Y école naturelle, — ou naturaliste, le mot russe peut aussi bien se traduire des deux façons, — a absorbé toutes les forces littéraires du pays. Mie s'est vouée au roman et a produit aussitôt des œuvres remarquables. Cette école rappelait celle d'Angleterre et devait beaucoup à Dickens, fort peu à Balzac, dont la renommée n'était pas encore assise au dehors; elle devançait notre réalisme, tel que Flaubert allait le fixer plus tard. Quelques-uns de ces Russes atteignaient du premier coup les conceptions désolées et les grossièretés d'expression auxquelles nous sommes venus tout récemment, à force de labeur; si c'est là un mérite, il importait de leur en restituer la priorité. Mais d'autres écrivains dégageaient le réalisme de ces excès, et, comme les Anglais, ils lui communiquaient une beauté supérieure, due à la même inspiration morale : la compassion, filtrée de tout élément impur et sublimée par l'esprit évangélique.

Ils n'ont pas la solidité intellectuelle et la force virile des Anglo-Saxons, de cette race de granit toujours sûre d'elle-même, qui se maîtrise comme elle maîtrise l'Océan L'àme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies et toutes les erreurs; elle fait ses stations dans le nihilisme et le pessimisme; un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï e< Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte, cette âme nest jamais impénitente, on l'entend gémir et chercher :

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