AVANT-PROPOS XLV
elle se reprend finalement et se rachète par la charité; charité plus ou moins active chez Tourguénef et Tolstoï, efl renée chez Dostoïevsky jusqu'à devenir une passion douloureuse. Ils branlent au vent de toutes les doctrines qu'on leur apporte du dehors, sceptiques, fatalistes, positivistes; mais à leur insu, dans les fibres les plus intimes de leur cœur, ils demeurent toujours ces chrétiens dont une voix éloquente disait naguère : « Ils n'ont pas cessé de compatir à ce pleur universel dont les hommes et les choses, tributaires du temps, alimentent le flot intarissable."— En parcourant leurs livres les plus étranges, on devine dans le voisinage un livre régulateur vers lequel tous les autres gravitent; c'est le vénérable volume qu'on voit à la place d'honneur, dans la Bibliothèque impériale de Pétersbourg, l'Évangile d'Ostromir de Novgorod (1056); au milieu des productions si récentes de la littérature nationale, ce volume symbolise leur source et leur esprit.
Après la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait, ils y paraissent confinés; et néanmoins, ils méditent sur l'invisible; par delà les choses connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites; elles peupler.! l'atmosphère profonde où respirent les créai tires de Tourguénef, de Tolstoï, de Dostoïevsky. Les régions que fréquentent de préférence ces écrivains ressemblée t