‹ Le roman russeChapitre 36 sur 52 · XLVI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XLVI AVANT-PROPOS

aux terres des côtes; on y jouit des collines, des arbres et des fleurs, mais tous les points de vue sont commandés par l'horizon mouvant de la mer, qui ajoute aux grâces du paysage le sentiment de l'illimité du monde, le témoignage toujours présent de l'infini.

Comme leur inspiration, leur pratique littéraire les rapproche des Anglais; ils font acheter l'intérêt et l'émotion au même prix de patience. En entrant dans leurs œuvres, nous sommes désorientés par l'absence de composition et d'action apparente, lassés par l'effort d'attention et de mémoire qu'ils nous demandent. Ces esprits paresseux et réfléchis s'attardent à chaque pas, reviennent sur leur route, suscitent des visions précises dans le détail, confuses dans l'ensemble, aux contours mal arrêtés; ils font trop large et tirent les choses de trop loin pour les habitudes de notre goût : le rapport des mots russes aux nôtres est celui du mètre au pied. Malgré tout, nous sommes séduits par ces qualités qui paraissent s'exclure, la plus naïve simplicité et la subtilité de l'analyse psychologique; nous sommes émerveillés par une compréhension totale de l'homme intérieur que nous n'avions jamais rencontrée, par la perfection du naturel, par la vérité des sentiments et du langage chez tous les acteurs. Les romans russes étant presque toujours écrits par des gens de condition, nous y retrouvons, pour la première fois, les habitudes et le ton des meilleures compagnies, sans une seule fausse note; mais, en quittant la Cour, ces observateurs impeccables font parler un paysan avec la même propriété, sans travestir un instant son humble pensée. Par les seules vertus du naturel et de 1 émotion, le réaliste Tolstoï arrive, comme

AVANT-PROPOS. XLVH

George Eliot, à faire des histoires les plus banales une épopée tranquille, saisissante pourtant; il nous contraint de saluer en lui le plus grand évocateur de la vie qui ait peut-être paru depuis Gœthe.

Je ne veux point développer une analyse à laquelle j'aurai souvent occasion de revenir dans ce volume, à propos de chaque écrivain en particulier. En la résumant ici, mon unique dessein était de monlrer les liens qui rattachent le réalisme russe au réalisme anglais, et ce par quoi ils diffèrent tous deux du nôtre; de faire entendre comment cette forme d'art, parfois injustement décriée, a pu produire ailleurs des chefs-d'œuvre, dès qu'on la ramenait à ses véritables sources de force, un peu de lumière et de chaleur. Car la littérature opère comme tous les foyers, en vertu de la loi souveraine qui régit le monde physique et moral; elle change en force tout ce quelle reçoit de lumière et de chaleur, elle donne l'une dans la mesure où elle possède les deux autres. Là où nous avons échoué, les Anglais et les Russes ont réussi, parce qu'ils appliquaient tout entier le précepte de création ; ils prenaient l'homme dans le limon, mais ils lui inspiraient le souffle de vie et ils formaient « des âmes vivantes ».

Aussi leur littérature a fait fortune, elle pénètre insensiblement le public européen. Elle répond à toutes les exigences, parce qu'elle satisfait parle fond les besoins permanents de l'âme humaine, par la forme le goût de réalisme particulier à notre époque, tel qu'il est déterminé par la pente universelle des esprits dont je parlais en commençant.

Ceci nous amène è de triste? et nécessaires réflexions.

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