XLVII1 AVANT-PROPOS
Grâce à la fréquence et à la rapidité des échanges de toute sorte, grâce à la solidarité croissante qui unifie le monde, il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coterie et de nationalilé, un esprit européen, un fonds de culture, d'idées et d'inclinations communes à toutes les sociétés intelligentes ; comme l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin. On le retrouve même beaucoup plus loin, sur le paquebot qui sillonne le Pacifique, dans la prairie qu'un émigrant défriche, dans le comptoir qu'un négociant installe aux antipodes.
Cet esprit nous échappe; les philosophies et les littératures de nos rivaux font lentement sa conquête. Cet esprit n'est plus le nôtre; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque, avec succès parfois; mais suivre n'est plus guider. Je n'ignore pas que notre énorme production romanesque peut encore se targuer de triompher sur les grands marchés de librairie ; on l'achète par habitude et par mode, on s'en amuse un instant; mais, sauf de rares exceptions, le livre qui agit et nourrit, celui qu'où prend avec sérieux, qu'on lit dans la famille assemblée et qui façonne à la longue les intelligences, ce livre ne vient plus de Paris. Je note ici, le cœur chagrin et désirant me tromper, l'observation qui résume pour moi un long commerce avec l'étranger: les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus de l'âme française. Aussi malheureuse que notre politique, dessaisie de l'empire matériel du monde, notre littérature laisse perdre par ses fautes l'empire intellectuel qui était notre patrimoine incontesté.
AVANT-PROPOS ÏL1X
On voudra bien croire qu'en établissant ces parallèles, je ne cherche pas le plaisir impie de diminuer mon pays. Si je croyais irrémédiable cette déchéance momentanée, je me tairais. Je parle librement, parce qu'aujourd'hui plus que jamais, je suis persuadé du contraire. Après le grand malheur, on s'est imaginé que l'esprit national allait changer tout d'un coup et que la littérature porterait témoignage de ce changement. C'était bien mal connaître l'histoire et la nature, qui agissent lentement. Qu'on se reporte à la « Muse » des années qui suivirent les secousses terribles de la H évolution; elle continuait de languir, semblable de tout point à ce qu'elle était la veille du drame. Pour elle, le monde n'avait pas bougé Chateaubriand n'entre en scène que six ans après la Terreur, et il demeure une exception unique; le puissant mouvement littéraire qui permet de mesurer les bouleversements de l'intelligence française ne se déclare que vingt ans plus tard. C'est que les catastrophes n'instruisent et ne modifient guère leurs témoins déjà mûrs; ils se retrouvent le lendemain avec leurs habitudes d'esprit, leurs préjugés et leur routine. Elles opèrent d'une façon inexplicable sur les imaginations encore tendres, sur les enfants, qui les grossissent en ouvrant devant elles ces beaux yeux étonnés où tout spectacle s'agrandit. Ces petits deviennent hommes, et l'on reconnaît en eux les enfants de la tempête.