AVANT-PROPOS. LI
Mémoires de Ségur. Vous rappelez-vous comment le jeune homme dépeint son découragement et celui de ses contemporains, vers 1796? — « Toute croyance était ébranlée, toute direction effacée ou devenue incertaine; et plus les âmes neuves étaient pensives et ardenies, plus elles erraient et se fatiguaient sans soutien dans ce vague infini, désert sans limites, où rien ne contenait leurs écarts, où beaucoup s'affaissant enfiD, et retombant désenchantées sur elles-mêmes, n'apercevaient de certain, au travers de la poussière de tant de débris, que la mort pour borne !... Je ne vis plus qu'elle en tout et partout... Ainsi mon âme s'usait, prête à emporter tout le reste ; je languissais... » — Le pessimisme contemporain parlerait- il autrement? On sait comment le futur général secoua le sien, un jour de brumaire, à la grille du pont Tournant, pour fournir une vaillante carrière de soldat et d'écrivain. Le nôtre est tout aussi guérissable, à la merci de l'homme ou de l'idée qui soulèveront ces jeunes gens. On se laisse volontiers abattre par ce mot fatidique : une fin de siècle. C'est un leurre. Le siècle commence toujours pour ceux qui ont vingt ans. Nous avons divisé le temps en périodes artificielles, nous les comparons au décours d'une existence humaine; la force créatrice de la nature se soucie peu de nos calculs ; elle pousse sans relâche des générations dans le monde, elle leur confie un nouveau trésor de vie, sans regarder l'heure à notre cadran.
On taxera peut-être ces pronostics d'illusions, et l'on se demandera ce qu'ils ont à faire avec la littérature russe. Un des symptômes qui m ont le plus frappé, c'est la passion avec laquelle la jeunesse s'est jetée sur