LH AVANT-PROPOS
le fruit nouveau. Pouchkine appelle quelque part les traducteurs « les chevaux de renfort de la civilisation ». On ne pouvait mieux peindre la dureté et l'utilité de leur office. Ceux qui ont tenté les premiers d'initier le public français aux livres de la Russie ne prévoyaient guère toute la suite de leur entreprise. Ils s'étaient dit que la France ne doit jamais rester en arrière d'une idée, et qu'il ne fallait pas laisser le monopole d'une étude nouvelle à l'Allemagne, où MM. Reinholdt, Zabel et Brandes poursuivent depuis quelques années des travaux considérables sur les littératures slaves. Ils ne pensaient qu'à éveiller l'émulation et la curiosité dans les cercles de lettrés. Ils ont été surpris les premiers par le succès inattendu de ces romans, si différents des nôtres et d'un abord si difficile. Pour ma part, je n'espérais point voir notre goût partagé, et quand le public a manifesté le sien, j'ai compris que, sous l'immobilité apparente de ces quinze années, il s'était fait dans l'esprit national beaucoup de changements et d'ouvertures. Pour expliquer la fortune des Russes, on a parlé de mode et d'engouement. Ah! que voilà un regard superficiel ! Je veux bien qu'il y ait un peu de mode, — c'est la plante parasite attachée à tout arbre qui pousse, — et de l'engouement dans quelques salons. Mais le roman russe a trouvé son vrai public dans la jeunesse studieuse de toute condition. Ce qui l'a séduite, ce n'est point la couleur locale et le ragoût d'étrangeté ; c'est l'esprit de vie qui anime ces livres, l'accent de sincérité et de sympathie. La jeunesse y a trouvé l'aliment spirituel que notre littérature d'imagination ne lui donne plus, et comme elle avait bien faim, elle y a mordu avec ravi*-