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sèment. Je ne parle point au hasard; combien de lettres de jeunes gens, d'amis connus ou inconnus, je pourrais citer comme pièces justificatives !
Il est probable qu'une faveur si marquée aura deux légers inconvénients. Nous verrons traduire san< discernement tout ce qui vient de Russie, — on a déjà commencé, — et dans le tas d'assez pauvres ouvrages , nous en serons quitte pour ne pas les lire. D'autre part, on m'assure que de jeunes « décadents », touchés surtout par les bizarreries qui déparent le talent de Dostoïevsky, prennent modèle sur ses exagérations pour renforcer leur littérature chimérique. Cela devait arriver, il faut leur laisser jeter cette gourme. Ces réserves faites, j'ai la conviction que l'influence des grands écrivains russes sera salutaire pour notre art épuisé; elle l'aidera à reprendre du vol, à mieux observer le réel, tout en regardant plus loin, et surtout à retrouver de l'émotion. On en voit déjà percer quelque chose dans certaines œuvres romanesques d'une valeur morale toute nouvelle. J'ai peine à comprendre ceux qui s'effrayent de ces emprunts faits au dehors et semblent craindre pour l'intégrité du génie français. Ils oublient donc foute notre histoire littéraire? Comme tout ce qui existe, la littérature est un organisme qui vit de nul rition ; elle doit s'assimiler sans cesse des éléments étrangers pour les transformer en sa propre substance. Si l'estomac est bon, l'assimilation est sans danger; s'il est trop usé, il ne lui reste que le choix de périr par inanition ou par indigestion. Si tel était notre cas, un brouet russe de plus ou de moins ne changerait rien à notre arrêt de mort.
Quand le grand «ièrle commença, la littérature ago-
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nisait dans les mièvreries de l'hôtel de Rambouillet; Corneille alla faire ses provisions en Espagne, et Molière fit de même en Italie. Nous avions alors une merveilleuse santé, et nous vécûmes deux cents ans sur notre propre fonds. D'autres besoins naquirent avec notre dixneuvième siècle, l'épargne nationale se trouva derechef tarie ; on emprunta alors en Angleterre et en Allemagne, et la littérature, remise à flot, eut le beau renouveau que l'on sait. Voici les temps de famine et d'anémie revenus pour elle : les Russes arrivent à point; si nous sommes encore capables de digérer, nous referons notre sang à leurs dépens. A ceux qui rougiraient de devoir quelque chose aux « barbares », rappelons que le monde intellectuel est une vaste société de secours mutuels et de charité. Il y a dans le Coran une bien belle sourate : « A quoi reconnaitra-t-on que la fin du monde est venue? demande le Prophète. — Ce sera le jour où une âme ne pourra plus rien pour une autre âme. » — Fasse le ciel que l'âme russe puisse beaucoup pour la nôtre!
Au moment de l'étudier dans sa littérature, cette âme de la Russie, j'ai presque uniquement parlé de nos lettres françaises, et je ne m'en excuse pas. Durant les années passées là-bas à surprendre la pensée étrangère, à écouter cette langue vague, musicale, souple vêtement d'idées nouvelles, je rêvais sans cesse à ce qu'on en pouvait rapporter pour enrichir notre pensée, notre vieille langue faite du travail et des acquisitions des ancêtres. Ils ont mis le monde $ contribution pour parer leur reine, ils savaient que pour son service tout est permis, qu'on peut rançonner les passants, armer des corsaires, écumer les mers et guetter l'épave.
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Imitons-les. Certains lettrés prétendent que la pensée française n'a que faire de courir l'univers, et qu ii lui suffit de se contempler elle-même dans son miroir parisien. D'autres disent que la langue doit être désormais une voix impersonnelle, impassible, qu'on la doit travailler comme ces mosaïques de pierres dures et froides que les petits-fils de Raphaël fabriquent à Florence pour les Américains. Pauvre langue ! je croyais que les siècles l'avaient fondue au feu, coulée dans la fournaise, cloche qui enverra au monde ses puissantes volées. Pour la faire plus résistante et plus superbe, comme ils jetaient dans la cuve leurs rires, leurs colères, leurs amours, leurs désespoirs, toute leur âme, ces rudes ouvriers, Rabelais, Pascal, Saint-Simon, Mirabeau, Chateaubriand, Michelet!... Langue et pensée, chaque époque doit les refondre sans relâche; voici qu'après des jours mauvais où elles ont fléchi, cette tâche nous revient; travaillons-les à la façon de ce métal de Corinthe, qui sortit de la défaite et de l'incendie riche de tous les trésors du monde, de toutes les reliques de la patrie, riche de ses ruines et de ses malheurs, métal éclatant et sonore, bon pour forger des joyaux et des épées.
Paris, mai 188S.
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