‹ Le roman russeChapitre 6 sur 52 · AVANT-PROPOS. XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XI

On fait ensuite les réserves nécessaires pour marquer les différences entre ceux qu'on a momentanément rap proches.

Quelques personnes s'étonneront que je demande le secret de la Russie à ses romanciers. Pour des raisons que Ton verra par la suite, la philosophie, l'histoire, l'éloquence de la chaire et du barreau, — je n'ajoute pas : de la tribune, — sont des genres presque absents de cette jeune littérature; ce qu'on trouverait en d'autres pays sous ces étiquettes arbitraires rentre en Russie dans les vastes cadres de la poésie et du roman, les deux formes d'expansion naturelles à la pensée nationale, les seules compatibles avec les exigences d'une censure jadis intraitable, aujourd'hui encore très-ombrageuse. Les idées ne passent que dissimulées dans les mailles souples de la fiction ; mais là elles passent toutes; et la fiction qui les abrite prend l'importance d'un traité doctrinal.

De ces deux formes souveraines, l'une, la poésie, a rempli le commencement du siècle ; l'autre, le roman, a étouffé la première et tout accaparé depuis quarante ans.

Dominés par le grand nom de Pouchkine, les Russes considèrent la période romantique comme le moment de leur plus haute gloire intellectuelle. J'avais d'abord pensé avec eux et dirigé mes travaux vers la poésie. Deux motifs m'ont fait changer d'opinion. D'une part, l'entreprise est trop folle de parler sur des œuvres dont on ne peut rien montrer; c'est vouloir saisir des nuages qui passent dans un autre ciel. Les poètes russes ne sont et ne seront jamais traduits. Un poëme lyrique est un être vivant d'une vie furtive qui réside dans l'arran-

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