‹ Le roman russeChapitre 7 sur 52 · X!I AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X!I AVANT-PROPOS

gement des mots; on ne transporte pas cette vie dans un corps étranger, .le lisais naguère une traduction russe, fort exacte et fort convenable, des Nuits de Musset ; cela donnait le même plaisir que le cadavre d'une belle personne; l'âme était partie, l'arôme qui fait tout le prix de ces divines syllabes. Le problème est encore plus insoluble, quand l'échange s'opère de l'idiome le plus poétique de l'Europe à celui qui l'est le moins. Certains vers de Pouchkine et de Lermontof sont des plus beaux que je connaisse au monde ; il en reste une pensée banale dans le pâle chiffon de prose où l'on recueille leurs débris. On s'y est essayé, on s'y essayera encore; le résultat ne vaut pas l'effort qu'il coûte.

D'autre part, je ne crois pas que la poésie romantique soit la manifestation la plus originale de l'esprit russe. En lui donnant le premier rang dans leur histoire littéraire, les critiques de ce pays subissent le prestige du passé et des enthousiasmes de jeunesse. Le temps fausse les mesures au détriment du présent, il rend vénérable tout ce qu'il recule. Un étranger est peut-être mieux placé pour entrevoir le jugement de l'avenir ; la distance fait pour lui l'office des années, elle donne ces vues éloignées qui égalisent sur le même plan tous les objets à comparer.

Dans le règlement des comptes littéraires du siècle, j'estime que les grands romanciers des quarante dernières années serviront la Russie mieux que ses poètes. Avec eux, elle a pour la première fois devancé le mouvement de l'Occident au lieu de le suivre; elle a enfin trouvé une esthétique et des nuances de pensée qui lui sont personnelles. Voilà ce qui m'a décidé à chercher

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