‹ Le roman russeChapitre 9 sur 52 · XIV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XIV AVANT-PROPOS

bonheur ou de souffrance, rôles conformes à des conceptions idéales et absolues sur une vie supérieure, où le ressort de l'âme serait tendu fout entier vers un but unique. En un mot, l'homme classique était le héros que toutes les littératures primitives ont seul jugé digne de leur attention. L'action de ce héros correspondait à un groupe d'idées religieuses, monarchiques, sociales et morales, fondement sur lequel reposait la famille humaine depuis ses plus anciens essais d'organisation. En grandissant son personnage pour le bien ou pour le mal, le poète classique proposait un exemple de ce qui devrait être ou ne pas être, plutôt qu'un exemplaire de ce qui existait dans la réalité.

Insensiblement, depuis un siècle, d'autres vues ont prévalu. Elles ont abouti à un art d'observation plus que d'imagination, qui se flatte d'observer la vie telle qu'elle est, dans son ensemble et sa complexité, avec le moindre parti pris possible chez l'artiste. Il prend l'homme dans les conditions communes, les caractères dans le train de chaque jour, moyens et changeants. Jaloux de la rigueur des procédés scientifiques, l'écrivain se propose de nous renseigner par une analyse perpétuelle des sentiments et des actes, bien plus que de nous divertir ou de nous émouvoir par l'intrigue et le spectacle des passions. L'art classique imitait un roi qui gouverne, punit, récompense, choisit ses préférés dans une élite aristocratique, leur impose des conventions d'élégance, de moralité et de bien dire. L'art nouveau cherche à imiter la nature dans son inconscience, son indifférence morale, son absence de choix; il exprime le triomphe de la collectivité sur l'individu, de la foule sur le héros, du relatif

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