‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 121 sur 192 · Ed. de 1603, f° 118, a · texte numérisé non relu

Ed. de 1603, f° 118, a

2. Déjà dans sa Camille (1573), qui d'ailleurs, est moins un roman que | la description d un rêve bizarre, Pierre Boton laissait entendre que sous \ le nom de Camille il avait pu « cacher la vertu, à laquelle devant que ' pouvoir parvenir, il nous faut endurer tant de traverses »,

Ce petit livre, où les vers se mêlent à la prose, est une de nos premières histoires parfaitement vertueuses : « Un amour chaste, dit l'auteur, y est tellement dépeint que le vice jougiroit auprès de telle pudicité ».

3. Dialogue des Chastes Amours d'Eros et de KaiLstis, par Marie Le Gendre, dame de Rivery, Paris, Jean le Blanc, 1596, in-12, 135 p.

4. La Monophile ou Orphée triomphant de V Amour, Lyon, Benoist Rigaud, 1597, in-16, 87 p. (qu'il ne faut pas confondre avec Le Monophile d'Estienne Pasquier, dont il est parlé plus haut).

FIN DU XVr ET COMMENCEMENT DU XYIl*^ SIECLE 225

Hautes en leur voyage et charma les Enfers pour le recouvrement de sa chere maistresse ». Celui-ci était natif, dit le conte, d'une bourgade nommé Musree, assise sur le petit fleuve du Permesse, auprès du mont Hélicon, bienheureux séjour des Piérides. Le voisinage des Muses entretenait autour de ce village une atmosphère si pure que c'était le seul lieu du monde qui ne reconnût pas le pouvoir de l'Amour. L'enfant de Vénus avait fait maintes sollicitations devant l'assemblée générale des dieux pour obtenir « la possession de cette petite motte de terre )). Mais, par un arrêt « prononcé fort solemnellement en robes rouges toutes esclatantes du feu céleste », les habitants de ce canton privilégié avaient été déclarés à jamais exempts de l'amoureux servage.

Le second Orphée aurait donc pu vivre la heureux et tranquille si son zèle téméraire ne l'avait jeté en de trop grands desseins.

Mais cet adolescent à l'ame ardente brûle du désir de gagner l'immortalité. Il adore les chastes Muses, « engendrées de la plus pure semence du ciel » ; il souffre de voir une autre divinité détourner vers elle les hommages qui leur sont dus, et il entreprend d'aller combattre l'Amour pour affranchir le monde de ses lois.

En vain des présages l'avertissent; il voit trembler les cimes de l'Hélicon, s'effeuiller « les poinctes des lauriers » ; pendant qu'il accomplit dans le temple des Muses le sacrifice propitiatoire, il entend gronder le tonnerre :

« Tonne, tonne, Jupiter, et par trois fois tonne, ce dict il, si ne m'estonneras tu pas, les Muses m'estant favorables. Vous, mes Déesses, en l'honneur desquelles j'entreprens cest hardy dessein, inspirez moy le courage de le poursuivre avec honneur : ou la mort rompra le filet de ma vie ou je rompray les forces de l'Amour...

Je ne vous demande point, ô filles du grand Jupiter, la foudre de vostre Père pour l'exécution de ma courageuse entreprinse, La lyre de Apollon que l'on révère appendue à cest autel et son arc redoutable, le plus sainct honneur de vostre temple, me suffiront pour toutes armes *. »

En disant ces mots, il porte la main sur l'autel pour y prendre l'arc d'Apollon et la lyre divine :

Geste lyre toute mystique, à neuf rangs de cordes en l'honneur des neuf Muses, pincée d'une main délicate, estoit capable de retenir les parties du monde par son harmonie, lors que Jupiter les eust voulu dissoudre. Et pour l'arc, inflexible aux forces corporelles, voire fut-ce d'un Hercule : mais fort ployable aux moindres efforts de l'esprit estoit cet arc, duquel Apollon terrassoit les monstres qui s'eslevoyent contre l'empire de la Raison -.

Ainsi armé, il part : il quitte sa paisible vallée et s'avance sur le territoire ennemi.

Il commence par mettre en déroute « l'armée de mil et mil amoureaux que l'Amour faisoit ordinairement camper sur ceste frontière ». Ils se réfugient à la cour de Venus et se disposent à organiser la défense. L'un s'établit dans les cheveux crespelés d'une dame, un autre sur le bord d'une bouche vermeille, un autre « se niche dans le sein de ceste-cy et y dresse une embuscade )).

Tout estoit plein d'amours, et je ne sçache personne au monde, non pas mesmes aucun des dieux, qui ne se fust rendu à la moindre partie de ce grand appareil^.

Pourtant tout ce petit monde ailé est en pleine épouvante quand approche l'arc redoutable, et Orphée sourit de voir si craintifs ces « vermisseaux aislez que la froideur

d'une pesante oysiveté a engendrez de la sale poussière des affections humaines ».

Il sonne alors de la lyre « mystiquement accordée » et tous les habitants d'Eropolis sont vaincus par la douceur de cette harmonie :

Ils croyoyent les cieux s'estre abaissez pour leur donner le plaisir de leur musique.

Les autels de l'Amour sont désertés, les sacrifices interrompus. Eros tout éploré s'enfuit dans le giron de sa mère.

Vénus en ce danger appelle à son secours la Fausse Gloire, non pas cette déesse qui plane ordinairement dans les cieux, mais l'impur démon qui habite les nuées. Le monstre enivre Orphée d'orgueil et l'endort au son de sa propre musique : pendant son sommeil, il détend son arc et rompt l'accord de sa lyre.

Quand l'adolescent se réveille, plus d'harmonie divine : la lyre « ne sonne plus qu'humainement w, « chatouillant bien les oreilles, mais ne perçant point jusques en l'intérieur pour esveiller les accords nombreux desquels nostre ame est composée ». Pour l'arc, il ne peut plus le rebander, tant sa vigueur est maintenant engourdie. « Semblable à un du reste des hommes, il demeure tout estonné de se voir seul dans une ville ennemie, despouillé de tous ses advantages passez ^ »

Alors Vénus tient sa vengeance. Orphée n'est plus qu'un homme : il doit aimer. Il ne résiste pas aux doux regards d'une jeune fille qu'on met sur son chemin, il donne son cœur à Eurydice.

Euridice tourna par ce coup les yeux de tout Eropolis à soy, la gloire d'Orphée grossist la sienne. On la regarde de plus près et on ne la juge pas indigne de ceste victoire, l'estimant heureuse si elle en sçavoit bien user.

Toute la ville l'accompagne de ses acclamations quand elle va au temple de Cupido donner la preuve manifeste de son triomphe. Une branche de myrte à la main, elle monte les degrés de l'autel pour « y appendre l'arc et la lyre d'Apollon ». Puis elle conduit le héros vaincu, le disciple infidèle des Muses, sacrifier au dieu ailé deux moineaux et deux tourterelles.

Le voilà maintenant « enroollé aux registres d'Amour », si bien dépouillé de sa force qu'il pourrait être « battu d'un foible amoureau » : plus de rêves d'ambition, plus

d'orffueil. Mais il est heureux.

Et quel amant incomparable il est devenu!

Jugez quel devoit estre le doux entretien de cet esprit avec ses propres pensées, pensées beaucoup plus délicates et plus sublimes que celles des autres. L'Amour est bien capable de les rendre telles en un beau naturel : mais quand ce naturel se rencontre poly et façonné de la main des Muses, ô que ceste délicatesse en est bien plus gracieuse ^ !

Quand il se trouvait aux côtés de sa maîtresse et qu'elle l'éveillait de son doux ravissement, quel feu! quelle passion, quels agréables discours! Qu'il ressemblait peu a ces galants sans esprit qui;, « manquant l'entretien de la langue, se jettent à celuy de la main » et dont on dirait « qu'ils ne sont amoureux que du bout des doigts ». « La pauvre Euridice lui respondoit seulement des yeux, tesmoignant en ce silence le contentement qui luy demeuroit d'estre cause de tant de belles paroles. »

FIN DU XVI^ ET COMMENCEMENT DU XVIl^ SIECLE 229

Orphée n'a qu'un défaut : il est trop parfait, si parfait qu'Eurydice finit par se lasser de son service.

Quel changement est cestuy-cy Pet d'où ceste humeur changeante ou bizarre? Seroit ce point ce fantasque degoutement des filles qui leur fait chercher souvent leur appétit parmy les cendres et la poussière, quittans les viandes plus délicates.

Donc il sent peu à peu se détacher de lui ce cœur frivole, cette petite âme légère qui lui avait fait renier ses dieux. 11 pleure d'abord, puis il s'indigne et, sous l'influence de la colère, sa volonté se tend dans un grand effort.

La veugence contre une fille eust esté trop basse pourluy. Il ne Testime pas digne de la poincte de son courroux : mais ramassant tout ce qui estoit de brave et de courageux en son àme, il en faict par manière de dire un gros, pour attaquer l'Amour i.

En lui le dépit et la tendresse se combattent et se détruisent l'un l'autre, comme deux poisons violents qui se neutralisent, et tout d'un coup il se sent affranchi de son esclavage.

Alors il invoque Apollon. Le dieu clément lui rend sa force première et il court « dans un furieux enthousiasme )) arracher de l'autel profane l'arc et la lyre sainte. Puis il s'élance à la poursuite de Cupido, qui s'enfuit épouvanté. Il le cherche par le vaste monde, dans les profondeurs de l'Océan, dans les espaces de l'air : il le découvre enfin caché dans l'endroit le plus sombre des Enfers. Il croit avoir « attrapé ce pauvre pitiot )) : il bande l'arc, il décoche contre lui un des traits redoutables, il l'atteint, ou plutôt il croit l'atteindre : car l'enfant rusé a mis à sa place un

lantôme, une vaine image. Tandis qu'Orphée chante son illusoire triomphe, Eros, immortel, remonte dans les ci eux.

Ce petit roman est tout à fait aimable; pour la forme, il ne ressemble à aucun autre du même temps : par la vivacité et l'aisance du tour, par le ton qui, sans être ironique, n'est pas tout à fait sérieux et laisse supposer que l'auteur ne croit qu'à moitié à son histoire, il fait songer parfois à la Psyché de La Fontaine. Mais ce qui nous intéresse en ce moment, c'est le fond. Il y a là une intention, qui n'est peut-être pas absolument originale ^ mais qui est significative, de représenter d'une façon symbolique l'effort de la raison luttant, avec le secours d'Apollon et des Muses, c'est-à-dire de la science et de l'art, pour secouer le joug de la passion.

La suite de l'histoire montre, il est vrai, la vanité d'une telle entreprise. Orphée est d'abord désarmé, parce qu'il n'a pu se détacher de toute faiblesse humaine ; il est enfin déçu dans sa fausse victoire, et la conclusion semble bien être qu'on ne peut triompher de l'Amour, même avec les flèches d'Apollon.

Mais si le bon sens pratique de l'auteur n'ose promettre le succès à des idées qui, selon le mot d'Estienne Pasquier, « trop outrepassent Thumaine considération », il n'est pas douteux qu il reste pourtant sympathique à ces idées. Il fait entendre que c'est déjà s'être avancé beaucoup sur le chemin de la perfection que d'avoir

1. Pour le sujet et la conduite de l'action, La Monophile présente quelque analogie avec le poème de Gilles d Aurigny, dit le Pamphile, Le Tuteur d'Amour {s. 1. n. d., in-16; — Id., Lyon, J. de Tournes, 1547, in-8°).

Le thème a aussi quelque rapport avec la pièce, Le Triumphe des Muses contre FAmour, publiée à la suite des poésies de Pernette du Guillet dans l'édit. de 1546, Paris, Jeanne Marnef, in-16.

combattu eu soi les instincts et les appétits. Son Orphée, vaincu par la beauté d'Eurydice, mais gardant de son doux commerce avec les Muses un « naturel plus poly et façonné », « des pensées plus délicates et plus sublimes », c'est bien l'idéal de l'amant rêvé par une société teintée de platonisme, mais qui, se faisant de cette doctrine une conception évidemment superficielle, lui demandait plutôt de purifier l'expression de l'amour que d'en spiritualiser le principe.

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