CHAPITRE IV
Conséquences du progrès de la moralité : le roman de la jeune fille; la constance.
Une première conséquence du progrès de la moralité dans le roman, c'est que toute passion coupable en est sévèrement proscrite. On n'oserait plus représenter ces amours adultères qu'avaient jadis exaltées les histoires de Tristan et de Lancelot, et dont les suites plaisantes ou tragiques avaient été si longtemps pour les conteurs une inépuisable matière.
La femme mariée cesse donc d'être l'héroïne et c'est la jeune fille qui passe au premier plan. La naissance de l'amour dans une âme virginale, la lutte des inclinations contre les tyrannies sociales ou contre le sort et, comme terme de la chaste aventure, le plus souvent le mariage, quelquefois la mort : voilà le thème ordinaire de ces fictions. Par là encore le roman nouveau se rapproche des œuvres espagnoles dont nous avons parlé, particulièrement de celles de San Pedro. Nous avions déjà noté le changement dans VAmant ressuscité de la mort d^ amour : il s'impose maintenant comme une règle indiscutable ^
1. Il faudra attendre longtemps, jusqu'à La Princesse de Clèces, pour retrouver un roman de femme mariée. En 1666, Furetière termine ainsi le I" livre de son Roman Bourgeois : « S'ils vescurent bien ou mal
FIN DU XVI'' ET COMMENCEIVIENT DU XVIl^ SIECLE 233
D'autre part, par le fait même qu'il s'affranchit de la tyrannie des sens, qu'il cesse d'être une force aveugle et instinctive, l'amour romanesque se subordonne à l'autorité de la raison : il se crée des devoirs, et le premier de tous, c'est la constance.
Le roman chevaleresque offrait quelques beaux exemples de fidélité. Mais pour un Amadis digne de passer, en l'Ile Ferme, sous l'arc des loyaux amants, que de chevaliers étaient incapables de tenter l'épreuve! Il semble que Galaor, pour avoir tant de fois cueilli « les savoureux fruictz de l'amoureux jardin », n'ait pas été moins sympathique aux lecteurs. De même plus tard, quand aura paru VAstrée, Hylas aura ses partisans, aussi bien que Céladon. Pour le moment une invincible fidélité est le principe essentiel d'un bel amour. Le courant sceptique et libertin, si apparent dans la poésie de cette époque et qui conduit si souvent à la glorification de l'inconstance ^, pénètre à peine dans le roman. On n'en retrouverait guère l'influence que dans une imitation de V Histoire d'Eurialus et de Lucrèce d'^neas Sylvius, Les Amants de Sienes (1598)^, où François de Louvencourt ^, reprenant un sujet abondamment traité par Brantôme^, compare, avec l'assurance d'un homme qui en a fait
ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode vient d'écrire la vie des femmes mariées. »
1. Dans les recueils de vers de ce temps, les éloges de l'inconstance ne manquent pas. On connaît les jolis vers de Motin :
J'accuse, en accusant une fille infidelle, Les oyseaux de voiler, le vent d'eslre léger : Au vent d'estre léger, aux filles de changer, Aux oyseaux de voiler, c'est chose naturelle...