CHAPITRE VI
Progrès de l'analyse.
La tendance pessimiste, dont nous venons de parler, devait, semble-t-il, incliner le roman vers l'observation morale^ s'il est vrai qu'on soit plus disposé à analyser sa souffrance que sa joie et que, comme l'a écrit M™^ de Staël, « la tristesse fasse pénétrer bien plus avant dans le caractère de l'homme que toute autre disposition de l'âme ^ ». C'était encore une condition favorable que cette mode des longues cours imposées comme épreuves aux prétendants, que ces stages pendant lesquels ils pouvaient s'examiner à loisir et suivre le progrès des sentiments qu'ils faisaient naître.
D'autre part la société était déjà plus préparée qu'on ne serait tenté de le croire h saisir les nuances d'une analyse un peu délicate.
Sans prétendre noter ici toutes les influences qui avaient hâté le progrès de son éducation sentimentale, nous devons rappeler au moins celle des poètes qui au cours de ce siècle avaient exprimé tant de variétés d'amours, spirituels, voluptueux, frivoles, tendres ou mélancoliques, et non seulement des poètes français, mais aussi des poètes italiens, particulièrement de l'Arioste et
i. De la Littérature, 1'" Partie, ch. xi.
du Tassée II y faudrait joindre celle des comédies pastorales italiennes, de VAmintay du Berger Fidèle, de la Diéromène, de VAlcée d'Ongaro, toutes traduites avant 1600. Il faudrait y joindre aussi celle des dissertations, si nombreuses dans la seconde moitié du xvi^ siècle, qui se proposaient généralement de discuter sur la nature de Tamour, mais passaient souvent de la théorie à la pratique, examinaient les formes diverses de la passion, montraient comment elle doit s'exprimer et se diriger suivant les circonstances et les personnes, et constituaient ainsi de bons manuels de science amoureuse-.
1. Tant de fois traduits ou imités. Les romanciers ne se sont pas fait faute de puiser à cette source : Les Amours d'Armide, par P. Joulet (1597), Hierusalem assiégée, par De Nervèze (1599), Les Amours d'Olimpe et de Birene, par De Nervèze (1599), la Jérusalem régnante, par J. Corbin (1600), les Amours de Genièvre et d'Ariodant, par d'Espinaud (1601), la Bergère de la Palestine, par de Bazire (1601), etc.
2. Nous ne pouvons citer tous ces traités; nous nous contentons d'en signaler quelques types intéressants, — italiens et français, — pris seulement dans la fin du xvi® siècle :
1576. Poésies amoureuses réduites en forme d'un Discours de la Nature d^Amour [Pièces de vers entremêlées de réflexions en prose d'une observation assez précise], par Filber Bretin. Bourgongnon Aussonois, Lyon, B. Rigaud, 157tJ, in-8'\
1584. Les six livres de Mario Equicola d^Alveto, De la Nature d'Amour (le texte ital. est de 1525), mis en franc, par G. Ghappuys, Paris, J. Houzé, 1584, in-S" (réimpressions en 1589, 1597, 1598). [Ici la partie théorique domine : au début, un examen intéressant des doctrines des philosophes italiens sur 1 amour.]
1588. Traité de Vaniour humain, mis en franc, [de l'italien de Flam. Nobili], par Jacques de Lavardin, Paris, L. Breyer, 1588. in-8°.
1595. La Sepmaine ou Sept journées du comte Hannibal Rom,ei, tr. par le S' du Pré, Paris, N. Bonfons, 1595, in-8°. [Trad. des Discorsi, dont l'édition complète est de 1586 : un dialogue de la beauté, un autre de l'amour humain.]
1599. Les Esguillons d'Amour, divisez en six Discours, par L. D. G. S'' de Grivesne, Paris, A. du Brueil, 1599, in-12. [Il y a peut-être une édition antérieure, le privilège étant daté du 3 février 1597.] Petit livre agréable, plein de remarques assez fines. — Discours I : de la beauté; II : de l'amour; III : des moyens de se mettre en grâce; IV : des considérations d'amour (considérer à quelle fin on aime, la qualité de celle que l'on
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Comme le Tasse le remarque clans son Aminta^, de tels préceptes ont rarement, dans la vie, rendu les amants plus habiles ou plus sages; mais la société mondaine à laquelle ils étaient destinés pouvaient y prendre quelque goût de l'analyse.
Les amusements même des bonnes compagnies tendaient à fortifier ce goût. Toutes les fois que les femmes avaient pu imposer leurs préférences, elles n'avaient jamais manqué de diriger les conversations vers les menus problèmes du cœur, vers les questions de casuistique amoureuse qui les ont toujours charmées et où leurs qualités naturelles leur donnent évidemment l'avantage. Les intrigues, les incidents du jour leur fournissaient déjà pour ces entretiens une assez abondante matière et nous voyons par \ Heptaméron comme elles s'entendaient à tirer des histoires contemporaines des sujets de discussions sentimentales. Mais leur pénétration et leur finesse pouvaient s'exercer plus librement sur les situations fictives que l'on s'était amusé depuis des temps très anciens à varier, à compliquer, avec une ingéniosité vraiment surprenante. Il serait intéressant de retracer l'histoire de ces « Questions d'amour » qui, depuis les Jeux Partis du Moyen
aime, quelles précautions il faut prendre pour ne pas perdre son temps et ne pas se rendre ridicule); V : de la jalousie.
L'auteur ne croit guère à l'amour platonique : « Une bien estroite amitié ne peut gueres estre entre l'homme et la femme sans la jouissance du corps » (f'^ 19, b).
Dans ses conseils sur 1 art de plaire, il reconnaît bien ce que cet art a de personnel : « Il y en a tel qui plaira pour faire une privante, là où un autre desplaira le plus fort du monde » (f 38, b).
1. « En quelle escole et de quel maistre s'apprend la longue et douteuse science d'aimer? Ce n'est pas aux escoles de philosophie ny de poésie que cela s'apprend, non pas quand Apollon mesme y serviroit de maistre... » (Chœur du IP acte, tr. de la Brosse, 1591, cité par Marsan, Fast, Dram., p. 46.)
Age jusqu'aux thèses de la société précieuse ^ et aux conversations galantes de M'"" de Scudéry-, ont été l'occupation et le plaisir de tant de belles assemblées — de montrer comment le choix de ces questions, la façon de les poser, la détermination des circonstances qui les précisent, accusent d'une époque à l'autre les changements des mœurs et les variations du goût. Nous devons nous contenter ici de rappeler qu'au xvi*^ siècle ce divertissement n'a rien perdu de son intérêt.
Rien ne le prouve mieux que le nombre des recueils de questions ou de cas litigieux qui se publient en ce temps. De 1525 à 1587, on réimprime au moins treize fois, six fois seuls ^, sept fois avec le commentaire latin a de Benoît de Court*, lourd badinage d'un juriste très ^ érudit, ces Arrêts d'Amour de Martial d'Auvergne, nourris de détails curieux de la vie familière, où le contraste est si piquant entre la frivolité des causes appelées et la gravité de tout l'appareil judiciaire. En 1541, 1 le roman espagnol la Question de Amor^ est traduit en français sous un titre qui en indique assez le thème principal : Le Débat des deux Gentilzhommes Espagnolz sur
1. Voir, dans Sorel, Berger Extravagant, liv, IX, éd. de Rouen, 1640, t. II, p. 171, le programme des thèses d'amour que Lysis veut proposer dans son Université poétique. Voir encore les Fâcheux, II, se. iv.
2. Voir particulièrement la Clélie, t. VIII, p. 1359, et les cent quarante exercices donnés par Bussy-Rabutin dans ses Mémoires.
3. Paris, Phil. le Noir, 1525, in-4°, goth.; 1528 [éd. citée par Du Verdier]; Paris. 1541, in-S"; 1545, in-8''; 1556, in-16; Lyon, 1581, in-16 (avec des titres différents).
4. La première édition avec le commentaire est celle de Lyon, Séb. Gryphe, 1533, in-4^; — Id., Lyon, 1538, in-8<'; Paris, 1544, in-8°; Lyon, 1546, in-8^; Paris, 1555, in-S", et 1566, in-16; Rouen, 1587, in-16.
5. La plus ancienne édition datée de cet ouvrage d'auteur inconnu est celle du 17 avril 1512, s. 1. Les allusions historiques y sont nombreuses et étaient restées longtemps obscures. B. Croce les a très heureusement élucidées : Di un antico romanzo spagnuolo relativo alla storia di Napoli, La Question de Amor [Archii>io Storico per le Profincie NapoUiane).
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le faict d'ainour : Van, nommé Vasquiran, regrette sa mye que mort luy a toUue après l'avoir espousee, et l'autre nommé Flamyan çoudroit mourir pour la sienne à la charge (T en jouir par espousee ou autrement^. Assez longtemps avant que le Filocolo de Boccace ne passe en entier dans notre langue-, on en a détaché l'épisode du Y« livre où se trouvent débattues les Treize Demandes d'amour'^ . Vers le milieu du siècle, la « Question » commence à se présenter sous une autre forme, plus ingénieuse et plus vive, bien faite pour appeler la contradiction et provoquer des débats plus animés : le Paradoxe.
Les Paradossi qu'Orteusio Landi avait fait imprimer à Lyon, en 1543'% pendant un séjour en France, sont en partie traduits, en partie imités par Charles Estienne, en 1553^, et pendant une trentaine d'années on ne cesse de rééditer cette adaptation. C'est là le début d'une littérature « paradoxale » qui s'exerce sur toutes sortes de sujets et de sentiments, mais plus spécialement sur les passions amoureuses et dont les plus spirituels modèles seront peutêtre les Ea:tra{>agances d'Amour'^, qui sont de 1604,