‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 14 sur 192 · Ce développement ne se trouve pas dans Boccace · texte numérisé non relu

Ce développement ne se trouve pas dans Boccace

Par plusieurs fois eu diverses années Les vrais amans furent tousjours eureux Et jouyrent de leurs amours celées...

Mais enfin la fortune leur devient contraire. Tancredus, un jour, les surprend. Il fait saisir Guisgardus au moment où il sortait du caveau et l'enferme secrètement dans la prison du palais. Il appelle sa fille, il lui dit de dures paroles, il lui apprend qu'il va faire mourir son ami.

Sigismonde d'abord baisse la tête,

Comme ung enfant de verges bien batu.

A grant paine s'est son cueur contenu

Que en deux parties n'est fendu tout soudain.

Mais bieiitôt, se reprenant, ayant déjà fait le sacrifice de sa vie, elle parle courageusement à son père. Elle lui reproche l'égoïsme aveugle qui lui a fait garder près de lui, oisive, exposée a aux cas périlleux » une fille qui n'était « de pierre ne de fer, mais humaine ». S'il y a eu faute, elle seule est coupable et mérite d'être punie :

Car se tu as empensé de deCFaire Mon doulx amy Guisgardus : je te prie Que sur mon corps il te plaise parfaire La cruaulté de ta grant felonnie.

Je l'ay requis et prié de complaire A mon vouloir : il ne m'a pas requise,

(c Tu peux, ajoute-t-elle, nous faire mourir tous les deux :

Quant tu auras le corps des deux amans De vie privé transitoire et mortelle, Pas n'en auras les cueurs qui adherens Sont ensemble par manière nouvelle.

Car se il advient que ta cruaulté vueille Livrer a mort moa gracieux amy Ne vueille dieu que je vive après seuUe : Mourir pour vray me fauldra quant et luy.

Le roi ne prend pas au sérieux cette menace. Il commande qu'on étrangle Guisgardus dans sa prison et dans une coupe d'or il envoie son cœur à sa fille :

Sigismonde la coupe d'or receut

Puis descouvrit le présent très piteux :

De son amy le cueur bien apercent,

En le voyant fut son cueur douloureux...

Palle devint, tout son sang remua,

Puis se tourna devers le serviteur

Et luy a dit : vers mon seigneur t'en va

En luy disant qu'il a fait son honneur

D'avoir en or ensevely le cueur

Du plus loyal amant qui fust en vie...

Le serviteur parti, elle regarde (c piteusement le loyal cueur », elle le baise, elle lui adresse « en grant douleur » ces paroles :

... Dieu a voulu par sa noble clémence Que tu soyes entre mes mains tenu, Pour que pleurer puisse a grant abundance Lermes sur toy. Cueur, bien soye tu venu...

... Partir ne veult sans moy, je le scay bien : Nous parferons nostre pèlerinage Ensemblement, cueur, puis que je te tien.

Quand elle a dit, elle boit du poison et elle meurt.

Elle tenoit la coupe entre ses mains Ou reposoit de son amy le cueur Et l'approchoit du sien avecques plaintz : Car de la mort ja sentoit la douleur.

Elle blesmit et pallist la couleur En recevant tous les mortelz assaulx.

Ses femmes lors eurent au cueur freeur Bien savantes qu'enduroit moult de maulx.

On court chercher Tancredus : repentant et désespéré, il commande qu'on enterre ensemble les deux amants.

Le récit fini, « l'acteur » en tire une conclusion sentimentale et une conclusion pratique :

Geste hystoire monstre bien clerement Qu'amour loyal ne peut jamais finer Et que Ton doit filles legierement, Quant elles sont en aage, marier.

Pour le conseil pratique, que Boccace d'ailleurs n'avait pas cru utile de formuler, on ne peut dire qu'il soit tout à fait hors de propos, Sigismonde ayant dans son plaidoyer longuement insisté sur la même idée. Mais il est trop clair que les auteurs qui ont tour à tour transcrit cette histoire ont attaché bien moins d'importance à cette constatation de vulgaire prudence qu'à l'élément dramatique et passionnel.

Le titre même du petit poème l'indique bien : ce qu'on prétendait offrir là aux lecteurs, c'était un exemple (( d'amour parfaicte ». Sigismonde ne choisit son ami qu'après l'avoir connu digne d'elle :

Elle appliqua l'office de ses yeux A très souvent regarder son servant Lequel vivoit tousjours de bien en mieulx.

Guisgardus, quand il a « apperceu le vouloir de sa

dame » :

De bien servir sans reproche ne blasme Délibère, tant qu'il sera vivant, Prest de mourir pour bon renom et famé En la grâce de s'amye desservant.

Sigismonde se montre fidèle au même engagement :

Je l'aymeray inévitablement

Jusque a la mort, c'est ma promesse et veu.

Ce sont aussi les droits de la passion qui se trouvent là exprimés. Guisgardus dit au roi :

Sire, soyez certain Que le pouvoir d'amours sans contredit Est trop plus grant que n'est puissance humain. Il m'a tenu et régi soubz sa main Trop plus forte que n'est vostre puissance.

Certaine qu'elle n'a fait que suivre la loi de la nature qui toujours contre la jeunesse « tend les dars d'amours ;>, Sigismonde relève le front, sèche ses larmes et regarde bravement son père au visage.

La mort même ne peut séparer les âmes bien unies :

Amour loyal ne peut jamais finer.

Cette idée, Boccace l'avait illustrée par d'autres histoires. Il l'avait exprimée de la manière la plus touchante h la fin du conte de Simonne dans cette apostrophe qu'on pouvait déjà lire dans la vieille traduction de Laurent de Premierfait : « 0 bieneurees âmes de deux amans! O très bieneurees âmes, se en l'autre monde les hommes se entraiment, et se vous entramez vraiement ainsi comme en ce monde vous avez amé l'un l'autre!... ))

Mais l'aventure de Simonne était trop simple : c'étaient de trop pauvres personnages qu'une fileuse de laine et le valet d'un maître drapier. Ici la condition des deux amants ennoblissait en quelque manière leur constance et l'acte barbare de Tancredus faisait une conclusion saisissante à ce petit drame de tendresse et de volupté.

Page 1