CHAPITRE III « L'histoire d'Euiialus et de Lucrèce
On ne peut séparer de Histoire de Guisgardus et Sigismonde une autre nouvelle venue aussi de l'Italie, connue d'abord chez nous dans sa rédaction originale, parce qu'elle avait été écrite en latin, mise bientôt en vers français et publiée sous cette forme la même année que le poème de Jehan Fleury et dans le même volume.
iEneas Sylvius, qui devint pape, en 1458, sous le nom de Pie II, avait composé dans sa jeunesse cette Histoire de deux Amants, œuvre bien moderne sous son vêtement antique, et vraiment caractéristique d'une époque où l'observation directe de la vie était en train de transformer et de rajeunir l'humanisme italien.
L'ouvrage avait eu dès l'abord un succès que son auteur regretta bien vite ^ L'imprimerie le répandit dans toute l'Europe occidentale^; en 1493 parut la traduction
1. Cf. sa Complainte ou repentance sur la description par lui faite des Amours d'Eurialus et de Lucrèce. Une édit. de la traduction française à Paris, chez Est. Groulleau, 1548, 8°.
2. ^nee Silvii poète Senensis Historia de duobus amantibus Euryalo et Lucretia. Editions de Rome, de Mantoue, de Bologne, de Venise, de Paris, de Strasbourg, de Cologne, de Leipzig, de Louvain, d'Anvers, de Leide. De 1470 à 1500, au moins trente-deux éditions latines, datées ou non. — Traduction allemande en 1473. Âugsbourg, 4°. — Traduct. italienne, très amplifiée, de Alessandro Braccio, non datée. Florence, 4°, reproduite en 1489. — Traduct. espagnole. Salamanque, 1496, 4°. Séville, 1512. 4". — Deux traductions anglaises non datées.
en vers d'Octavien de Saint Gelais * ; en 1497, celle de maître Anthitus, en vers mêlés de prose ^; c'est peut-être une troisième traduction que celle de 1537^ que nous n'avons pu rencontrer, en tout cas il y en a eu une autre encore en 1551 attribuée par Du Verdier à Jean Millet*.
1. VYstolre de Eurialus et Lucresse, vrays amoureux selon pape Pie. — Dédicace au roi Charles VIII. — Deuxième litre : Traicté très récréatif et plaisant de V amour indicible de eurialus et de lucresse composé par le pape pie, avant la papauté nommé enee silvye, et translaté de latin en francoys. Paris, Anth. Verard, f", goth., 93 fF. non cliiffrés. — L'édition ne porte pas d'indication d'année, mais elle se date facilement par le fait qu'elle est réunie au Traicté de l'amour parfaicte de Guiscardus et Sigismonde et imprimée avec les mêmes caractères.
La traduction est divisée en strophes de huit vers. Elle est anonyme ; mais Octavien de Saint-Gelais l'a reconnue comme sienne dans une stance du livre IV de son Séjour d' honneur :
Quant au premier le livre translatay D'Euryalus et de Dame Lucresse Et qu'en Francoys de Latin le gettay Selon mon sens et ma rude simplesse, Par le vouloir et pour la charge expresse D'une Dame qui ce me commanda.
2. Sensuyt l'histoire des deux vrays amans Eurial et la belle Lucresse compillee par Enee Silvius et translatée de latin en francoys par maistre Anthitus, chapellain de la saincte chapelle aux ducz de bourgongne a la prière et requeste des dames. Lyon, Olivier Arnoullet, s. d. ri497], 4®, goth., 32 flf., fig.
Id., s. 1. n. d., 4% goth., 48 ff.
Id. Paris, Michel le Noir, s. d., 4°, goth., 34 ff.
3. L'Histoire délectable et récréative de deux parfaicts amans esians en ta cité de Sene, s. 1., 1537, 16°.
4. VHistoire d'jEneas Sylvius touchant les amours d' Eurialus et de Lucrèce traduite du latin [par Jean Millet]. Paris, Nicolas Ghrestien, 1551, 8°.
Nous aurons l'occasion de noter plus loin une imitation de cette histoire parue en 1598 : Les Amants de Sienes, où l'on prouve que les Femmes font mieux l'amour que les Vefves et les Filles, par François de Louvencourt, seigneur de Vauchelles. Paris, Jean Gesselin, 1598, 12°. — Id. Leyde, 1706, 12°.
Enfin le poème d'Octavien de Saint-Gelais est réédité, en 1599, à la suite d'un recueil de vers de Jean Bouchet : Les Angoisses et remèdes d'amours du traverseur à son adolescence. Auquel est adjousté une plaisante histoire d' Eurial et Lucresse rédigée en langue latine par yEneas Sylenius (sic), poète (sic) excellent et depuis trad. en vulg. fr. Rouen, Ab. Cousturier, 1599, 12° et 1602, 12°.
La grande faveur dont a joui ce petit roman * nous semble un fait tout à fait considérable. Ici plus de roi ni de princesse; plus de châtiment d'une cruauté exceptionnelle; mais une suite d'incidents assez communs qui ont pu être pris de la vie réelle et que l'auteur a représentés dans le cadre familier de sa ville natale : les simples épisodes d'une liaison passagère entre une bourgeoise et un gentilhomme; comme dénouement, la mort encore, mais une mort sans éclat, discrète et silencieuse.
Voilà bien déjà, ou peu s'en faut, le modèle de la nouvelle sentimentale.
Un jeune cavalier allemand arrive à Sienne, à la suite de l'empereur Sigismond. Tandis que défile dans les rues étroites le pompeux cortège, Eurialus aperçoit à sa fenêtre la dame Lucrèce et il est touché par sa beauté. Elle aussi le regarde fixement et tous deux se sentent portés l'un vers l'autre, a sans sçavoir aucune chose l'ung de l'autre ».
A cette inclination Lucrèce cède dès le premier moment : elle se sent « toute esmeue et passionnée )>. Eurialus délibère pendant quelques jours, mais enfin il se décide à courir cette belle aventure.
Lucrèce a un mari qui veille jalousement sur elle. Ici interviennent les stratagèmes ordinaires : messages portés par une vieille complaisante, inventions hardies pour pénétrer dans la maison de la dame (Eurialus s'y fait porter dans un sac de blé), — et aussi les épisodes attendus : absences du mari, brusques retours, rendezvous manques ou troublés.
1. C'est un roman, en effet, et non plus un conte : l'ouvrage est beaucoup plus développé que le Traicié de Vamour parfaicte de Guiscardus et Sigismonde. La traduction tient 93 fF. doubles in-f°, tandis que le Traicté n'en remplit que 18.
Après « le faict d'amours accomply )>, encore quelques entrevues furtives. Puis la séparation. L'Empereur marche vers Rome : Eurialus suit son maître. Lucrèce veut assister à son départ. Quand elle a « perdu la veue de son amy qui s'en aloit », elle tombe pâmée. Elle laisse tous ses riches habits, elle se vêt de deuil « et oncques puis ne chanta ne rist ».
Pour aucun temps el cheut au lit malade Pour que son cueur d'elle estoit séparé^.
Enfin elle trépasse entre les bras de sa mère « par deplaisance de l'absence de son amy ».
Eurialus apprend au loin cette nouvelle : il en éprouve un chagrin décent. Mais peu après il épouse une noble demoiselle a par le commandement de l'empereur César ».
Il y a dans ce récit des éléments comiques. Le mari, Menelaus, dont le nom même fait sourire, est un personnage de fabliau; c'en est un encore que l'entremetteuse; non moins plaisants, mais plus finement observés, bien plus près de la vie sont le vieux portier Sozie qui sert en grommelant les amours de sa maîtresse, et Pandalus, cousin du mari, ambitieux timide qui aide gauchement à tromper son parent, dans l'espoir d'obtenir, par l'entremise d'Eurialus, le titre de comte palatin.
Mais l'élément sentimental de beaucoup l'emporte. Eurialus reste au second plan : cette aventure n'est qu'un épisode de sa jeunesse; il n'en gardera que des
1. Nous citons la version d'Octavien de Saint-Gelais parce qu'elle est la première. Faut-il ajouter qu'elle rend bien faiblement la grâce et la vivacité du modèle latin ? Elle suit d'ailleurs fidèlement l'original et ici, comme pour l'Histoire de Guiscardus et Sigismonde, l'imprimeur a eu soin de reproduire en marge de chaque strophe les premiers mots latins du passage traduit.
souvenirs tendres, quelques regrets, et la fierté de pouvoir se dire qu'une femme est morte pour l'amour de lui. C'est à la femme que va tout l'intérêt; elle est le centre de l'action. Et cela d'abord est assez nouveau.
On voit bien ce qui manque à Lucrèce : c'est une petite flamme d'idéal, une conception plus chaste et plus raffinée de l'amour. Elle nous inspirerait plus de sympathie si elle opposait aux appels du plaisir autre chose que des motifs de prudence et d'égoïsme. Il y a cependant quelque délicatesse dans le dessin de cette âme légère que relèvera d'ailleurs l'expiation.
A défaut d'un sentiment un peu grave de Thonneur, elle a le souci de sa réputation. Quand la vieille femme « mal renommée » lui apporte le premier message d'Eurialus, elle fait semblant « d'estre marrie » et lui parle rudement :
Lucresse print le papier contenant De Eurialus le cordial amour Et le rompit en iceluy foulant Avec les pies, puis cracha tout autour. En la cendre jetta tout sans séjour.
A la vieille dist : on deust ainsi faire De toy qui es de feu digne en ce jour Plus que de vin boire pour ton salaire.
Quand Lucresse vit la vieille partie Et que seule demouree estoit, Elle chercha partie après partie Ce que rompu et deciré avoit.
Car les pièces en leur lieu remettoit, Les paroUes froissées elle reunit Si gentement que lire on povoit Le contenu qui moult la resjouyt.
Le danger l'attire; elle se défend pourtant, moins contre son amant que contre elle-même. Elle aurait peut-
être résisté toujours si une absence d'Eurialus n'avait inquiété et exaspéré sa tendresse.
L'intention d'analyser est d'ailleurs très apparente. Quand il veut pousser un peu loin l'étude des sentiments, l'auteur a recours à divers procédés, dont on peut même trouver qu'il abuse un peu : le monologue, le discours et la lettre.
Avant de céder au penchant qui le porte vers Lucrèce, Eurialus discute longtemps avec lui-même ^ Il a besoin, pour s'encourager, de se rappeler les exemples des héros et des sages qui n'ont pas eu plus de vertu :
Loisible m'est faire ce que faisoit Julles César, Alexandre, pour une, Ou Hanibal qui en ayma quelque une.
Virgile fut d'une corde tiré
Jusqu'au milieu d'une tour haulte et belle
Ou demoura pendu tout ayré
Sans que jouir peust de la demoyselle.
Il se souvient du Lai (TAristote comme des Faictz merçeilleux de Virgule \ il se représente Hercule filant la quenouille, les animaux mêmes « s'entre-batans pour amour ^ ». 11 ne s'abandonne qu'après avoir constaté qu'aucun être ne peut échapper a cette sujétion universelle.
Lucrèce fait savoir à Eurialus « que voulentiers l'aymeroit », « en faisant argumens pro et contra ».
Dans la première entrevue elle oppose à l'exposé que fait son amant des droits de la passion l'énumération
1. « Comment Eurialus arguoit a soy pro et contra savoir s'il aymeroit Lucresse ou non. »
2. iEneas Sylvius semble s'être souvenu ici de la Fiammette de Boccace (Discours de Vénus, au livre I).
LE ROUAN SENTIMENTAL
complète des raisons, matérielles et morales, qui doivent la tenir attachée à ses devoirs.
Le procédé de la lettre était alors plus original. iEneas Sylvius est un des premiers qui l'aient appliqué au romand Les messages tiennent beaucoup de place dans celte histoire. C'est par des lettres que le cavalier et la dame se font l'aveu de leurs sentiments; c'est par une lettre qu'Eurialus achève sa conquête :
Comme une tour qui est dedans froissée Et par dehors semble estre invincible... Lucresse ainsi fut vaincue et ducctible Par le parler ingénieux et cault.
Lucrèce écrit encore à Eurialus pour lui dire « qu'elle se rend à luy » et lui faire promettre d'être fidèle :
Se me laisses, de tous seras le pire Traitre et cruel que jamés dame vit.
Par un message elle lui fait <c ses complaintes » quand elle apprend qu'il va la quitter, et il lui répond pour la consoler.
Nous verrons que cet exemple n'a pas été perdu et que c'a été longtemps par le procédé de la lettre que les sentiments se sont exprimés dans le roman.
Ajoutons encore que les transports de la fièvre amoureuse avaient rarement été rendus d'une manière aussi pathétique.
Un des épisodes les plus longs de cette nouvelle est
1. Plusieurs lettres aussi dans ce roman de Francesco Florio dont nous n'avons pas à parler ici puisqu'il s'est peu répandu en France et qu'il n'y a pas été traduit : Francisci Florii Florentini de amore Camilli et Emilie Aretinorum liber. Féliciter expletus est Turonis, editus in domo domini Guillermi archiepiscopi turonensis, anno MCCCGLXVII. Hain en cite deux éditions s. 1. n. d. qui sont peut-être de Paris.
le tableau d'une nuit d'amour où tout respire la passion la plus sensuelle. Le vieux Menelaus est absent. A l'heure convenue, Lucrèce ouvre sans bruit la lourde porte de la maison et, quand elle voit son ami, elle tombe entre ses bras défaillante. Eurialus prend peur, craint de lavoir mourir :
Ouvre les yeulx, regarde ton amant, Ma volupté, ma plaisance, ma joye.
Ses caresses la raniment :
Et leur sembla la nuyt si amoureuse Doulce et plaisante, et chascun d'eux disoit Que Mars n'avoit point eu nuyt si eureuse Avec Venus com chascun d'eux avoit.
Ils mêlent beaucoup de mythologie aux manifestations de leur tendresse : ce fut longtemps une manière de relever la saveur des plaisirs et d'ennoblir la volupté. Ils évoquent les claires images de « Ganimedes )>, d' « Ypolite », de Diane; ils supplient « Appollo et Aurora )> de retarder la venue du jour. Parfois Eurialus s'interrompt pour écarter les tissus qui voilent le corps de sa dame et il chante un hymne ardent à sa beauté :
J'ay racheté tous dangiers et perilz,
Il n'est chose que pour toy ne souffrisse,
O poictrine plus blanche que le lis...
Le triste et peu héroïque dénouement de l'aventure n'était même pas fait pour déplaire : il ne rompait point avec cette longue tradition qui voulait que l'amour fit expier un peu de joie par beaucoup de peines'; il comportait une conclusion morale, qui ne manque pas :
1. Un titre : « Gomment les deux amans eurent plus de deul a départir qu'ilz ne avoient eu de joye a converser ensemble ».
Qui ce livre liront s'ilz sont savans Se garderont de choir en telz perilz.
Le breuvage d'amours ne soient bevans Ou d'aloes plus que de miel est mis i.
Enfin en opposant, dans la fin de l'histoire^ la sensibilité de la femme à l'égoïsme et à la légèreté de l'homme, l'auteur semblait vouloir s'assurer les suffrages des dames.
En France, comme en Italie, ils ne paraissent pas lui avoir manqué ".
1. A cette conclusion de l'auteur le traducteur en ajoute une qui lui est personnelle : il remarque judicieusement que la leçon qui peut se dégager de ce récit n'est pas la même pour les deux sexes. Les femmes
A fol amour ne s'abandonneront :
Car il n'est vin si fort qui tant enyvre Que fol amour...
Les cavaliers, eux, ont le droit de céder à la passion, même coupable; mais ils devront imiter le noble Eurialus en gardant de leurs dames Ibonneur et en évitant scandale.
2. Octavien de Saint-Gelais dit qu'il a entrepris sa traduction par l'ordre exprès d'une dame. Maître Anthitus dit aussi qu'il a fait la sienne « a la prière et requeste des dames ».