Paris, 1603, in
284 LE ROMAN SENTIMENTAL AVANT l' (c ASTRÉE ))
(( infecté de Theresie » : « il estoit si afFectionné à sa religion qu'il eust creu estre damné si quelqu'un de contraire créance eust entré en son alliance ». Toutefois, comme Clidamant est riche, « cédant au désir du bien », il agrée provisoirement sa recherche, avec l'espoir que l'amour le décidera à « faire une autre profession ».
Cependant « la furie c[ui sembloit avoir sommeillé au cœur des François plus long temps que l'inconstance de leur humeur ne leur permettoit, les esveilla au meurtre et carnage, si que le sang commençoit d'ondoyer de toutes parts en plusieurs endroits de ce misérable Royaume ».
Les protestants sont peu nombreux dans la ville d'Arles et le séjour leur en devient dangereux. Le marquis de Carillan est obligé de se retirer dans un château très fort qu'il a à trois lieues de là. Quant à Clidamant, il n'hésite pas longtemps entre l'amour qui le retient et le devoir qui l'appelle : sa maîtresse elle-même est trop sympathique à sa cause pour ne pas comprendre qu'il doit la servir en ce pressant besoin. De ses belles mains, « merveille des plus beaux miracles de la nature », elle lui a brodé une casaque de velours blanc où en fils d'or et de soie elle a entrelacé leurs chiffres. Les deux amants se disent tristement et courasreusement adieu, ils se promettent d'opposer la fermeté de leur constance à tant d'obstacles qui les séparent.
Clidamant « passe en France ». Il rejoint l'armée du prince de Condé dix ou douze jours avant la bataille de Saint-Denis *. Il prend part au combat et s'y fait remarquer par sa bravoure, puis il suit le prince dans sa retraite. Courte apparence de paix pendant le siège de Chartres. Mais « les assassinats se resveillans de toutes
1. Où Louis de Bourbon, premier prince de Condé, fut vaincu par Montmorency (1567).
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parts contre ceux de la Religion obligent Monsieur le Prince à la reprinse des armes ». Rencontre malheureuse de Bassac \ où « l'honneur de tous les valeureux et l'astre des plus braves guerriers du monde » est misérablement assassiné. Clidamant, grièvement blessé, est fait prisonnier. Son vainqueur, adversaire courtois, l'établit à Saint-Jean-d'Angely, jusqu'à ce qu'il ait payé rançon.
A Arles, on le croit mort, et un jeune seigneur catholique s'empresse autour de Marilinde; il obtient de M. de Chasteaugéran l'autorisation de faire sa cour. Marilinde, soutenue par sa mère, résiste de son mieux à la volonté paternelle; en de longs entretiens, où jamais son énergie ne se dément, elle essaie de décourager à force de froideur le prétendant qu'on lui impose. Elle serait vaincue sans doute dans cette lutte inégale si Climant délivré ne revenait fort à propos.
La rencontre des deux amants est touchante. Une seule ressource leur reste : l'enlèvement. Marilinde accepte cette idée sans trop de répugnance. La mère, avertie, ne refuse pas son consentement. 11 est seulement convenu que cet enlèvement se fera en plein jour, devant des témoins, que la jeune fille criera, se débattra, qu'on aura l'air de la violenter : sa réputation sera ainsi préservée. Clidamant s'engage solennellement à respecter la vertu de celle qu'il considère dès maintenant comme sa fiancée.
M. de Chasteaugéran avait déjà fixé la date du mariage de sa fille avec le prétendant de son choix. Quelques jours avant la cérémonie, tandis que Marilinde se promène sur les bords du Rhône en un endroit très
1. C'est Jarnac : Condé y fut assassiné par le capitaine des gardes, Montesquieu (1569). Des Escuteaux fait là un éloge enthousiaste du Prince, et non moins amphigourique.
fréquenté par la bonne compagnie, Clidamant, accompagné d'une quinzaine d'hommes masqués, s'élance de la cabane d'un marinier où il avait caché sa troupe. A la vue de ces gens en armes les dames s'enfuient « craignant quelque entreprinse sur leur ville », les cavaliers même font (( une retraite honorable ». Marilinde crie inutilement à l'aide, elle est entraînée avec sa suivante vers une barque qu'on avait tenue prête : « tout le rivage resonne des cris que font ces Damoiselles ravies ».
Le roman ne se termine pas là : il se continue par des aventures assez curieuses sur lesquelles nous aurons tout à riieure à revenir. Disons seulement que les deux amants ayant gagné la mer et étant montés à bord d'un grand navire, un naufrage les jette dans une île déserte où ils attendent de longs mois quelque secours.
Et certes ce malheur leur estoit une faveur du Ciel qui les avoit voulu escarter de la sorte, afin qu'ils ne fussent enveloppez es assassinats cruels qui s'executoient en ce temps par toute la France : où pour lors servoit d'entretien l'effet lamentable qui s'estoit passé, la funestement malheureuse journée de S, Barthélémy.
Des marchands de Marseille les aperçoivent enfin sur leur rocher et les ramènent sur les côtes de Provence. M. de Chasteaugéran est mort : « la capitulation faite devant la Rochelle semblant donner la tranquillité à cest estât », rien ne s'oppose plus au mariage et Clidamant « obtient en espousant sa Maistresse le bien tant passionnément attendu ».
L'affectation et le mauvais goût de Des Escuteaux rendent cette histoire assez difficile à lire. On peut supposer aussi que l'auteur n'a pas eu grand'peine h l'imaginer et qu'il en a trouvé dans la réalité les
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données principales. Mais on ne peut lui refuser le mérite d'avoir choisi un beau sujet. La question religieuse, abordée avec une rare franchise, les obstacles qu'elle oppose à une inclination mutuelle, les divisions qu'elle sème entre des familles unies, plus encore, dans une même famille, la tyrannie paternelle mise au service d'une foi intolérante, et par-dessus tout cela ces souvenirs toujours brillants des guerres, des cloches de la Saint- Barthélémy, ne sont-ce pas là les éléments d'un drame assez émouvant*?
1. Ces éléments, le théâtre ne tarde d'ailleurs pas à les reprendre. Voir, par exemple, la P/ùlis de Chevalier, tr. en 3 actes, en vers, Paris, Jean Jannon, 1609, in-12.