Nouu. XVIII
2. Les Amours du Baron de VEspine et de Lucrèce de la Prade (1598); La Constance d' Alise e et de Diane (1602); Le Bouquet de la Feintise (1610).
3. Un exemple entre beaucoup : « Le mariage de M. de Vendosme avec JVP'* de Mercœur, que le Roy veut absolument voir s'accomplir, est accroché par le refus de la fiancée qui décide plustost de se retirer aux Gapuchines que de donner son consentement ». (L'Estoile, t. XI [1607- 1609], p. 81).
4. Le Journal de l'Estoile le prouve amplement. Voir aussi d'Avenel, La yoblesse sous Richelieu, p. 121 et suiv.
FIN DU XVr ET COMMENCEMENT DU XVII* SIECLE 293
dire que Tautorité despotique des parents trouvait là son contrepoids naturel. Le roman n'avait donc pas de raisons de se priver d\in dénouement commode, point du tout extraordinaire et que les âmes sensibles, « les belles âmes » de ce temps, devaient considérer comme une revanche légitime. La seule précaution à laquelle les auteurs étaient tenus était de préserver jalousement dans cette situation délicate la vertu de leur héroïne : ils n'y manquent pas, en général. Avant de quitter la maison paternelle, les demoiselles ont grand soin de prendre sur ce point toutes leur assurances : elles font jurer à leurs amants qu'ils n'abuseront pas des avantages qu'elles leur donnent et ceux-ci sont trop bien disciplinés pour oser risquer la moindre entreprise ^
Dans Tîle déserte où nous avons vu que la tempête avait jeté Clidamant et Marilinde'-, Clidamant respecte pendant de longs mois la pudeur de sa maîtresse. Lorsqu'enfin, aucun secours n'arrivant, il est en droit de conclure qu'ils sont tous deux condamnés à finir leur vie dans cette solitude, il lui laisse timidement entendre, avec beaucoup de circonlocutions galantes, l'appelant : « beau soleil de mon bien » ou : « bel astre de mes jours )), qu'elle aurait peut- être le droit de « contenter sa flamme ». Mais la chasteté de Marilinde ne se rend pas encore et demande d'autres délais : « Je vous supplie, dit-elle, de m'accorder autant de temps comme il y a que nous sommes en ce solitaire désert, au bout duquel
1. Il faut signaler comme une exception les héros du Martyre d'Amour (1603), Gariphile et Marphise, qui, après un enlèvement, « s'oubliant en leurs privautez, consomment leur mariage juré ». Mais ils ont l'excuse d'avoir mangé sur une terre lointaine des fruits inconnus •< dont la propriété est d'enivrer comme le vin ».
2. Les Véritables et heureuses Amours de Clidamant et de Marilinde (1603), par des Escuteaux. Voir plus haut, p. 286.
si nous n'avons d'autre espoir d'une meilleure fortune, je vous promets que, ceux qui sont icy avecques nous et le Ciel estant tesmoins de nostre mariage, vous aurez de moy avec toute liberté ce que vous ne me pouvez plus demander sans troubler violemment mon contentement ». Elle est heureusement délivrée avant le terme qu'elle avait fixé et, après quatre années d'absence, Clidamant la rend à sa mère aussi parfaitement pure qu'il l'avait reçue de ses mains.
Les autres amants fugitifs, que le Destin n'a pas ainsi séparés du reste des hommes, rachètent leur audace par des scrujîules non moins délicats. Ils n'ont jamais l'idée de recourir h ces mariages clandestins dont l'usage était pourtant si répandu et que les tribunaux ne se lassaient pas de condamner sans réussir à en diminuer la fréquence ^ : ils attendent patiemment que les parents intraitables se soient adoucis ou qu'une mort opportune vienne lever l'obstacle qui retardait leur union.
Quand la vie claustrale lui paraît insupportable, quand, pour une raison ou pour une autre, l'enlèvement est impossible, l'héroïne de roman dont on veut forcer l'inclination n"a plus qu'à se résigner ou à mourir.
Elle meurt, le plus souvent. Beaucoup d'auteurs pourraient s'écrier comme Jacques Corbin dans son Martyre d'Amour : « Voyez icy fumer les torches mortuaires qu'une cruauté paternelle a trop misérablement allumées ». — Quand elle se résigne, elle accepte tristement et silencieusement l'époux qu'on lui impose : elle est trop vertueuse pour concevoir seulement l'idée qu'elle a à sa disposition une vengeance toute prête ^.
1. Voir les considérants de certains de leurs jugements cités par D'Avenel, loc. cit., p. 122.
2. Je ne vois que l'auteur des Amours de Glorian et Ismene (1600) qui
Elle ne songe même pas pour l'avenir au « démariage », c'est-à-dire à l'annulation que l'autorité ecclésiastique accordait alors si facilement ^ Une seule d'entre ces victimes ose protester contre l'indissolubilité de ces durs liens - :
On sçai":, dit-elle, et j'ay appris que les loix disent que le seul consentement fait le mariage, qui ne peut naistre que d'une libre et franche volonté, exempte de toute contrainte et de toute force... Il n'y a personne qui aye participé aux affaires de nostre maison, voire qui l'aye fréquentée, qui ne sçache de quels artifices, de quelle puissance, de quelle authorité, de quelles menaces et mauvais traictemens mon père... et ceux de qui je despendois ont usé sur moy potr me faire condescendre au mariage du sieur Pompée et de moy : la force... eut le pouvoir de me rendre sa concubine, ma volonté 7 contredisant, pour m'estre auparavant promise à Hypolite.
Et enfin c'est le droit au divorce qui s'affirme Ici nettement :
Puis que les loix permettent à ceux qui entrent en religion par force, qui font et jurent l'obligation des vœux accoustumez, de s'en pouvoir (!ispenser et licentier : pourquoy la mesme raison n'aura elle pouvoir au mariage : duquel les promesses ne peuvent
laisse prévoir, très discrètement d'ailleurs, cette suite possible de son histoire.
1. Voir d'Avenel, loc. cit., p. 125. — Un peu plus tard Jean de Lannel s'élèvera avec vivacité contre cet abus des « desmariages » :
« Et quoy, dit Ennemidor, se peut-on desmarier si aisément que cela? Mon nepveu, respondit Argentuarre, l'abus est aujourd huy si grand en Galatie, qu'on ne void rien de plus commun que les desmariages : de sorte eue j'estime qu'avec le temps on n'espousera plus les femmes, on les louera seulement comme on fait des servantes, jusques à ce qu'on en soit las. Dites plustost, répliqua Archipercas, que les femmes loueront les bonmes comme des valets, jusques à ce que leur fantaisie les pousse à les changer pour en avoir d'autres, car vous sçavez bien que ce sont tousjcurs elles qui se plaignent. » {Le Roman Satyrique, Paris, T. du Bray, 1624, in-8°, p. 973.)
2. Les Amours d^Hypolite et d'Isabelle^ par Meslier, Rouen, R. du Petit- Val, 1597, in-12, p. 203 et 204,
296 LE ROMAN SENTIMENTAL AVANT L u ASTREE »
pas obliger plus estroitement ceux qui les fout aux hommes, que les vœux de religiou ceux qui les jurent à Dieu * ?
Un autre abus de la puissance paternelle fait le sujet d'un roman de Nervèze, Les Religieuses Amours de Florigene et de Meleagre ~.
Dans Tancienne France les familles nobles sont généralement nombreuses : il convient qu'elles le soient pour que la race ne soit pas exposée à disparaître. Ces fils et ces filles sont pour les parents une lourde charge : « Quand on a trop d'enfants pour les établir avantageusement sans faire tort à l'aîné, on donne à l'Eglise ce supplément de famille^ ». De là tant de cadets, abbés sans vocation *, tant de filles enfermées contre leur gré dans une abbaye ou dans un monastère.
De tout temps, prédicateurs ou moralistes^ ont protesté contre une telle coutume ^ : « L'établissement de
1. P. 204. — Dans la seconde édilion du Passetemps de François le Poulchre, publiée la même année (Paris, Jean le Blanc, 1597, in-12), on retrouve la même idée : « Je ne pense point qu'il y ait au monde gesne si cruelle, chaisne ny attache si dure et forte, brief tourment si sensible que deux conjoincts par mariage ne s'aymans pas estre neantmoins contraincts d'user leurs jours ensemble.... Le libelle de répudiation et divorce des Romains seroit bien plus toUerable à l'un et l'autre sexe. » (F° 53, a et b).
Montaigne avait d'ailleurs exprimé une opinion analogue au Livre II des Essais, ch, xv.
2. On peut le dater de 1600 ou de 1601. L'éd. de Paris, A. du Brueil, 1602, in-12, est qualifiée de « dernière édition ». C'est la VI* Hist. des Amours Diverses (1606).
3. E. Bertin, Les Mariages dans l Ancienne Société Français;. 1879, p. 140.