‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 161 sur 192 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le fond sentimental.

Parmi les romans que nous classons dans le genre sentimental, il en est sans doute qui ont des dénouements d' a histoires tragiques^ n ou qui sont coupés d'incidents relevant plutôt du roman d'aventures^; on trouve en quelques autres la plupart des moyens dramatiques dont Cervantes va bientôt user dans ses nouvelles sérieuses^ et il est curieux de noter en passant que la conclusion du Triomphe de la Constance'' (retour inespéré d'un captif au moment où sa maîtresse va prendre le voile) est exactement celle de V Espagnole- Anglaise. D'autres enfin, comme nous venons de le voir, font une certaine place à des événements politiques de date récente ou à des ques-

1. Au moment d'être heureux, un amant est assassiné par son rival {Les Espines d'Amour, 1604). Une demoiselle repoussée par le père de son amoureux s'empoisonne sous ses fenêtres [Histoire de la Chiaramonte, 1603], Un gentilhomme est brûlé par le père de sa maîtresse et celle-ci, pour donner une belle preuve de sa constance, se jette aussi dans le brasier {Le Martyre d'' Amour, 1603).

2. Le baron de l'Espine est pris par les Turcs et meurt en Alger {Les Amours du Baron de l Espine et de Lucrèce de la Prade, 1598). Un voyage de plaisance commencé au Havre se termine par une longue captivité à Constantinople [Les Amours de Filerophon et de la belle de Manfoue, 1604).

3. Les Novelas exemplares n'ont paru qu'en 1613. Le privilège donné à Madrid est du 8 août 1612.

4. Le Triomphe de la Constance, où sont descriptes les Amours de Cloridon et de MelUflore, par A. de Nerveze, Lyon, Thibaud Ancelin, 1605, in-12.

tions d'ordre social. Mais là où ces éléments se rencontrent on sent bien qu'ils sont accessoires, et très grand est le nombre des auteurs qui s'en privent tout à fait.

D'une façon générale, le roman sentimental de cette époque est d'une simplicité de composition tout à fait remarquable : un amour, un obstacle, et, quand l'issue est heureuse, un mariage. Quatre personnages au plus : Tamant, la maîtresse, le père ou la mère de la demoiselle ou toute autre personne ayant autorité sur elle ; quelquefois un autre prétendant à sa main.

Antonide a agréé l'amour de Clarimond. Sa mère fait choix pour elle d'un fiancé de meilleure maison : ce fiancé meurt d'une pleurésie. Clarimond épouse Antonide ^

Florixlaux aime Filonie : leurs parents les séparent. Florixlaux va se consoler et oublier « à Bruxelles en Brabant ■ ».

Lintason a été présenté à une grande dame qui lui demande de venir souvent chez elle pour tenir compagnie à son fils et lui « rafreschir la mémoire de ses estudes » : il s'éprend de sa nièce Pallinoé et demande sa main. La grande dame paraît d'abord disposée à la lui accorder, mais, en fin de compte, elle la lui refuse. Lintason exprime en vers et en prose son dépit, puis « il se rend maistre de ses passions^! »

Caelidor a gagné le cœur de la belle ^'Emée : il est tué à Bruxelles où l'a appelé le service du roi. Sa maîtresse

se retire dans un cloître et meurt de chagrin ^

1. Les Chastes et heureuses Amours de Clarimond et Antonide, par des Escuteaux, Paris, 1601, in-12.

2. La Vivante Filonie, par Faure, Paris, .J. Gesslin, 1605, in-12.

3. Les Constantes et infortunées Amours de Lintason avec Vinfidele Pallinoé, par de la Regnerye, Paris, M. Guillemot, 1601, in-12.

4. Les Chastes et pudiques amours du Marquis de Cœlidor et de la belle JEmee, par Fr. de Menantel, sieur de S. Denis, gentilhomme Picard. Ce

FIN DU XVl*^ ET COMMENCEMENT DU XVIl^ SIECLE 303

Par ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, on voit combien est mince la matière de ces histoires, combien les événements y sont communs, voisins du train ordinaire de la vie. Ainsi se manifeste dans le choix et dans le développement des sujets une tendance très nettement naturaliste, tandis que dans le domaine des sentiments l'idéalisme non moins nettement triomphe.

Cette absence de péripéties laisse le champ très libre à l'analyse. Mais il ne faut pas s'attendre à ce que cette analyse soit neuve et bien pénétrante.

La faute en est d'abord aux auteurs, médiocrement cultivés, en général, peu capables de composer un caractère dans sa complexité naturelle et de dégager dans un individu les particularités de son être moral. ]Mais il faut reconnaître aussi que les lois imposées à ce genre par le goût contemporain limitaient singulièrement le champ de leur observation.

D'une part, nous l'avons vu, l'on demandait au roman d'être en quelque sorte une école de vie mondaine. Il ne convenait donc pas que Clidamant se distinguât trop de Florimond, ou Filonie de Myrtille, parce que les uns et les autres devaient être l'expression d'un même idéal que l'accord de toute une société voulait faire prévaloir. Il fallait qu'ils fussent représentés, non dans des états d'âme exceptionnels, mais au contraire dans les situations les plus courantes, pour qu'on pût dans les étapes normales ou dans les crises ordinaires d'une cour suivie s'inspirer de leurs gestes, de leur attitude, de leurs propos ^

roman est un peu postérieur, il est de 1612, Paris, René Brelet, in-12, 90 ff. [Privil. du 17 fév. 1612.]

1. Cela explique peut-être que « les grands sentiments », les idées de renoncement et de sacrifice, étant hors de l'ordre commun, aient si peu de place dans ces histoires. Je ne les rencontre que dans un passage,

D'autre part la conception dominante d'un amour purifié écartait toute représentation d'un attachement coupable et, par exemple, les troubles, les remords, les complications sentimentales de l'adultère. — La tradition établie de l'amour loyal et fidèle, excluant en général les revirements, les caprices, les manèges même de la coquetterie, rendait par là même impossible toute pein-

assez beau d'ailleurs, des Amours de Florimond et de Clytie (1607j, par Biaise de Saint-Germain,

Le père et la mère de Clytie, très flattés de la recherche d'un grand seigneur, Eurymédon, vont lui donner leur fille. Florimond, qui apprend des parents même cette nouvelle, leur demande la faveur de dire à sa maîtresse un dernier adieu. Elle vient « dans la salle », s'assied sur un petit lit qu'il y avait et il se met à genoux devant elle, « demeurant assez longuement sans pouvoir parler, arrousant ses belles mains de ses larmes, elle non moins saisie de douleur que luy ».

Il lui reproche d'abord son inconstance : « Sont-ce là les effets de vos sermens ? Sont-ce là vos belles promesses? » Je vous assure, lui répondelle, « que le bel esprit de Eurymédon, ses biens, ses grandeurs, l'honneur qu'il me fait de me vouloir espouser, n'ont de quoy me faire varier l'affection que je vous ay vouée. Ce que je vous tesmoignerois si ma fortune n'avoit asservi ma liberté sous la domination d'un père... Vous pouvez donc voir si je ne seray la plus cruellement punie, me voyant engagée sous une servitude contraire à mon dessein... Mais si l'interdiction en est au corps, elle ne le peut eslre à 1 ame qui, comme divine, ne peut recevoir altération des accidens. Elle a esté acquise par la force de vostre meritte, rien ne la vous peut oster : asseurez vous de mon cœur, et qu'il n'y a aucune espèce de péril, où je ne m'azarde pour vous préserver mon amour... » Et Florimond répond : « Je vous demande pardon, Madame, si par mes parolles j'ay offencé vostre divinité : mais mon mal me rend si furieux que je suis privé de raison et de jugement... Je ne vous supplie point de désobéir à Monsieur vostre père. Car le faisant vous offenseriez vostre honneur, ni moins de vous resouvenir de mes peines, ne voulant de vos incommodités recevoir mon allégement ».

« Je vous adjure, ajoute-t-il, par la saincte affection dont je vous ay adorée de vouloir vivre heureuse et contente avec le bien heureux Amant à qui le Ciel vous a donnée et d'esteindre le souvenir de ma fidelle passion, dont la mémoire ne vous peut arriver sans douleur, » (P. 153 et sq.)

Le morceau est à coup sûr intéressant et la noblesse des sentiments exprimés y a soutenu le style de l'auteur. Il est probable que le roman de Biaise de Saint-Germain (qui ne porte malheureusement pas d'Achevé d'imprimer) a paru avant la Première partie de VAstrée, qui est aussi de 1607, mais de la fin de l'année, et où l'on peut trouver dans l'histoire de Celion et de Bellinde (livre X) une situation et un développement à peu près pareils.

ture de la passion la plus variée et la plus émouvante, la jalousie.

Enfin il était admis que si l'amour de l'homme est subit et presque fatal, celui de la femme doit naître lentement, fleurir timidement dans la tiède atmosphère des hommages discrets et des conversations courtoises : il n'est pas un don spontané du cœur, mais le prix presque assuré d'une laborieuse conquête. Par cette convention^ aussi bien que par la simplicité voulue du sujet qui réduit le plus possible le nombre des personnages, se trouvent éliminés ces jeux d'amours irrésistibles et contrariées, ces « estranges brouilleries » (Selvagia aimant Alanio, qui aime Ysmenia, qui aime Montano, qui aime Selvagia *) et tous les conflits qui en résultent, riche matière pour qui voulait étudier le mécanisme des sentiments, que Montemayor avait déjà exploitée, dont d'Urfé va bientôt faire son profit et que plus tard Racine ne dédaignera pas.

Un fait prouve bien que ce sont surtout ces règles convenues qui ont condamné le roman à une observation assez pauvre et assez banale : les seuls ouvrages où l'on rencontre quelques essais de psychologie intéressante sont ceux qui s'en sont délibérément affranchis.

En 1596, l'auteur de La Mariane du Filomene^ ose encore mettre en scène une maîtresse infidèle, et c'est pour lui une occasion de représenter avec un grand air de vérité les variations d'une fille sensuelle et assez perverse qui, son caprice satisfait, se détache peu à peu de son amant, le quitte, le reprend, invente d'ingénieux mensonges pour se débarrasser de sa poursuite et le berne enfin de mille façons avant que ce galant trop ingénu comprenne qu'il a cessé de plaire.

1. La Diana, liv. I, éd. d'Anvers, Pedro Bellero, 1575, f. 28, b.

2. Paris, Claude de Montr'œil et Jean Richer, 1596, in-12, 243 ff.

LB ROMAN SENTIMENTAL

Dans la première histoire de V Enfer dWmour^, J.-B. du Pont introduit, contre toutes les convenances, une demoiselle trop ardente qui se donne à son amoureux avant le mariage et un gentilhomme inconstant qui « se saoule en trois mois des embrassements de cette belle » : de cette infraction au bel usage résultent une situation tout à fait tragique et une étude de passion jalouse qui ne peut pas ne pas faire penser à Hermione.

Zanobio a conduit à Venise Victoria, sa trop facile conquête; bientôt il Tabandonne pour se mêler au brillant cortège d'adorateurs que promène par la ville la belle courtisane Porapea. Froideur, reproches, coquetterie, supplications, humbles caresses, il n'est pas de moyens que Victoria n'emploie pour le ramener. Il affecte d'autant plus de la fuir. Il la repousse avec rudesse. Un soir que, masquée, elle l'a attiré par surprise dans une gondole, l'ayant reconnue il saute dans le canal pour lui échapper et gagne le bord à la nage. Elle est prise enfin d'un désir furieux de vengeance : ce Je t'osteray bien, s'écrie-t-elle, le moyen de jouir de tes impudicques amours. »

Elle fait venir chez elle un jeune Vénitien qui depuis longtemps brûle pour elle sans espoir :

Philocalle, lui dit-elle, je ne vous entretiendray pas du discours ny de mes malheurs ny de l'injustice que Zanobio me faict : l'un

et l'autre vous est assez cogneu Il faut, cher Philocalle, il faut

que ce traistre meure. Je ne puis vivre sans estre vengée. Je verray bien maintenant si vous avez autant d'amour au cœur que sur la langue. Mais non, ne changez point de couleur : dictes-moy tout à faict que vous n'en voulez rien faire. Je vous quitte de vostre

1. V Enfer d'Amour, où par trois histoires est monstre à combien de A malheurs les amants sont subjectz, par J.-B. Du Pont, Lyonnois, Lyon, Th. Ancelin, 1603, in-12, 117 ff. — Trois éditions.

FIN DU XVr ET COMMENCEMENT DU XVII* SIECLE 307

parole : la recompense que je promets à celuy qui me fera ce service, ne me laissera pas sans vengeance^.

Philocalle, d'abord troublé, se reprend et fait le brave : « Vous me faictes tort, Madame, de douter de ma bonne volonté... Je vous promets de vous apporter la teste de vostre ennemy avant que le Soleil ait faict deux courses. » — « Tout beau, Philocalle, vous avez à faire à plus forte partie que vous ne pensez pas. J'av bien peur que vous ne puissiez pas observer vos promesses. »

Philocalle s'élance, il court vers la place Saint-Marc où il sait qu'il rencontrera son rival. La jeune femme reste seule, ne sachant déjà plus si elle doit souhaiter ou redouter sa victoire, épouvantée de ce qu'elle a fait. Un messager accourt : Zanobio est mort, Philocalle est mourant. Victoria se désespère :

Bon Dieu! qu'ay-je faict! avoix* consenty à ce meurtre!... Je ne me suis pas seulement rendue coulpable de ta mort, ô cher Zanobio ! mais aussi de la ruine de tout ce que le ciel et la nature firent jamais de plus beau.

Sortez, sortez, vengeresses furies! armez vos fouets de nouvelles courroyes, et vos testes d'une chevelure des plus horribles serpents que vostre Averne produise...

O maudicte Jalousie! C'est toy qui m'as faict résoudre à commettre ce crime Je veux faire pénitence de mon erreur. Je te

veux suivre, cher Zanobio! la mort ne peut rien sur l'Amour...

La parolle me faut et mes yeux se troublent...

Adieu, mes amis, faictes je vous prie que le corps de Zanobio et le mien n'ayent qu'une tumbe ^.

Dans sa seconde histoire, l'auteur du même recueil, rompant aussi hardiment avec la tradition, a osé peindre un amour adultère. Clirie, « mariée à un des

Page 1