Enfer d'Amour, i° 66, a
souvent elle va pleurer « dans la galerie où elle avoit receu de Pyrmestre le premier baiser » : elle dépérit lentement, elle meurt de regret.
Il est fâcheux que pour rester fidèle à ses traditions et à son rôle le roman ait dû se priver, à l'ordinaire, de semblables sujets. L'étroitesse des limites qui lui étaient imposées le condamnait à s'enfermer dans l'étude d'un très petit nombre de sentiments et de situations, dont la succession même était presque déterminée d'avance : émotion des premières confidences, chagrin des séparations, protestations, véhémentes d'un côté, plus retenues de l'autre, contre la persécution des pères ou contre la rigueur du destin, et enfin, suivant que l'issue est heureuse ou malheureuse, les débordements de joie ou l'interminable série des plaintes. Voilà la pauvre matière sur laquelle les trois quarts de nos auteurs ont dû s'exercer. Faut-il s'étonner qu'ils se soient tant répétés?
Le caractère de l'amant est si bien fixé qu'on peut le dire immuable; dès la première rencontre, une affection parfaitement noble et pure envahit son âme, si vive qu'elle ne pourra plus s'accroître, si constante qu'elle ne pourra jamais diminuer. Chez les parents non plus aucune lutte intérieure : ils sont insensibles aux souffrances qu'ils causent et ils déclarent, une fois pour toutes, leur volonté inflexible. Fort de leur appui, le prétendant qu'ils favorisent s'impose sans délicatesse et n'essaie même pas de se faire aimer. Le seul caractère un peu mobile et un peu complexe est celui de la jeune fille. Les romanciers se sont visiblement appliqués à noter dans son cœur timide et rebelle le progrès insensible de l'amour, la résistance de la fierté et de la pudeur, la douceur et l'humiliation de l'aveu. Mais pour varier
FIN DU XVI^ ET COMMENCEMENT DU XVIl" SIECLE 311
l'analyse il eût fallu différencier ces figures de jeunes amantes : c'est ce qu'ils n'ont pas su, ou n'ont pas voulu. Ils s'en sont tenus a un type consacré. Inévitablement belle et gracieuse, mais d'une beauté et d'une grâce qu'aucun détail ne précise ^ toujours leur demoiselle idéale suit par les mêmes étapes le même chemin.
Ajoutons encore que ces caractères artificiels sont représentés, non en action, mais dans la passivité de l'état sentimental. Les épreuves que traversent les amoureux ne mettent en jeu que leur sensibilité. Il est vrai qu'elle s'exalte au delà de toute mesure. La moindre contrariété se traduit en angoisses, en regrets indicibles. Séphora ayant refusé un baiser à Cléophas, « ce pauvre jeune homme eut tant de regret de ce refus qu'il esvanouït^ ». Les dédains de sa Mariane entretiennent Filomène dans un état perpétuel de lamentation ^ : le jour et la nuit, « les larmes lui ruissellent des yeux ». Au sortir de ses entrevues avec l'insensible Pasithée, « ne pouvant souffrir les violens assauts de sa douleur », Yrion « est contraint de se mettre dans le lict* ». On devine en quel abattement peuvent jeter des peines plus sérieuses. Quand il apprend que son amie est promise à un autre, « le brave Lydamant tombe du coup de céte nouvelle comme un homme touché du foudre, avec aussi peu de mouvement que s'il fut soudainement expiré d'une apoplexie^ ».
De tels amants ne sont guère capables de réagir. Au
1. Par exception, un essai de portrait, assez banal d'ailleurs et détestablement orné, dans V Enfer d'Amour, {° Z, b; — et une description de costume dans La Mariane de Filomene, i° 227, a.