CHAPITRE XIÏ
Les conversations, les lettres et les vers.
L'action si peu vivante de ces histoires est encore retardée par les longues conversations qui en faisaient peut-être, aux yeux des lecteurs contemporains, le principal attrait. Les discours des amoureux y remplissent souvent plus de la moitié du volume; dans les romans à succès, ils s'allongent d'une édition à l'autre ^
Nous avons noté plus haut le goût de la société du temps pour le langage orné et les propos courtois. Cet art du « bien dire », qu'on n'avait jamais tout à fait oublié en France, était devenu depuis la reprise de la vie mondaine le grand moyen de plaire. Aimer était plus que jamais la grande affaire, mais il fallait savoir aimer, c'est-à-dire connaître les attitudes et les formules du bon ton pour toutes les circonstances et pour tous les moments d'une cour suivie. Qui ignorait ces secrets, aimait bassement. Cette galanterie avait ses codes : Thrésors, Manuels ou Bréviaires. Nous avons montré comment les romanciers avaient été conduits à en mettre
1. Kous pouvons prendre pour exemple Les Amours de Polipliile et de Mellonimphe de Du Souhait (Lyon, Th. Ancelin, 1599, in-12), où il n'y a guère que des conversations. En 1600, une 2* édit. (Paris, G. Robinot, in-12), où ces conversations sont encore plus développées; en 1605, une 3* (Lyon, Th. Ancelin, in-12), revue, corrigée et augmentée de nouveau par l'auteur; une 4* en 1610.
en exemples les préceptes. Ils entreprirent de vulgariser la politesse et ce fut probablement là leur principal rôle. On ne pourrait pas expliquer autrement tant de discours inutiles qu'ils prêtent à leurs héros et surtout la longueur de ces préliminaires dont le thème est toujours pareil, le cavalier enguirlandant de mille fleurs sa déclaration, la demoiselle se défendant de tous ces compliments et refusant de s'enofacrer si vite.
Veut-on avoir une idée de ces modèles d'entretiens qui sont, pour plus de commodité, disposés sous forme de dialogues?
Mellonimphe. — C'est vostre courtoisie qui me preste les faveurs que le Ciel et la nature m avoieut déniées.
PoLiPHiLE. — Les souffreteux ne doivent rien prester aux riches.
Mellommphe. — Aussi mendie-je les richesses de vostre esprit pour revestir la nudité du mien.
PoLiPHiLE. — J'ay apris à me cognoistre, je ne puis mescognoistre mes imperfections..., etc. *.
Reprenons dix feuillets plus loin; la conversation en est au même point :
PoLiPHiLE. — Ma chère Princesse, c'est la coustume des malades de courre à leur remède et aux amans de demander guerison à celles qui ont causé leur blesseure.
Mellonimphe. — Ceux qui n ont point de mal, n'ont pas besoing de guerison.
PoLiPHiLE. — Vostre beauté est ceste hache d'Achille qui, causant ma playe, porte ma médecine.
Mellonimphe. — Vostre remède m'est incogneu aussi bien que vostre blesseure.
PoLiPBiLE. — Vous estes comme ces mauvaises mères, vous reniez ce que vous faictes naistre ^
1. Les Amours de Poliphile et de Mellonimphe (1599), de Du Souhait, P3, b.