Ibid., p
vait perfectionner l'éducation sentimentale de ce public choisi.
Il ne s'agit pas ici d'aventures compliquées ou sanglantes; la conclusion même de l'histoire n'est pas tragique : l'héroïne songe à mourir, mais elle ne meurt pas. Rien d'extraordinaire, d'exceptionnel dans cette fiction, la plus simple du monde. Le sujet est encore un adultère (le Moyen Age a surtout représenté l'amour coupable), mais on ne trouve ici aucune trace de libertinage, aucun de ces incidents plus ou moins comiques qui accompagnent, dans le fabliau ou dans la nouvelle, toute mésaventure conjugale. Le mari joue un rôle honorable et même touchant; il est bon, attentif et tendre; Fiammette lui garde une affection reconnaissante, presque respectueuse; elle l'appelle toujours : il caro niarito. Ici enfin n'intervient aucune considération matérielle, aucune contrainte religieuse ou morale ; il n'y a qu'une chose qui compte, c'est l'amour; rien ne vaut les joies qu'il donne, et l'àme la plus meurtrie, la plus désabusée se rattache à la vie par l'espoir de connaître encore ses voluptés amères. Fiammelte pourrait écrire comme le Dante :
Tutti li miei pensier parlan d'amore.
Sa passion a été subite et fatale : c'est un caractère qui reparaîtra dans beaucoup de nos romans. Du jour où, dans une église de Naples, Pamphile, ce bel adolescent dont la barbe « commence à poindre », en qui Boccace a voulu représenter peut-être une image idéalisée de sa jeunesse, son « effigie )> demeure pour toujours (( emprainte en son cueur ». Cet instant l'a fait « maistre et seigneur de sa vie », et, au contraire de Pétrarque bénissant « le jour et le mois et l'année et la saison et
le temps et l'heure... où il fut rencontré des deux yeux qui l'ont lié ' », elle peut maudire l'occasion qui vient de fixer sa triste destinée :
Celluy fut le jour auquel premièrement de dame honnoree je devins misérable, serve, esclave et subjecte. Ce fut le jour ou premièrement je congneu amour dont jamais n'avoys eu congnoissance. Celluy fut le jour auquel premièrement le venin de Venus contamina mon cueur pur et chaste^...
Elle fait chercher Pamphile dans Naples , elle le retrouve; il la presse, elle ne lutte guère : Ma chi puô resistere ad Amore, quando eglij tutte le sue forze ope^ i^ando, soppone? « L'on ne pourroit résister a Amour quand de tout son pouvoir il s'efforce. ))
Bientôt Pamphile s'en va, rappelé, dit-il, par son père. Il pleure en annonçant cette triste nouvelle, il jure par grands serments qu'il sera bientôt de retour. Au moment de la séparation, Fiammette n'a même pas la force de lui dire adieu : « la parolle lui est faillie », elle perd « la veue de la lumière^ », « demie vive elle tombe évanouie entre les bras de sa familière servante ».
Et Pamphile ne revient plus.
Voilà tous les incidents de l'histoire. Le reste n'est plus que drame intérieur.
Le troysiesme chapitre, auquel se demonstre quelles furent les pensées de ma dame Flamette, quand le temps que son amy luy avait promis fut passé.