CHAPITRE V
« Le Philocope » de Boccace.
« Le Pérégrin » de Caviceo.
« L'Hécatomphile » de Leon-Battista Alberti.
Nous ne pouvons quitter Boccace sans rappeler son Filocolo^. C'est, comme on sait, un roman d'aventures chevaleresques où Boccace a repris, en le modifiant et en l'encombrant de beaucoup de mythologie, le thème de notre Floire et Blanchefleuj\ Il ne touche à notre sujet que par son cinquième livre.
La nef de Filocolo vient d'arriver à Naples. Conduit par quelques gentilshommes dans un jardin, il y rencontre des dames qui s'y sont réunies pour résoudre des questions d'amour. En l'une d'elles, la fille du roi de Naples, on peut reconnaître cette Fiammette (Maria d'Aquino) qui tient tant de place dans les œuvres de jeunesse de Boccace, qu'il a exaltée dans son poème de V Amorosa Visione et à la requête de qui il a justement entrepris d'écrire le Filocolo.
Fiammette est élue reine du concours : on la couronne de laurier et Filocolo est invité le premier « à proposer ».
1. Ce titre, difficile à expliquer, voulait sans doute dire, pour Boccace : celui qui souffre par amour. On y a substitué de bonne beure cette correction : Filocopo, et c'est sous le nom de Philocope que 1 ouvrage a été traduit chez nous.
Nous aurons à revenir sur ces « questions d'amour » et sur les progrès qu'elles ont fait faire, au xvi^ siècle encore, à l'étude du cœur. Il nous suffit^ pour l'instant, de constater que les XIII questions du Filocolo, si la matière n'en est généralement pas originale^, sont traitées avec une élégance ingénieuse qui sans doute parut nouvelle.
L'une d'entre elles (le nécromancien et le jardin magique) porte sur un sujet tout merveilleux; une autre (la femme ressuscitée) a un caractère presque tragique^; une autre (la XIP) est spirituelle et légèrement libertine; la P^ est simplement délicate et jolie. (Une dame a deux amants ; elle donne à l'un son chapeau de fleurs ; elle prend le chapeau de fleurs de l'autre et le met sur sa tête : lequel préfère-t-elle?)
Mais la VIP question, par exemple (si l'homme peut être amoureux par honneur), qui amène la reine du jeu à définir les trois sortes d'amour : amour honnête, amour délectable, amour profitable ; ou la VHP (si l'on doit chercher une femme qui soit d'un rang supérieur ou inférieur au sien), ou la XP (« Quel est le plus grand plaisir de veoir la présence ou penser en l'absence, en cas d'amour^ ») posent de petits problèmes sentimentaux, provoquent des observations fines et justes : ces jeux d'idées ont pu préparer le public à goûter les analyses morales.
Ici encore l'influence de Boccace n'est pas négligeable. Dès le début du xvi« siècle, \es XI II Questions à^yiennenl^ avec les Arrests d'Amour de Martial d'Auvergne, les
1. Cf. Pio Rajna, L'Episodio délie questioni amorose nel Filocolo [Romania^ t. XXXI).
2. Boccace les reprendra pour en faire les contes IV et V de la X* Journée du DecaméiùJi.
3. La reine décide « que le penser est a préférer au regard ».
modèles les plus appréciés d'un genre littéraire très ancien chez nous et qui devait se maintenir longtemps encore. Elles sont d'abord traduites isolément \ en 1531, puis, avec le Filocoloy en 1542, par Adrien Sevin (rééditions en 1555 et 1575 2).
Il n'y a pas lieu d'insister sur le Peregrino de Jacobo Caviceo da Parma. Ce curieux roman ^ paraît avoir été au moins autant lu chez nous qu'en Italie. François Dassy le met en notre langue au plus tard en 1525* et sa traduction, publiée pour la première fois en 1527', est réimprimée au moins six fois en douze ans ^ Mais il ne
1. Treize élégantes demandes d'amours, premièrement composées par le très faconde poète Jehan Bocace et depuis translatées en Francoys : lesquelles sont très bien debatues, jugées et diffinies... Paris, Galliot du Pré, in-8°, 72 ff., goth. [Priv. du 19 fév. 1529; Ach. d'imp. du 21 fév. 1530 (ancien style)]; — Id. Paris, s. d., in-8°, goth., 80 ff . ; — Id, Paris, D. Janot, 1541, in-S», 72 ff.
2. Le Philocope de messire Jehan Boccace, florentin, contenant Vhistoire de Fleury et Blanchefleur, divisé en sept Hures traduictz d'italien en francoys, par Adrian Sevin. Paris, Denys Janot (ou Jehan André), 1542, in-f°, lett. rondes, fig. bois; — Id. Paris, Jehan Longis (ou G. l'Angelier, ou Gilles Corrozet), 1555, in-8°; — Id. Paris, Michel Gadoulleau (ou A. l'Angelier, ou V. Norment, ou Gilles Robinot), 1575, in-16°. — La traduction de Sevin a été faite sur l'édition italienne de Venise, 1538. (Voir H. Hauvette, Bullet. Ital, 1907, 4*= fasc, p. 15.)
3. Il avait été écrit à Ferrare dans les dernières années du xv® siècle et fut publié vers 1508. L'auteur, qui vécut de 1443 à 1511, semble y avoir inséré plus d'un épisode de son existence étrangement aventureuse.
4. La bibliothèque La Vallière possédait un manuscrit de l'an 1525, in-f, contenant le IIP livre du Dialogue intitulé le Peregrin, tr. p. Fr. Dassy. La Bibliothèque de Bordeaux en a un qui a été terminé le 16 avril 1525.
5. Dialogue très élégant intitule' le Peregrin traictant de Vhonneste et pudicque amour concilié par pure et sincère vertu, trad. de vulgaire italien en langue françoyse par maistre Francoys Dassy, conterouleur des briz de la maryne en Bretaigne, secrétaire du roy de Navarre. Paris, Galliot du Pré, 1527, in-4'', goth.
6. Dialogue très élégant intitulé le Peregrin... Lyon, Claude Nourry, 1528 (achevé d'imp. du 20 avril), in-4o, goth.; — Id., ibid., 1529 (achevé d'imp. du 2 oct.), in-f°, goth., 148 ff., fig. ,—Id., ibid., 1533, in-4°, goth.
Dialogue très élégant intitulé le Peregrin... tr. p. M. Francoys Dassy..., Beueu au long et corrigé par Jehan Martin. Paris, Jehan Sainct Denys,
faudrait pas croire, sur la foi du titre, que l'analyse des sentiments tienne en cette œuvre beaucoup de place ni surtout qu'il y soit beaucoup question « de l'honneste et pudicque amour concilié par pure et sincère vertu )).
Pérégrin annonce bien dans le premier chapitre qu'il va « narrer la cause de sa peine laquelle procède de l'excessif amour ». Il veut que le récit de son infortune nous soit « un manifeste exemple pour de telz embrasemens nous conserver, ou vrayement pour apprendre d'avoir compassion de celluy qui par trop grant amour peine endure et soustient^ ».
11 est vrai encore que le début de l'histoire est purement sentimental : Pérégrin, qui est né à Modène et qui habite Ferrare, rencontre là, « le premier de May, jour aux amants dédié, dans le temple du seraphique sainct Françoys », la belle Genèvre, fille du riche Angiolo. Sa vieille nourrice a beau l'avertir, « lui parlant avec une muliebre et maternelle pitié », que, jeune comme il est, il doit se détendre contre les assauts d'amour. Il ne se laisse pas convaincre, il écrit à Genèvre, elle lui répond ; il la voit chez elle et dans des maisons familières; il la suit à la campao-ne où elle va avec ses amies se livrer aux plaisirs de la pèche et, caché derrière des buissons, il la regarde descendre de son chariot avec la grâce et la majesté d'une reine ^. S'étant trouvé seul avec elle, il lui avoue
1529, in-80 (achev. d'imp. du 14 avril), in-4°, gotb, sans figures. — Id. 1538, jn-8°: — Id. Paris, Alain Lotrian, 1540, in-8°,