‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 37 sur 192 · Ch. xxxn · texte numérisé non relu

Ch. xxxn

voilà que soudain, gagné par cette fièvre du martyre, soit pour tuer en lui le souvenir de la maîtresse qui le repousse, soit pour se punir de n'avoir pas empêché la mort de Fiammette, il se dépouille de ses vêtements et adopte à son tour la vie sauvage, a mettant ses mains contre terre comme une beste, de la sorte que Pamphile alloit, suyvant ses pas et le prenant pour maistre de son nouveau mestier ».

La nuit tombe sur ce tableau de folie. Un « grief vent froid » se lève qui fait frissonner les chairs, et dans l'épaisse forêt passent des visions terribles : c'est Fiammette expirant dans des supplices atroces, Fiam- ^ mette brûlant au milieu des flammes de l'enfer, les démons emportant le corps de Fiammette et le montrant à Pamphile d'un air de triomphe.

Cette conclusion plus qu'étrange où le grotesque se mêle au terrible, il semble que les lecteurs français de 1535 n'aient pas consenti à l'admettre. Dans son ensemble le récit de Juan de Flores, avait, quoiqu'il n'eût guère réussi en Espagne, une saveur trop espagnole pour entrer dans le grand courant européen.

Il serait d'ailleurs intéressant de le comparer à la Fiammette italienne. On verrait ce qu'un Espagnol de la fin du xv^ siècle a fait de l'œuvre de Boccace, comment il la marquée d'un caractère de rudesse et de cruauté, comment il en a exagéré l'accent douloureux et passionné; comment, suivant en cela le goût de sa nation, il a traduit les sentiments en images sensibles et en tableaux violents*; comment enfin, et ce n'est que par là

1. Pour nous faille entendre, par exemple, que Grimalte est désespéré de la mort de Fiammette, J. de Flores écrit : Ses yeux pleuraient, sa bouche criait, sa main arrachait sa barbe et ses cheveux, déchirant « des ongles grosses plaves en sa chair, tant que le sang couroit jusques à terre ».

f[u'il prend l'avant.age^ il a introduit du mouvement, de l'action dans l'élégie primitive et l'a ainsi inclinée vers le Irame.

Mais nous n'avons pas à insister plus longuement sur un ouvrage qui présente surtout un intérêt de curiosité, dont le succès a été médiocre* et dont l'influence a été presque nulle. Si nous nous y sommes arrêtés un moment, c'est d'abord parce qu'une traduction de Maurice Scève ne peut nous être indifférente, si nous retrouvons dans sa prose le même effort pénible, compliqué et original que dans ses vers; c'est aussi parce dans la littérature féministe peu d'ouvrages sacrifient si complètement le sexe masculin à l'autre sexe^, et surtout parce que nulle part on n'a plus nettement écarté de l'amour l'idée de la joie et de la volupté pour n'en considérer que les épreuves et les souffrances : « O fraudulent trompeur Amour, pourquoy est ce que en la tourmente de tes arterees mers tu submerges ceulx qui plus te servent ! . . . ^ ))

1. La traduction française n'a été, nous l'avons dit, réimprimée qu'une fois.

2. Des deux hommes, l'un s'inflige une expiation peu en rapport avec sa faute et que le roman ne présente pas cependant comme excessive; l'autre est un vaincu qui se torture sans justice et sans raison.

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