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CHAPITRE VIII

« La Complainte que fait un Amant contre Amour et sa Dame. »

Quoiqu'il n'ait été introduit en France qu'un peu plus tard, en 1554, à un moment où nous avions déjà au moins un essai original de roman d'analyse, nous ne croyons pas devoir séparer des autres œuvres espagnoles qui ont été connues chez nous le petit livre de Juan de Segura : Qncja y açiso contra Amor^.

Cet ouvrage est assurément bien oublié et il paraît même avoir été ignoré de plusieurs des historiens de la littérature espagnole. Il ne nous semble pas cependant que nous puissions le négliger : la traduction qu'en a donnée Jacques Vincent a été assez souvent reproduite ^ et

1. Ce petit livre avait été imprimé à Tolède, en 1548, à Alcalâ et à Venise, en 1553, à la suite d'une sorte de roman par lettres, du même auteur, intitulé : Processo de carias de amores que entre dos amantes pasaron. Par une fiction alors assez répandue et destinée sans doute à le recommander aux lecteurs, il est donné comme tiré du grec.

C'est vraisemblablement par l'édition de Venise qu'il fut connu chez nous.

2. Une adaptation très réduite de notre Vloirc et Blanche fleur : La Historia de los dos enamorados Flores y Blancaflor, avait été imprimée en Espagne vers 1510. En 1554, Jacques Vincent fait repasser en France cet arrangement espagnol d'un roman français et il y ajoute, en guise de complément, la traduction du roman de Juan de Segura : Histoire amoureuse de Flores et Blanchefleur s'amye, avec la Complainte que fait un Amant contre Amour et sa Dame, le tout mis d'esp. en fr. par Jacques Vincent du Grest Arnaud en Daupliiné, Paris, Michel Fezandat, 1554, in-8°,

elle a pu contribuer à répandre chez nous la conception si particulière que l'Espagne s'est faite de l'amour romanesque.

Le titre qu'on a traduit ainsi : Complainte que fait un Amant contre Amour- et sa Dame, risquerait de nous donner de ce roman une idée assez inexacte. Il y a là bien des plaintes en effet, mais le motif élégiaque n'est que la conséquence d'une action fort compliquée où se mêlent des incidents chevaleresques et — en plus forte proportion — des sortilèges et de la magie. L'astrologie surtout y règne en maîtresse : chaque personnage « tient ses livres » d'observations et les consulte avant d'agir.

C'est pour obéir à un avertissement des étoiles que le roi de Grèce a enfermé sa fille Médusine dans une tour dont « par adjurations, signes et characteres » il a rendu l'enceinte infranchissable. C'est par la volonté des mêmes astres que la sage magicienne Acthelasia a fait apparaître dans un songe h Luzindaro, fils du roi l'Ethiopie, l'image de la gracieuse captive et a ainsi troublé son cœur.

Par la puissance de la « Sage », plus forte que tous les enchantements, Luzindaro traverse l'enceinte magique et voit Médusine. Repoussé par elle, il gémit longuement,

95 £f., ital. — Réimpressions : Anvers, Jean Waesberghe, 1561, in-4°; — Id., Lyon, B. Rigaud. 1570, in-16, 282 pp. ; — La Complainte et Advis que fait Luzindaro, prince d\^thiopie, à l'encontre d'Amour et d'une Dame, mise du grec en castillan, puis translatée en fr. par Jaques Vincent du Crest Arnaud en Dauphiné, Aumosnier de M. le comte d'Anguien, Rouen, R. du Petit- Val, 1597, in-12; — Id., ibid., 1606, in-12.

Je n'ai pas eu sous les yeux cette impression de Lyon, J. Saugrain, 1559, in-16 : Lamentation et complainte d un prince d Albanie à l'encontre d'Amour et sa Dame, contenant en soy la parfaite amitié de deux vrais amans; je ne sais donc si cette traduction est celle de J. Vincent. En tout cas, le titre est fautif : le prince d'Albanie (Garinaldo) ne fait que paraître dans les premières pages du roman : l'amant malheureux qui fait sa complainte est le prince d'Ethiopie, Luzindaro.

non sans citer maintes fois Macias X enamoraào^ et commence déjà à maudire l'Amour.

Il revient à plusieurs reprises, gagne lentement un peu de terrain et enfin réussit à désarmer la rigueur de la princesse. Mais aussitôt commencent pour lui les aventures périlleuses et surnaturelles. Naviguant sur la mer dans une petite barque, il est enlevé par un dauphin et entraîné dans un palais aux portes de cristal où trônent, en face l'une de l'autre, deux divinités adverses : Amour et Repos. — Des palais enchantés paraissent et disparaissent. — Des vaisseaux armés se montrent sur la mer, puis s'enflamment soudain et s'évanouissent avec leurs équipages. — La sage Acthelasia prend la forme d'un chevalier géant pour éprouver la valeur de son protégé et ne se fait reconnaître qu'après avoir échangé avec lui de grands coups d'épée.

Les amants sont enfin unis par le dieu Repos et « sur un lict de fleurs, à la lumière de deux torches, ils cueillent la jouyssance par eux si long temps désirée ». Ils sont heureux : mais, si chèrement qu'on les ait achetées, les joies d'amour ne durent pas, la destinée en compte jalousement les heures. Sur le point du jour, J Acthelasia, les venant trouver sur leur couche fleurie : « Encore, dit-elle, que par mon sçavoir avez esté assemblez en ceste place, je vous prie ne vous asseurer penser jouyr lono'uement du plaisir où estes à présent )>.

Ils accueillent sans protestation cette prophétie menaçante : à quoi bon s'indigner contre l'immuable arrêt des Astres? Ils demandent seulement à la magicienne de leur laisser goûter en toute quiétude leur courte félicité. Acthelasia les transporte alors dans le château où Médusine avait été d'abord enfermée et où « leurs cœurs avoyent esté premièrement navrez par le grand Dieu

'.upido )) ; elle enchante l'enceinte de cette forteresse et les y laisse seuls avec dix damoiselles servantes dont les unes savent sonner d'instruments très harmonieux, les autres « baller si proprement et avec une telle grâce que les deux Amans plains de loyauté ne se pouvoyent assez

contenter de les regarder w

Des jours se passent ainsi en des joies très douces que I rouble seulement l'idée toujours présente de leur brièveté.

Un soir que la sans pair en beauté Médusine s'entretenait avec son ami dans un verger, au-dessus d'elle vient à voler un aigle noir faisant entendre un cri douloureux. La princesse aussitôt défaille, elle sent que la vie lui échappe : Luzindaro l'emporte pâmée.

Il la dépose sur son lit où elle commence à se plain- Ire, regardant son parfait ami et lui caressant le visage

avec ses blanches et délicates mains : « Ha Seicrneur et

amy, dit-elle, j'ay merveilleusement grand regret vous laisser en ce lieu solitaire... 0 mirouer de mes reluisans eux, je crains plus vostre peine et travail que je ne fay lia prompte fin ». Luzindaro la serre dans ses bras : <i Helas! ma Dame, parlez à moy, avant qu'abandonner ce val plain de tristesse et amertume. Tournez vers moy vos resplandissans yeux, parlez à celuy, le cœur duquel se souloit mirer en vostre beauté. » Elle meurt en joignant sa bouche à la sienne.

Luzindaro la recouvre avec un drap d'or, puis il va pleurant dans le verger et il y voit des centaines d'oiseaux qui de leur bec brisaient toutes les fleurs des arbres, les faisaient tomber en terre et les emportaient vers le château. Et quand il retourne dans la chambre de Médusine, il la trouve toute jonchée des fleurs que les oiseaux avaient abattues :

De quoy il receut merveilleusement grand plaisir. Et pensant que son repos seroit plus grand après qu'il auroit fait le sacrifice, print le corps de sa Dame entre ses bras : puis l'ayant jette au milieu des roses et des fleurs, on entendit parmy le Palais plaintes fort grandes, lesquelles furent continuées assez longuement.

Alors, par un nouveau miracle, chaque fleur devint une flamme, et ces flammes « eurent telle force qu'en bien peu de temps le corps de la princesse Medusine fust totalement consommé et réduit en cendre. Laquelle fust cueillie par Luzindaro et mise dans un grand coffre d'or, faisant promesse ne s'alimenter et nourrir d'autre chose jusques à la mort. »

Quand vint l'heure de son repas, il écarta toute autre nourriture :

Ains ouvrit son coffre et avec une culiere de fin diamant print de la poudre faite des cendres du corps de l'infante Medusine sa Dame ; et avant que la mettre en sa bouche , se print à dire : « O reliquaire, où gist tout mon bien et félicité, donne moy licence prendre substance tant précieuse, afin de pouvoir durer aucun temps, et porter plus aisément la passion grande qui me fait compagnie ». Ce disant le parfait Amant mit les genoux en terre au devant du coffre, et souspirant, mist en sa bouche la précieuse poudre. — Puis ferma le coffre, et faisant desservir veid entrer six Damoiselles accoustrees de noir, lesquelles, portans Harpes en leurs mains, s'approchèrent du loyal Amant, qui estoit assis sur le lict de sa Dame, à l'entour duquel commencèrent à chanter et sonner, rendans harmonie si fort grande qu'elles endormirent l'Amoureux affligé.

Pendant quelques jours les mêmes cérémonies se renouvellent. Luzindaro perd peu à peu ses forces et bientôt sur lui aussi l'aigle prophétique fait passer l'ombre funeste de ses ailes.

Les Demoiselles cessent alors de sonner de leurs harpes; un grand silence se fait dans le château. Lui,

déjà « perturbé à cause du furieux assaut de la mort w se traîne vers le coffre, prend la dernière pincée de cendre et rend l'âme en la portant h ses lèvres.

Les oiseaux reviennent, portant cette fois en leurs becs des « fioles embrasées ». Le château s'enflamme. Tout brûle jusqu'aux fondements et bientôt il ne reste pas une pierre de ces murs qui avaient abrité quelques heures de parfaite félicité.

Ainsi que la plupart des livres espagnols dont nous avons parlé, le petit roman de Juan de Segura nous paraît surtout intéressant comme œuvre de transition. Comme la Prison d'Amour' dont il se rapproche en certains passages*, il tient encore par sa partie aventureuse à la littérature du Moyen Age; il y tient aussi par cet abus du merveilleux et de la magie dont le goût d'ailleurs est encore très loin de disparaître. D'autre part, quelques tendances nouvelles s'y font jour.

L'amour y garde son caractère douloureux, mais c'est dans un décor poétique et par des moyens d'un art déjà assez raffiné qu'en sont représentées les tristes images. I La passion ne s'y refuse pas quelques satisfactions matérielles, mais elle tend visiblement à devenir plus délicate : il lui faut, pour qu'elle s'épanouisse, de la solitude, du silence, un cadre harmonieux et choisi. Cette passion, elle est encore ennoblie et purifiée par la foi qu'elle a en elle-même, par l'idée pétrarquiste que rien n'est plus fort, plus éternel qu'un bel amour. Au moment de mourir, Médusine dit à Luzindaro :

Je vous prie, mon seigneur et amy, estre constant et vous consoler : car encore que mon corps meure, mon ame sera tousjours

1. Particulièrement dans la conclusion. On se rappelle que Leriano se laissait aussi mourir de faim.

enveloppée de vostre amitié, comme imprimée, insculptee et gravée en vostre cœur.

Enfin, ici comme dans la Prison d'Amour, l'exaltation de la femme est poussée aux dernières limites : elle devient, non plus métaphoriquement, mais réellement une divinité^; on l'adore selon des rites. Rien de plus significatif à ce point de vue que le cérémonial quasirelioieux suivant lequel Luzindaro communie avec la « substance tant précieuse » des cendres de sa maîtresse, | prosterné devant le coffre d'or comme devant un autel.

Cette conception dévote et mystique de l'amour (qui chez elle d'ailleurs n'exclut par la' sensualité), elle restera toujours particulière à l'Espagne. Mais si, dans sa forme exagérée, elle n'a pas été admise par les autres nations, il n'est pas impossible qu'elle ait servi à y accroître ce respect de la femme sans lequel il ne semble pas qu'il puisse y avoir de littérature sentimentale.

1. Déjà dans la Prison d'Amour, Leriano, argumentant pour la défense des Dames, exposait cette idée, souvent reprise par les néo-platoniciens, que l'amour humain emprunte quelque chose de la beauté de l'amour divin vers lequel il nous achemine :

« La huytiesme raison est pource quelles nous font contemplatifz, car tant nous adonnons a la contemplation de la beaulté et grâce de celle que aymons et tant pensons a la nostre passion que, quant cherchons contempler celle de Dieu, tant tendres et ouvers avons les cueurs qu'il semble que en nous autres mesmes recevons les playes et les tourmens siens. Dont se congnoist que par cecy nous aydent a acquérir perpétuelle béatitude. » (Ed. de 1526, T 77, b).

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