‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 4 sur 192 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

/ ' Les Origines françaises.

C'est, semble-t-il, dans la première moitié du xvi« siècle que les différents genres romanesques tendent le plus nettement à se détacher les uns des autres. Alors seulement commence à apparaître chez nous un roman qu'il faut appeler sentimental, puisqu'on ne peut encore l'appeler psychologique, et dont le caractère distinctif est qu'il attache moins d'importance aux aventures, aux éléments extérieurs de l'action qu'à l'analyse et à l'expression des sentiments.

Les origines de ce roman sont évidemment très lointaines. Le sentiment — particulièrement le sentiment de l'amour — tient une grande place dans la littérature du Moyen Age. Faut-il rappeler la chante-fable ai Aucassin et Nicolette'^ Si on en élimine quelques épisodes aventureux, qui ne sont pas les meilleurs, on a déjà là un modèle d'histoire tendre et passionnée se déroulant dans le plus gracieux des décors. A une époque très voisine, dans les Lais de Marie de France, le développement merveilleux des légendes ne fait que symboliser poétiquement les modes variés du grand amour, de cet amour dont l'auteur dit que « nuls n'i doit raison garder » : passion dévote et déjà subtile dans le Laustic, exaltée dans Les Deux Amants jusqu'à un effort héroïque

et mortel, en conflit, dans Elliduc, avec l'honneur et le devoir.

L'épopée courtoise a une bien plus grande importance. C'étaient de très belles histoires d'amour que celles de Tristan et d'Iseut, ou de Lancelot et de Guenievre; elles ont longtemps enchanté les imaginations et l'on peut dire qu'elles n'ont jamais été tout à fait oubliées. Un grand pas a été fait lorsque l'auteur du Chevalier à la Chaj'rette, écartant de la « matière de Bretagne » l'élément national et guerrier, y a fait triompher, au milieu des exploits de la chevalerie errante, un amour plus raffiné, plus discipliné, soumis à des règles bien établies, ayant son code et sa jurisprudence, se piquant d'être à la fois « un art, une science et une vertu ».

Ce n'est point ici le lieu de rechercher comment cette conception s'est imposée, comment les femmes, dont le prestige alors s'accroît, ont pu contribuer à la faire prévaloir, quelle a été aussi l'influence de VAî^t d'Aimer d'Ovide, si goûté des clercs, lu et commenté dans les écoles avec le respect qu'on portait à toute œuvre antique et dont cette époque logicienne et systématique avait classé et réduit en théories sérieuses les maximes ironiques et légères ^ Ce qu'il importe de noter c'est qu'ainsi dépouillée de ce qu'elle avait de matériel et d'impulsif, la passion offrait à l'observateur une plus riche matière : ce qu'elle pouvait perdre de sincérité dans cette attitude un peu contrainte se trouvait largement compensé par ce qu'elle gagnait en finesse et en nuances.

L élément sentimental est encore représenté dans le groupe important des « romans d'aventure )). Nous y

1. Gela d'ailleurs a été très bien montré, particulièrement par Gaston Paris, i?0OTa/îia, XII (1883), p. 518, et Cosmopolis, XI (sept. 1898), p. 760-778.

voyous le plus souvent un jeune varlet épris d'une jeune fille de très haute condition; il souffre longtemps en silence; quand il se risque à faire Taveu de sa passion, il est repoussé avec mépris; il se pâme, il tombe; à partir de ce jour on le voit se consumer lentement, ses forces l'abandonnent, sa vie s'en va; la noble demoiselle finit par être touchée, elle se reproche d'avoir été trop rigoureuse, elle rend l'espoir a son serviteur et l'enoraffe h la mériter en cherchant « los et renom )) :

Si soùés tex, biaus dous amis, Si vaillans et si de haut pris, Que sauve i soit l'amours de moi.

Ainsi commencent le roman d'Amadas et Ydoîne, ou celui de Guy de Warwyke^ ou celui de Jehan et Blonde^ pour ne citer que ces exemples. Les amants sont bientôt séparés, mais leur affection admirablement fidèle résiste à toutes les épreuves et c'est elle qui forme le centre d'une action généralement très dispersée. Les coups répétés de la Fortune n'émoussent pas leur sensibilité et ils en donnent des marques presque excessives ^

Malheureusement ces courts épisodes, d'une forme d'ailleurs convenue, sont noyés dans le flot des événements : combats, périlleux voyages, tempêtes, attaques de pirates, sorcelleries et maléfices.

Il faut mettre à part la dramatique nouvelle de la Châtelaine de Vej'gi où, sans incidents merveilleux, se déroule une noble et douloureuse histoire; les mouve-

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