Quand Floriant retrouve Florete
Faut li li cuers et tuit li menbre, Tant fu de franc amor soupris, A terre cbiet toz estordis,
et Florete de son côté s'évanouit. {^Floriant et Florete, v. 3948 et suiv.)
ments du cœur y sont déjà analysés avec une précision très délicate.
Dans le conte en prose de Floire et Jeanne nous trouvons une situation touchante (qui se rencontre d'ailleurs en plusieurs autres récits) : une chaste épouse, faussement accusée et injustement flétrie, fuyant sa maison, se déguisant en écuyer pour aller servir, inconnue de lui, son mari et seigneur; rien n'est mieux conduit ni plus émouvant que la scène de la reconnaissance, et sans cesse maint détail naïf nous ramène très près de la vie familière.
En toutes ces œuvres de portée et de valeur inégales le roman sentimental aurait pu trouver des inspirations et même quelques modèles. Mais très peu d'entre elles sont arrivées jusqu'au seuil du xvi^ siècle. L'imprimerie n'a pas répandu avant le xviii® siècle le conte à' Aucassin et Nicolette^ dont il ne nous est parvenu qu'une seule copie. Les Lais de ]\Iarie de France ne semblent pas s'être transmis pendant plus d'un siècle (les manuscrits sont de la fin du xiii^ siècle ou du commencement du xiv^ siècle). La plupart des « romans d'aventure » n'ont revu le jour qu'au xix^ siècle. Floire et Blanchefleur , un de ceux où le sentiment tient le plus de place, ne reparaît que par l'intermédiaire de l'Italie et de l'Espagne, lorsque l'on met en français le Filocolo de Boccace * et le Flores y Blancaflor-. L'histoire même de la Châtelaine de Vergi est presque oubliée vers 1550. Dans la vii^ journée de VHeptaméroîi, au moment où M™^ Oisille va reprendre
1. Le Philocope de Messire Jehan Boccace, contenant V histoire de Fleury et Blanchefleur, traduit par Adrian Sevin. Paris, Denys Janot, 1542, i°. Rééditions en 1555 et 1575.
2. La Uistoria de los dos enamorados Flores y Blancaflor, 1512, 4°. — Histoire amoureuse de Flores et Blanchefleur s'amye, traduit par Jacques Vincent, Paris, M. Fezandat, 1554, 8°. Rééditions en 1570, 1597, 1606.
ce conte : « Je croys, dit Parlamente, que, hors mis nous deux, il n'y a icy homme ne femme qui en ait ouy parler; parquoy sera tenu pour nouveau ».
Quant à Tépopée courtoise, on ne peut nier que sa conception de l'amour ait survécu longtemps, puisqu'on en retrouve bien des traits dans les passions généreuses des Amadis et plus tard encore dans les fidèles attachements des héros de nos romans idéalistes. Son apport est considérable. Il ne semble pas toutefois qu'elle ait directement influencé le genre particulier qui va naître au xvi' siècle. Dans les rédactions en prose des plus célèbres de ces poèmes l'élément sentimental tend déjà à s'effacer. Dans les compilations successives, que l'imprimerie a recueillies et répandues, les combats, les tournois, les enchantements se multiplient, le merveilleux s'exagère; en même temps, les épisodes amoureux s'abrègent et même, en devenant plus rapide, la peinture de l'amour perd de sa délicatesse.
Si l'on prend, par exemple, la rédaction du Lancelot imprimée en 1533 ^ on s'aperçoit qu'entre tant d'aventures c'est à peine si quelques sentiments trouvent l'occasion de se manifester.
Lancelot est bien resté l'amant loyal qui jamais n'a « faulcé à son amye » ni en fait ni en pensée : mais sa passion se soucie plus de se satisfaire que de s'exprimer. Sa plus longue rencontre avec la reine est brutale et presque silencieuse ^ : il lui demande « s'il pourroit ennuyt parler à elle » et elle répond, sans aucun scrupule de pudeur, qu'elle en est « plus désirante qu'il n'est ».
1. Le Premier volume de Lancelot du Lac... Le Second volume... Le Tiers volume... nouvellement imprimé à Paris [par Jehan Petit] pour Phelippe le Noir [1533], f°, goth.
2. IP partie, f° viii : « Comment Lancelot et la Royne parlèrent ensemble et comment il coucha avec elle ».
La nuit venue, ils se retrouvent à une fenêtre du château ; mais une grille les sépare :
Dame, dist-il, se je povoye leans entrer vous plairoit-il? Comment, dist elle, vous pourriez donc entrer? Dame, dist-il, s'il vous plaisoit, il adviendroit legierement. Je le veuil bien, dist-elle. Or entendez que je soye acouchee que vous ne facez aucune noyse.
D'un grand effort, Lancelot arrache les fers du mur et se fait un passage :
Quand Lancelot fut entré dedans la chambre, il se coucha empres madame la royne. Si sent le sang qui de luy descendoit et c'estoit de ses mains dont il avoit tout le cuyr rompu en trenchant les fers : mais elle cuyde que ce soit sueur, ne nul d'eulx ne s'en prent garde... Grande fut la joye qu'ilz s'entrefîrent la nuyt, car longuement avoient souffert l'ung de l'autre *.
L'examen du Nouveau Tristan de Maugin ^ est encore plus significatif : on n'y voit qu'épreuves, sortilèges, coups de lance et coups d'épée; la partie sentimentale est réduite à peu près à rien. On en viendra même à l'éliminer tout à fait dans les dernières versions littéraires de ces romans, comme, par exemple, dans le Lancelot de 1591 ^, dont l'auteur a réussi à faire tenir en 166 pages in-8°, sans en oublier aucune, les prouesses traditionnelles de son héros.
La première partie du Roman de la Rose a probablement eu une influence plus directe. On peut penser que le poème de Guillaume de Lorris a préparé, en quelque