‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 42 sur 192 · I, ch. II · texte numérisé non relu

I, ch. II

grande puissance d'amours, veu que jamais je n'avois veu ce personnage ^.

D'ordinaire, « amours viennent par continuelle fréquentation )) : ici le coup est subit et irrésistible-. Hélisenne se promet pourtant d'être ferme, de ne pas se laisser vaincre, de ne pas quitter « la belle sente » du mariage « remplie de Heurs odoriferentes » pour « prendre le villain chemin, ord et fétide », et, afin de fortifier sa volonté, elle se remémore « plusieurs hystoires, tant antiques que modernes, faisant mention de malheurs advenuz par avoir enfrainct et corrompu chasteté » : celles de Paris et d'Hélène, d'Eurial et de la belle Lucrèce, de Lancelot du Lac et de la reine Guenièvre, de Tristan de Cornouaille et de la reine Yseult. Mais elle est trop possédée « de l'appétit sensuel » pour profiter de ces leçons. Elle sent bien vite que « de résister les puissances luy sont ostees^ », et alors, par un mouvement naturel, elle commence à penser, avec une complaisance indulgente, aux jeunes dames et demoiselles, ses compagnes, « qui ont bruyct d'avoir quelque amy » et qui « vivent en joye et en liesse » ; cette pensée la réconforte, puisque « qui pèche avec plusieurs, il n'est pas digne de si très grande reprehension ». Elle se promet d'ailleurs de a nourrir amour tacitement en son cueur », sans le laisser deviner à personne *.

1. Flammette, I : « 0 dames pitoyables, qui pourroit croyre estre possible que en ung moment ung cueur peust estre si fort altéré ? »

2. Fiamiyiette, I : « J ay ouy dire plusieurs fois que aux aultres le commencement d'amour vient de legiers plaisirs, qui après qu'ilz sont nourriz par longues et continuelles pensées accroissent et augmentent leur force : a moy n'est ainsi advenu. »

3. Fiammette, I : « Toute ma pensée et volunté est possédée et seignoriee par le dieu d amours, et y a grand danger de vouloir résister a sa puissance et domination. »

4. Fiammette, I : « Finablement feiz en moy mesme resolution que si

Après une nuit fort troublée de « vaines et infructueuses pensées », elle s'habille en hâte, le matin, pour courir à la fenêtre : elle revoit celui qui était déjà « le vray possesseur et seigneur de son cueur ».

Alors je commençay à user de regardz impudicques, délaissant toute craincte et vergongne, moy qui jusques à ce temps avois usé de regardz simples et honnestes. Il avoit aussi ses yeulx inséparablement sur moy*

Le mari d'Hélisenne s'étonne de voir sa contenance si changée, mais il soupçonne encore si peu la cause de son mal que, désignant lui-même à sa femme le jeune homme qui passe et repasse devant le logis : « Voyez là, lui dit-il, le jouvenceau le plus accomply en beaulté que je veis de long temps : bien heureuse seroit celle qui auroit ung tel amy ».

Ainsi qu'il proferoit telles parolles, mon amoureux cueur se debatoit dedans mon estomach : en muant couleur, du principe devins palle et froide, puis après, une chaleur véhémente licencia de moy la palle couleur, et devins chaulde et vermeille, et fuz contraincte me retirer.

Cet amour si récent l'absorbe déjà tout entière et déjà devient une angoisse :

Je perdis l'appétit de manger, et de dormir m'estoit impossible^. Long seroit à racompter, et difficile, les pensemens que j'avoye : car je croy véritablement que jamais amoureuse ne fut si cruellement traiclee en amours '^.

je ne pouvoys chasser amour, au moins le gouverneroys secrètement et saigement en mon triste cueur. »

2. Flammette, I : « Je perdois tout repos, dormir, boire, manger. »

3. Fiammette, Prologue : «... A fin que me puissiez congnoistre e juger plus que nul aultre malheureuse. »

Elle est si troublée, ni abstraite, qu'elle n'entend plus les gens qui lui parlent et leur fait répéter plusieurs fois leurs proposa Et tous les jours, dès l'aube, elle a les yeux sur la rue. Le mari s'en aperçoit bien et il observe maintenant que le jeune homme la regarde fort : « Il a ses yeulx immobillement sur vous )). Mais il fait la remarque en souriant et sa confiance en sa femme n'est pas encore ébranlée.

Hélisenne trouve le moyen de se renseigner sur le bel inconnu :

Il estoit de basse condition, dont je fuz merveilleusement marrye : mais la grant fureur d'amours (dont j'estoye possédée et seigneuriee) me offusquoit, et ostoit la congnoissance, en sorte que combien qu'il m'en despleust, l'amour ne diminuoyt.

Le mari, pour mettre fin au manège, décide de changer de logis. « Ainsi nous departismes et allasmes résider en ung autre lieu, assez proche du temple ou l'on faict les divins oracles. »

Mais la fatalité veut que justement dans ce temple, pendant un office, Hélisenne se trouve à côté de son jeune amoureux. Elle est si peu maîtresse d'elle qu'elle laisse trop clairement deviner sa passion :

Je me prins à le regarder sans avoir honte ne vergongne, et ne me soucioye d'ung sien compaignon qui évidemment povoit apparcevoir mes regardz impudicques.

Plusieurs autres rencontres ont lieu dans la même église. Hélisenne a appris que son ami s'appelle Guénélic, et en même temps qu'il a bien les défauts de son

1. Fiammette, I : « Mes trop ennuyeulx desplaisirs... me mettoient hors de moy mesmes et, comme esvanouye, me ostoient tout sentement et cong-noissance, tellement que ceulx qui me voyoient s esmerveilloient de si soubdaine mutation. »

âge, qu'il est vaniteux et indiscret; elle sait qu'il a dit d'elle en la montrant : (( Geste dame la est merveilleusement amoureuse de moy : voyez les regardz attrayans de ses yeulx : je présuppose qu'en continuant de poursuyvre, facilement en pourray avoir jouyssance ».

Hélisenne en éprouve un grand chagrin : « Par passionnée fascherie , inclinay mon chef en terre , comme faict une violette sa couleur purpurine quand elle est abbatue du fort vent Boreas ». Mais la pensée que cet amant indélicat risque de la « priver d'honneur » ne peut déjà plus l'arrêter : « Mon cueur estoit tant à luy qu'il n'estoit en ma faculté de le retirer ».

Son mari finit par se rendre compte que le danger est pressant. Alors il perd son sang-froid, il éclate en violents reproches, il menace ; en voulant ramener sa femme, il la pousse à bout : « Je vous asseure que je prendray cruelle vengeance de vostre amy : s'il vous prent envie de le baiser, devant qu'il soit trois jours je vous le feray baiser mort ».

Ces scènes se terminent à l'ordinaire par des tentatives de rapprochement matériel qu'Hélisenne repousse :

Et en me faisant telles remonstrances se aprocha de moy, pour parvenir au plaisir de Venus, mais en grant promptitude me retiray loing de luy et luy dis : « Mon amy, je vous supplie que me laissez reposer : car au moyen des tristesses et angoisses dont mon misérable cueur est continuellement agité, j'ay une debilitation de tous mes membres, en sorte que n'espère plus de vivre, sinon en langueur et infirmité^. »

C'est un symptôme très significatif que cette horreur physique. Son mari commence à être pour elle un ennemi : « Mon cueur avoit desja faict divorse et repu-

diation totale d'avec luy, parquoy tous ses faictz me commencèrent à desplaire... ^ »

A partir de ce moment, on voit s'accentuer encore le caractère douloureux de cet amour qui est bien une « angoisse ». Hélisenne ne se lève plus; elle fait fermer les fenêtres de sa chambre, « ne désirant que d'estre solitaire et en lieux taciturnes, comme sont gens contrictz inconsolablement ».

Son mari, qui ne lui permet plus de sortir qu'en sa compagnie, va, un jour, avec elle à l'église. Elle avait fait grande toilette (cotte de satin blanc, robe de satin cramoisi, chef orné de belles bordures et riches pierres précieuses). Elle espérait être vue de son ami^ : elle le rencontre en effet et il donne une nouvelle preuve de son incivilité. Il faut citer ce passage, car il se termine par un joli mot de tendresse.

Le jeune homme la dévisage, sous les yeux mêmes du mari; il la désigne du geste à ses compagnons :

Je le regardoye d'ung regard doulx et simple, affin de luy monstrer et exhiber par signes que par sa contenance il causoit une grande doleance en mon cueur : mais pour ce ne différa ses importunitez, car il venoit passer si près de moy qu'il marchoit sur ma cotte de satin blanc. J'estoye fort curieuse en habillemens, c'estoit la chose où je prenoye singulier plaisir. Mais nonobstant cela il ne m'en desplaisoit : mais au contraire, voluntairement et de bon cueur j'eusse baisé le lieu où son pied avoit touché 3. \

Hélisenne cependant fait quelques efforts pour se reprendre : elle arrive à mieux dissimuler sa passion, elle endort ainsi les méfiances de son mari et obtient

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