CHAPITRE X
Les « Contes Amoureux » de Madame Jeanne Flore. — « L'Heptaméron ».
C'est encore Boccace que l'on retrouve dans les Contes Amoureux de cette Jeanne Flore \ dont l'identité est encore moins établie que celle de la dame de Crenne ; ce n'est pas toutefois le Boccace de la Fiammette, mais celui du Décaméj'on.
Ce petit recueil de nouvelles s'adresse aussi « aux nobles dames amoureuses », mais il ne songe guère à les attendrir sur les conséquences douloureuses de la passion, encore moins à les fortifier contre ses prestiges. Bien au contraire il leur enseigne que l'amour est toute joie, qu'il est la loi de nature, que celles qui veulent s'en afiPranchir, par orgueilleuse chasteté, attirent sur elles par là la colère et la vengeance des dieux.
1. Comptes amoureux par Madame Jeanne Flore, touchant la punition que faict Venus de cculx qui contemnent et mesprisent le vray Amour. Lyon, à la marque d'Icarus, s. d., in-8°, 8i fF., fig. [Vers de Madame Egine Minerve aux nobles dames amoureuses, Eplstre de Jeanne Flore ù Madame Minerve, sa chiere cousine. VII Comptes. Vers de Jeanne Flore au Lecteur]. [Du Verdier cite une édition de Paris, Poncet le Preux, 1532, in-8°, qui, si elle a existé, est perdue.]
Une édition incomplète sous ce titre : La Punition de l'Amour contempné, extraict de V Amour fatal de madame Jeanne Flore. Paris, Denys Janot, 1541, in-16, n. chiff., fig. [contient la Dédicace à M"* Minerve et IV Comptes (n"' II à V du précédent recueil].
Edit. complètes : Comptes amoureux... Paris, Jehan Real, 1543, in-8°: — Id. Paris, 1555, in-8°, et Lyon, Benoist Rigaud, 1574, in-16, 301 p.
C'est là la conclusion commune des histoires que se racontent quelques belles jeunes femmes nourries des leçons de la saine antiquité, païennes dans le fond de l'âme, Madame Jeanne Flore, secrétaire de cette com- ; pagnie, Madame Égine Minerve, sa cousine, et les dames Mélibée, Hortense, Salphionne, Sapho, Andromède, Briolayne, Méduse, a toutes de bonne grâce et sçavoir, toutes, dis-je, de gentille noblesse aornees ».
Madame Mélibée leur dit (Hist. I) comment le vieux Pyralius, « riche homme de la ville de Tholose », ayant fait édifier la terrible forteresse de Chastel Jaloux pour y garder sa très jeune épouse. Madame Rosemonde Ghiprine, la bonne déesse Vénus, témoin de son mortel ennui, la fait délivrer par le chevalier Andro qui jouit d'elle, pour se payer de sa peine, tandis que le jaloux mari s'enfuit dans les bois, poursuivi par les Furies, et finalement se pend à un arbre.
Madame Égine Minerve dit (Hist. IV), après Ovide, après Guillaume de Lorris * et quelques autres, comment Narcissus finit sa vie pour avoir dédaigné la nymphe Écho. Madame Sapho rapporte (Hist. V) la merveilleuse vision par laquelle fut convertie une trop rigoureuse demoiselle de Ravennes (c'est l'histoire de Nastagio, nouvelle viii de la V^ Journée du Décaméron). Madame Méduse (Hist. III) conte l'aventure « advenue en sa ville » d'une jeune fille accomplie qui, « pauvre mal advisee, consomma la plus part des ses florissants jours dans la hautaineté de son cœur endurci » et « coucha seullette en son lit froid et non accompagnée jusques en l'an vingt-huictiesme de son aage ». Cupido alors s'irrita et « d'une poignante sagette » transperça « ce
1. La mort du « beaus Narcissus » est racontée dans la V^ partie du Roman de la Rose (r. 1433-1518).
cœur marbrin , superbe, sauvage et coutumax ». La demoiselle commença à brûler d'atroce façon, « esguillonnee des illecebres désirs et de pruriants appetitz » : les médecins ne trouvèrent d'autre remède à son mal que le mariage, mais comme ses parents eurent la fâcheuse idée de la remettre « aux tremblantes mains » d'un vieillard, sa rage amoureuse tourna à la folie et elle se tua d'un coup de couteau.
Madame Andromède (c'est la ii^ nouvelle, la plus importante du recueil *) traite de la juste punition que prit Vénus d'une orgueilleuse dame qui ne voulut donner merci à un sien fidèle et loyal amant.
Méridienne, nouvellement mariée au comte Giroante, homme riche et puissant, mais « assez plus vieil qu'il ne luy eust convenu », était d'une « si excellente et esmerveillable beaulté qu'elle eust pu... eschauffer en son amour toutes les statues qui furent jamais érigées au marché à Rome, fut celle du continent Cato... » Quand elle sortait le matin a en ses accoustremens de soye enrichis de pierreries », son corps lumineux et céleste, « tant bien proportionné et composé par nature, maistresse ouvrière », faisait « abbaisser les veûes toutes à un coup frappées » et « on debattoit assavoir si les roses rubicondes et vermeilles cueillies sur le point que l'Aurore se lieve avoient si miffnonnement colorée sa face ou si le lustre des joues d'elle s'estoit point espandu sur la face desdictes roses ». « A brief dire, rien certes ne luy deffailloit hors seulement doulceur et pitié. »
Le jeune, riche et gracieux gentilhomme Pyrance était
1. Des deux autres contes, l'un, le sixième, est un petit récit chevaleresque et merveilleux (Aventures du vaillant Hélias le Blond); l'autre, le septième, est une histoire de Boccace (la ix*" de la IV* Journée du Décaméron) : Messire Guillaume de Roussillon faisant manger à sa femme le cœur de son amant; mais elle semble provenir d'une autre source.
d'elle merveilleusement épris, il se lamentait de ses dédains et se nourrissait « d'un continuel mourir » .
Un jour qu'ainsi pleurant il s'est allé asseoir en un verger, voisin du temple de Vénus, « il oyt par le boys les rainceaulx des arbres s'esmouvoir et faire bruyct, et les oysillons redoubler leurs armonieux chantz, et Zephires adonc souffloit si souefvement que la mer prochaine mouvoit ses ondes sans tempester. Puis apperçoit que le boys d'herbes et fleurs est difiusement en un instant tapissé et enrichi ».
Et Vénus paraît « yssant de la mer en la compaignie de son Cupido, qui ça et là par le chemin semoit un millier d'espérances ».
(( Le beau Pyrance la salue reveremment, les genoux à terre : après en gémissant va dire en ceste sorte : 0 sacrée et immortelle Déesse, laquelle dès mon enfance j'ay tousjours diligemment révérée, pourquoy m'ont vos flambeaulx eschauffé en celle que je sçay que n'aura jamais pitié de mes ardeurs? Vers celle, dis-je, qui ne veult par son haultaineté aymer qui l'ayme ? ^ »
Il se pâme, mais la bénigne déesse le prend entre ses bras et le ranime en baignant son visage d'eau de rose. Elle lui dit qu'elle est venue pour le secourir : elle veut abaisser et punir la comtesse Méridienne comme elle a autrefois puni Psyché pour avoir voulu « equiparer à sa hautesse » les attraits d'une beauté mortelle. En effet, le soir même, elle introduit Pyrance, rendu pour un moment invisible, dans la maison de la jeune femme dont justement le mari est absent. Mais la dame aggrave son crime, c'est-à-dire qu'elle refuse de manquer à la foi conjugale. Pyrance sort, au matin, à l'heure où