Éd. de Lyon, s. d., fo 32 b
(( l'arondelle commence h chanter son chant flebile », repoussé, bafoué et désespéré : il se tue devant les portes.
Vénus alors ne retient plus sa colère et, le même jour, au moment où, toujours superbe et la face riante, Méridienne longeait le portique du temple, on put voir la statue de marbre de la déesse s'ébranler sur son piédestal et enfin « tresbucher sus la teste de celle qui passoit ».
Le corps de cette femme trop vertueuse fut « dissipé des bestes » tandis que, pendant neuf jours, la ville pleura sur celui de Pyrance ; et depuis ce temps les filles de cette contrée ne se montrèrent plus si superbes, ayant appris par un tel exemple que « c'est chose louable que d'aymer celuy de qui on est aymee ».
Voilà par quels récits, réunies pendant la saison des vendanges dans la maison de campagne de Madame Salphionne, ces belles jeunes femmes parées de noms antiques s'instruisaient à proscrire les gênants scrupules et à mieux goûter la volupté. Le riant jardin où elles tenaient « leur noble consistoire », le riche pavillon de soie tendu au-dessus de leurs têtes, le chant des oiseaux, le murmure d'une fontaine d'eau vive u conduite par petits canaux de la prochaine montagne », les « plantureuses vignes » qui dressaient à l'entour leurs ceps chargés de fruits, tout cela faisait un décor de luxe et de joie. Elles avaient orné leurs blonds cheveux de chapeaux de fleurs odoriférantes : tout en elles respirait cette grâce secrète que Vénus répand sur celles qui se sont données à elle ^ Elles se sentaient en parfaite communion de sentiments et en parfaite confiance. Si elles
1. « Madame Méduse se dressa et avec une décente mode féminine, là où l'on pouToit facilement percevoir que vray Amour avoit en son profond cœur allumé l'un de ses délicieux et chaleureux flambeaux... >
« n'avoient encores faict fautes dont elles peussent rapporter peines », elles étaient toutes prêtes cependant à tromper, quand il le faudrait, leurs vieux maris et à « vaquer de tout leur cœur au service du vray amour ». Seule leur amie, Madame Cebille, s'obstine dans « son acerbe accusation à l'encontre de la sacrosaincte divinité » : elle expiera plus tard, et cruellement, son erreur^ : pour l'instant, sa résistance ne fait que rendre la discussion plus vive. Au moment où l'intérêt semble faiblir, six gentilshommes lyonnais^ frappent à la porte et leur présence le ranime. La compagnie ne se sépare qu'à deux heures après minuit : chacun regagne honnêtement sa chambre.
1. Cette punition n'est indiquée qne sommairement et d'une façon épisodique dans les Comptes Amoureux, mais elle est rappoi'tée avec plus de détails dans l'édition incomplète de 1541, La Punition de l'Amour Contempné : les vendanges finies, la dame retourne à la ville et, peu de jours après, cette personne si austère est surprise par son mari « avec ung vieulx, salle, ord et vilain palefrenier ». Il les fait lier tous deux, dos à dos, à une colonne de bois et ils sont ainsi exposés, un jour durant, aux moqueries de tout le peuple.
2. Cette visite des gentilshommes lyonnais venus ainsi en voisins, et aussi certains détails du décor permettent d'affirmer que cet ouvrage d'inspiration italienne est né à Lyon, dans la ville de France que l'Italie avait le plus pénétrée. En tète d'une édition moderne des Comptes Amoureux (Turin, J. Gay, 1870, in-16), Paul Lacroix avait suggéré l'idée, au moins bizarre, que ce recueil avait pu être composé « à la cour d'Alençon », dans l'entourage de Marguerite. M. Albert de Rochas, qui a publié en 1888 une adaptation de la P® Histoire, n'a pas eu de peine à montrer qu'il faut chercher Fauteur et les interlocutrices du petit livre dans le groupe nombreux des muses lyonnaises de ce temps : Claudine du Perron, Claudine, Jeanne et Sibylle Scève, Sibylle et Marguerite de Bullioud, Jeanne Gaillarde, Jeanne Faye, Marguerite de Bourg, Catherine de Vauzelles, Marie de Pierre- Vive, femme du banquier A. de Gondi, sieur du Perron, dont la petite cour était, vers 1540, dans tout son éclat. M. A. de Rochas a cru reconnaître Louise Labé en Madame Salphionne et les raisons qu'il donne sont ingénieuses. Mais il faut évidemment renoncer à cette hypothèse si l'on admet, d'après Du Yerdier, que les Comptes Amoureux ont paru en 1532 ou même avant : car en 1532 celle qui fut « la belle cordière » ne pouvait avoir au plus que dix-sept ans (M. Gh. Boy, dans ses Recherches, place sa naissance entre 1515 et 1524).
Rien de plus naïvement immoral que ce petit livre dont le cadre et l'ordonnance rappellent, on l'a vu, le Décaméron, mais qui, par un extraordinaire abus de la mythologie, fait penser aussi à la Fiammette.
Les maris y sont aussi maltraités que dans les fabliaux du Moyen Age : ils sont tous vieux, languissants et vilainement jaloux; les portraits que l'on trace de deux d'entre eux sont d'un brutal réalisme ^ Mais on n'avait guère vu encore d'oeuvres aussi contraires à l'esprit du Moyen Age, de protestations aussi vives contre la doctrine qui avait mis le devoir dans le renoncement et le sacrifice, prêché le mépris de la chair. C'était bien l'amour païen qui s'opposait là à la conception chrétienne de l'amour, l'amour païen libéré de ce qu'il avait eu de mystérieux et de redoutable, présenté non plus comme la passion fatale qui perd une Didon ou consume une Phèdre, mais comme une force naturelle, la plus simple, la plus respectable, la plus agréable aux dieux. Un souffle venu de la voluptueuse Italie a inspiré cette œuvre un peu lourde parfois, quelque peu pédante, mais gracieuse souvent et d'une inconscience aimable.
Si les Contes Amoureux avaient eu une influence — il ne semble pas qu'ils en aient eu une grande — elle n'aurait certes pas été favorable au développement du roman sentimental, puisque rien n'est moins susceptible d'analyse que l'amour-plaisir : bien au contraire, toute l'opposition qui se fera à ce nouveau genre viendra de ceux qui, comme M™® Jeanne Flore, voudront simplifier l'amour en n'y cherchant que la satisfaction des sens.
1. Le portrait de Pyralius (conte I"), éd. de Lyon, s.d.,f°4, a, — et ff. 43, b, 44, a : celui d'un hideux vieillard : « yeux ulcérez et rouges, mains tremblantes, haleyne puante et [fétide, barbe dure comme le poil d'un vieux asne,... etc. ».
LB ROMAN SENTIMENTAL. 9
Mais, d'autre part, en proclamant la passion supérieure à toutes les conventions et à tous les contrats, en s'attaquant aux mariages disproportionnés, h « l'impareil mariage ^ » qu'imposent aux filles des parents aveugles et intéressés, en montrant « le fruit qui en vient tant fort amer », en proclamant que « la chose la plus heureuse et amiable de ce monde, c'est de convenir en esgualité d'amour adolescente^ », la dame lyonnaise a indiqué au futur roman un de ses thèmes préférés.
Pour ces raisons son petit recueil méritait d'être signalé.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur une autre œuvre inspirée, elle aussi, par le Décaméron, dont la valeur pourtant est bien supérieure et dont les tendances sont d'ailleurs très différentes. Il est difficile de ne pas citer ici \ Hep t amer on de la reine de Navarre ^ : mais il est assez connu pour qu'on puisse se contenter de dire sommairement par quels points il se rattache à notre sujet.
Il faut d'abord constater qu'on n'y trouve guère de nouvelles où l'analyse et le jeu des sentiments soit le principal élément d'intérêt. La x*^ (l'histoire de Floride et d'Amadour) a certainement un fond sentimental, mais associé à beaucoup d'affaires d'Etat et de famille); la XIX®, dont la conclusion est si édifiante, n'est qu'une esquisse; on peut en dire autant de la xxiv^ (Elisor et la