Ed. Jannet, t. I, p. 238. I
n'avait mis en sa bouche cette déclaration si noble, si ferme et si touchante qu'on peut lire en la nouvelle xlii^ :
Je ne suis point si sotte, Monseigneur, ne si aveuglée que je ne voie et congnoisse bien la beaulté et grâces que Dieu a mises en vous, et que je ne tienne la plus heureuse du monde celle qui possédera le corps et l'amour d'un tel prince. Mais de quoy me sert tout cela, puisque ce n'est pour moy ne pour femme de ma sorte, et que seullement le désirer seroit à moy parfaicte folye? Quelle raison puis-je estimer qui vous faict adresser à moy, sinon que les dames de vostre maison (lesquelles vous aymez, si la beaultc et la grâce est aymee de vous), sont si vertueuses que vous n osez leur demander ne espérer avoir d'elles ce que la petitesse de mon estât vous faict espérer avoir de moy? Et suis seure que, quand de telles personnes que moy auriez ce que demandez, ce seroit ung moïen pour entretenir vostre maistresse deux heures davantaige, en luy comptant voz victoires au dommaige des plus foibles. Mais il vous plaira, Monseigneur, penser que je ne suis de ceste condition. J'ay esté nourrye en vostre maison où j'ay apprins que c'est d'aymer : mon père et ma mère ont esté voz bons serviteurs. Parquoy, il vous plaira, puisque Dieu ne m'a faict princesse pour vous espouser, ne d'estat pour estre tenue à maistresse et amye, ne me vouloir mectre en rang des pauvres malheureuses, veu que je vous désire et estime celluy des plus heureux princes de la chrestienté. Et, si pour vostre passe temps vous voulez des femmes de mon estât, vous en trouverez assez en ceste ville, de plus belles que moy sans comparaison, qui ne vous donneront la peyne de les prier tant. Arrestez-vous doncques à celles à qui vous ferez plaisir en acheptant leur honneur, et ne travaillez plus celle qui vous ayme plus que soy-mesme. Car, s'il falloit que vostre vie ou la mienne fust aujourd'huy demandée de Dieu, je me tiendrois bien heureuse d'offrir la mienne pour saulver la vostre, car ce n'est faulte d'amour qui me faict fuyr vostre présence, mais c'est plus tost pour en avoir trop à vostre conscience et à la mienne : car j'ay mon honneur plus cher que ma vie.
Cet exemple nous conduit à Une autre remarque. Dans la Troisième Journée on parle des « dames qui n'ont cherché que l'honnesteté dans leurs amours » ; dans une partie de la Cinquième on traite « de la vertu des
filles et des femmes ayant eu leur honneur en plus grande recommandation que leur plaisir )>. Une des interlocutrices, Parlamente, en qui la reine de Navarre s'est probablement voulu représenter elle-même, expose (dans le commentaire de la xix*^ nouvelle) la théorie de l'amour platonicien :
J'appelle parfaicts amans ceulx qui cherchent en ce qu'ilz aiment quelque perfection, soit beaulté, bonté ou bonne grâce; tousjours tendans à la vertu, et qui ont le cueur si hault et si honneste qu'ilz ne veulent pour mourir mettre leur fin aux choses basses que l'honneur et la conscience reprouvent; car l'ame, qui n'est créée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu'elle est dedans ce corps, que désirer d'y parvenir *.
Nous aurons l'occasion de revenir sur l'influence de ces doctrines platoniciennes qui de 1540 à 1549 (c'est dans cet intervalle qu'a été composé V Heptaméron) ont commencé à prendre en France de l'autorité et que Madame Marguerite a appuyées, on le sait, de son patronage : il nous suffit pour le moment de constater que si certaines parties de V Heptaméron rappellent encore la verve railleuse, irrespectueuse et même la crudité des fabliaux", on commence à s'y faire de l'amour une idée plus grave et plus haute. Il reste encore dans la plupart des cas une puissance capricieuse et tyrannique ; « Je sçay que le cueur de l'homme est si peu à son com-
1, Un peu avant Parlamente a exprimé l'idée, déjà rencontrée dans la Prison d'Amour (cf. plus haut, p, 98, n. 1), que l'amour terrestre est à l'égard de Tamour divin comme une transition nécessaire : « Encores ay je une opinion, que jamais homme n'aymera parfaictement Dieu qu'il n'ait parfaictement aymé quelque créature en ce monde. » (Ed. Jannet, t. I, p. 186.)
2. Cet esprit du passé est particulièrement représenté par Hircan, brutal et souvent cynique, quoique très grand seigneur (sans doute, Henri d'Albret, deuxième mari de Marguerite).
mandement qu'il ne le faict pas aymer et haïr où il veult »; mais on admet — cela est beaucoup — que l'efFort d'une volonté raisonnable puisse, en des âmes privilégiées, le dégager de ses éléments impurs et le concilier avec la vertu*.
Enfin, à un autre point de vue, par les discussions où s'explique le sens et se précise la portée des histoires, V Heptaméî'on peut être considéré comme un manuel de conversation civile. Il nous donne l'idée (une idée sans doute un peu trop favorable) de ces entretiens mondains qui commencent alors à rapprocher les deux sexes et où le sexe faible prend l'avantage -, qui égalisent les conditions^, que les gentilshommes s'accoutument à préférer aux plaisirs de la chasse à courre et de la « vollerye », les femmes aux danses et aux musiques, qui deviennent le plus honnête des exercices et des passe-temps. x\ssurément l'observation morale y est encore peu subtile, on n'y manie pas aisément les idées générales, on éprouve souvent le besoin de prendre un point d'appui dans la
1. Voyez, par exemple dans la xxi® nouvelle, qui est une sorte de petit roman sentimental, avec quel soin Rolandine, qui a si grande affection pour le gentilhomme bâtard et lui promet mariage à l'insu de son père, se préoccupe de préserver son honneur et sa chasteté : « Mais, à fin que vous congnoissiez que l'amitié que je vous porte est fondée sur la vertu et sur l'honneur, vous me promecterez, si j accorde ce mariage, de n'en pourchasser jamais la consommation que mon père ne soit mort ou que je n'aye trouvé moyen de l'y faire consentir. » — Voyez aussi avec quelle fermeté et quelle délicatesse Longarine (à la fin de la x* nouvelle) oppose aux devoirs de l'honneur mondain les obligations qu'une âme distinguée a vis-à-vis d'elle-même : « Quand tout le monde me diroit femme de bien, et je sçaurois seule le contraire, la louange augmenteroit ma honte et me rendroit en moy-mesme plus confuse; et aussi, quand il me blasmeroit et je sentisse mon innocence, son blasme tourneroit à mon contentement... »
2. « Ma dame, dit Saffredent (conclusion de la x* nouvelle), quand noz maistresses tiennent leur rang en chambres ou en salles, assises à leur ayse comme noz juges, nous sommes à genoulx devant elles... »
3. « Au jeu, dit Hircan {Prologue), nous sommes tous esgaulx. »
réalité ; la langue aussi se trouve encore inhabile à rendre les nuances délicates. Mais l'impulsion est donnée : le mouvement pourra s'interrompre, pendant les périodes les plus agitées des guerres civiles; il ne manquera pas de reprendre aux heures de tranquillité.