‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 62 sur 192 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

« L'amant ressuscité de la mort d'amour. »

En 1555, trois ans avant que Pierre Boaistuau fît imprimer sous le titre à' Histoire des Amans fortiinez la première édition de VHeptainéron, avait paru un roman dont l'importance est à notre point de vue assez considérable : h'Histoire de V Amant ressuscité de la mort d'amour^. Nous ne savons rien de l'auteur qui s'est dissimulé sous le pseudonyme de Théodose Valentinian. Il était problablement dauphinois et né à Valence; il est possible qu'il ait été magistrat ou jurisconsulte (il cite fréquemment des ouvrages de droit, vante l'éloquence qu'il juge supérieure aux armes). Il était en tout cas fort cultivé et l'on peut voir par les digressions qui abondent dans son livre qu'il avait beaucoup lu et même réfléchi sur la philosophie, sur la morale, sur l'organisation de la société, sur l'histoire ancienne et sur l'histoire de France.

Ces digressions interminables et passablement pé-

1. Histoire de V Amant ressuscité de la mort d'amour, compris en cinq livres, par Theodose Valentinian Françoys. — Assez tost, si assez bien. — Lyon, M. Roy et Loys Pesnot, 1555, in-4°. [Dédie, de l'auteur à « sa Marguerite », ovi il énumère toutes les dames qui ont illustré le nom de Marguerite]. — Id., ibid., 1557 et 1558, in-'-t" ; Paris, Cl. Micard, 1572, in-16, et 15»0, in-16. Rééd. ù Lyon, 1626, in-8°, sous ce titre : Les Angoysses d'Amour.

dantes, appuyées de textes cités dans la marge*, elles n'étaient pas pour déplaire aux contemporains, mais elles ont sans doute rebuté les lecteurs modernes et YAfnant ressuscité de la mort d'' amour est aujourd'hui plus oublié encore que les Aiigoysses douloureuses .

Le roman est précédé d'un Prologue et ce Prologue est assez étrange. Craignant peut-être que son action centrale ne parût trop simple et trop nue, l'auteur a essayé d'introduire par là un peu d'aventure et de piquer la curiosité.

Théodose raconte que, tandis qu'il parcourait le monde, recherchant la conversation des doctes et complétant son instruction, son vaisseau fut surpris par une horrible tempête.

L'équipage et les passagers sont épouvantés par les violences du vent et de la mer. Au milieu du désordre et des cris, quelques scènes comiques ou naïves. Un voyageur invoque saint Christophe et lui promet, s'il le tire d'affaire, un cierge aussi haut qu'est sa statue « à Paris en la grande église ». Mais, lui dit-on, jamais vous ne le pourrez payer, même en vendant tout votre bien : « A quoi l'autre d'une voix basse, c'est à sçavoir à fin qu'il ne fust lors entendu de saint Cristophle : Tays toy, dit-il, si une fois je touche la terre, je ne lui donneray pas une petite chandelle de suif )>. Ce mauvais paj'eur est d'ailleurs noyé pour le bon exemple. A l'autre extrémité du bateau, un vieux prêtre confesse et bénit les passagers, non sans s'être auparavant, en prévision du naufrage possible, « devestu de tous ses habits jusques

1. Citations de lÉvangile ou des Pères, citations des philosophes, des historiens latins ou grecs, des jurisconsultes; discussions sur la divination et explications de songes. Un livre presque entier traite de la folle amour et de la parfaite aniour. Une bonne partie du livre III est consacrée à l'histoire de Didon et d'Enée.

à sa chemise, ayant aussi osté chausses et souliers ».

Le navire se brise en effet sur des écueils : l'auteur s'accroche à une poutre et est rejeté sur le rivage avec quelques-uns de ses compagnons. Les gens d'un village voisin accourent à leur secours et leur apprennent qu'ils sont en Angleterre.

Réchauffé et réconforté, l'auteur gagne Londres et il y est accueilli avec empressement par les principaux de la ville qui, « outre le sçavoir dont estoyent pourveuz, avoyent davantage avec leurs femmes et enfans par une curiosité honneste apris nostre langaige françoys, l'ayant en grande estime^ ». Là il entend dire, un jour, en une compagnie, qu'il y a dans une maison de Londres un autre Français en train de mourir d'un mal inconnu.

L'auteur va visiter son compatriote avec quelques dames et quelques gentilshommes : deux médecins prennent aussi part à la conversation. Le malade est dans un tel état de sécheresse et de dépérissement qu'on peut craindre à chaque instant qu'il ne rende l'ame. Il se défend assez longtemps de répondre aux questions dont on le presse : il laisse enfin deviner qu'il se meurt d'un chagrin d'amour et même il consent à raconter son histoire.

Ce récit fait le vrai sujet du livre : il remplit plusieurs entretiens, le malade s'arrêtant souvent à cause de sa grande faiblesse, les visiteurs l'interrompant aussi, et pendant longtemps, pour commenter quelques-uns de ses propos.

Le héros de cette triste aventure s'était senti, dès sa jeunesse, « enclin et naturellement disposé à l'amour ». Quand il alla dans les universités pour achever son

1. Ce passage, assez important pour l'histoire de la culture française en Angleterre, se trouve p. 14 et 15 de Téd. de 1558, in-4''.

éducation, il eut soin de se mettre en garde contre ces i dispositions d'un cœur trop tendre. Aussitôt qu'il sentait « les aiguillons et poinctures » d'une inclination naissante, il se hâtait de fuir la jeune fille qui commençait à lui plaire et il s'attachait davantage à ses livres pour écarter « la légèreté et vanité de ces amoureuses pensées ».

Enfin il connut, dans une maison assez voisine de la sienne, une a damoyselle, orpheline de père et de mère, qui y avoit esté mise pour gouvernement et conduite ». Pendant deux ans il la fréquenta sans inquiétude, ne croyant avoir pour elle qu'un peu de sympathie et beaucoup d'estime. Mais, a au commencement d'un esté », il s'aperçut que ses sentiments changeaient de nature. Recourant d'abord au remède qui lui avait déjà réussi, il cessa de voir la jeune fille : le souvenir, qu'il essayait d'écarter, revenait troubler son travail et le jeter (( comme en extase ». Pendant cinq ou six mois il résista bravement, de toutes ses forces, sans pouvoir se libérer de cette obsession. 11 se dit alors que ces rêveries solitaires étaient sans doute plus dangereuses que la vue de la demoiselle, que peut-être devisant avec elle, lui faisant « bonne chère », mais sans se laisser deviner, il réussirait, par l'accoutumance, « à faire lever le siège à l'amour ».

Voyez, je vous prie, la grand finesse. O le paovre conseil, et par lequel je donnoys jà l'avantage à mon aversaire^.

ïl revit donc son amie, et même plus souvent qu'il n'avait fait autrefois, « «'ayant lâché en cest endroit la bride à toute liberté ». Plus il s'entretenait avec elle,

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