En marge : « Virgile en l'eglogue
santé, plus explicite, où l'amant fait sa soumission complète :
Il n'y a, je vous asseure, en ce monde espèce aucune de fortification, rempart, defences... que je n'aye mis au devant des assaux de l'amour. Mais quoy, je me suis à la fin trouvé le plus foible : j'ai esté vaincu....
Je suis donc devant vous, ma damoiselle, comme votre esclave, comme votre captif, prosterné à terre, gisant aux piedz de votre bénignité et clémence, demandant miséricorde ^.
A ce discours qui longtemps se prolonge, et qui d'ailleurs n'est pas exempt de métaphorisme, la demoiselle oppose une réponse très sage, très discrète où s'expriment une raison droite et ferme, un sentiment délicat de l'honneur :
Je vous puis asseurer que ce que m'avez dit me semble encores trop plus nouveau et étrange et tant, que n'y voyant (comme l'on dit) ne fondz ne rive, je suis comme éperdue en un étonnement extrême, dépourveuë de tout conseil...
Il me semble que, par raison, vous ne devez trouver mauvaise ceste mienne résistance comme m estant commandée par mon honneur, qui certes mest amy plus que vous, plus que nulle autre chose en ce monde, plus que moy même 2.
Elle s'examine, elle se juge, elle ne trouve en elle aucun des mérites que son amant a loués. Comment pouvez -vous me connaître? lui dit-elle: une fille se laisse-t-elle voir telle qu'elle est « devant les yeux des personnes estranges »? Elle lui demande donc de réfléchir encore et se réserve aussi de réfléchir ellemême avant de rien promettre.
Des semaines se passent, pendant lesquelles l'amant vit (( en bien grande mélancolie » : cependant il gagne
tous les jours quelque avantage et sa dame insensiblement laisse fléchir sa volonté. Enfin le jour arrive où ce cœur fier se laisse toucher. Il faut citer ici toute une scène qui est conduite avec un art simple et charmant : L'amant vient d'essayer, pour la centième fois, de convaincre sou amie qu'il n'y a aucun deshonneur « h aimer d'amour saincte, d'amour venant de bonne part, d'amour tendant h bonne fin ».
Quelle chose peust estre plus raisonnable que une amour bonne et honnête, telle que j'ay à vous, estre rencontrée par une réciproque amour bonne et honnête, telle que celle dont je vous fays demande * ?
La demoiselle l'écoute attentivement et, quand il a fini de parler, elle reste longtemps muette. Alors arrive dans la chambre une de ses jeunes compagnes :
Lors commençâmes à deviser tous trois ensemble et estoit ma dame au milieu de nous deux. Lors je luy avançay un bras derrière, la tenant de ce costé embrassée, de la façon de laquelle on a acoutumé de tenir femmes ou filles, quand on les entretient de propos et devis. Ce que paravant toutefois je n'avois onques entreprins en son endroit. Elle donc aprochant l'une de ses mains, la mit près la mieune. Quoy sentant je luy prins aussi tôt ceste main, la tenant et serrant par force d'amour. Voila, messieurs, la première faveur que j'euz de ma dame. En quoy si je fuz ravy de joye et de plaisir, j'ayme mieux le taisant vous le laisser à penser, m'estant aussi impossible vous le pouvoir exprimer.
Peu après sortit ceste jeune damoiselle de la garderobe. rs'ous trouvans encores ma dame et moy seulz, je luy diz : Madamoiselle, je vous prie me dire quelque mot. — Je ne sçaurois (dit elle), en sorte que nous reprimes de rechef notre première taciturnité. Puis ayant encores fait quelque demeure avec madame, voyant qu'il ne luy plaisoit d'ouvrir la bouche, je prins congé d'elle, luy disant que je me recommandois à sa bonne grâce. Elle me répondit : Et moy à la votre 2.
Pendant quelques jours elle s'obstine dans ce même silence : son amant s'inquiète, il la supplie de parler, il pleure. Alors elle s'attendrit, elle confesse sa faiblesse, elle avoue que c'est l'émotion trop forte qui a arrêté les mots sur ses lèvres; puis elle dit, non sans fierté, ce que vaut un amour comme le sien :
Tout ainsi que vous avez dit l'amitié que vous me portez n'estre
commune ne vulgaire, ne semblable aux amitiez ordinaires : aussi vous puis je bien asseurer que la conqueste que vous avez faite de moy est bien certes du nombre des plus rares, n'ayant aucune conformité ou semblance avec celles qu'ordinairement ces autres amans obtiennent sur leurs amyes pourchassées.
Elle explique à son tour ce qui s'est passé dans son cœur et elle conclut par cet aveu :
Sachez donc, monsieur, que je vous ayme, et tant vous ayme qu'il me semble qu'il seroit malaisé de plus. Chacun sent ses passions. D égaler ceste mienne amitié et l'ardeur et la grandeur d icelle à la votre, je n'en parleray point. Vous sentez la votre, je sentz la mienne. D'une chose vous asseureray je seulement, qu'en saincteté, en innocence, brief en toute louange et honneur, elle n'est point moindre que la votre'.
Enfin ils se promettent l'un à l'autre et « pour suivre la coutume de toute fiansaille » ils se donnent un baiser (( comme gage et seureté de leurs propos ».
La maladie d'un parent très proche les oblige à retarder le moment où ils rendront publiques leurs accordailles. Sur ces entrefaites, le hasard veut que le gentilhomme soit, un jour, présenté au roi. Le prince le félicite « d'avoir prins le ply des lettres », étant de bonne race, et le charge, parce que jeune et inconnu il
n'excitera pas les soupçons, d'une mission secrète en Angleterre.
A l'idée de s'éloigner, et en un tel moment, le jeune homme est éperdu : mais comment refuser à un roi? 11 court rejoindre sa maîtresse, qui était alors dans une compagnie où l'on dansoit; il la tire à l'écart et, usant d'une familiarité qui n'avait alors rien de choquant, il la prend sur ses genoux : il lui rapporte la proposition qui vient de lui être faite, lui montre qu'elle pourra lui être à grand avantage, mais jure que, si elle la trouve « moleste ou fâcheuse », il mourra plutôt que de l'accepter ^
Elle répond que par tendresse excessive elle ne veut point empêcher « ses grands utilitez et avancement ». Elle ne doute pas de sa constance : elle le verra partir, non sans peine, mais sans inquiétude; déjà elle se console à la pensée de « la liesse infinie » qu'ils goûteront tous les deux h l'heure du retour. Ils se disent un adieu ferme et confiant, sûrs l'un de l'autre, comme déjà mari et femme : « car ce n'est point le lict qui fait les mariages, c'est le consentement des person-
nes^ ».
Un incident retarde le départ de l'envoyé secret : les deux amants profitent de ce délai pour se dédommager à l'avance des chagrins de la séparation. Mais enfin il faut qu'on se quitte, et c'est l'occasion d'une nouvelle scène d'adieux (on voit que l'auteur a plaisir à insister sur ces épisodes, sur ces expressions de sentiments nobles et tristes).
La demoiselle s'appuie tendrement sur son ami :
2. Cette déclaration nous plairait davantage, si elle n'était pas confirmée, en marge, par un texte juridique.
« Je VOUS ay par cy devant tout dit et redit. Que reste-il donc ? Sinon qu'estant venue l'heure que montiez à cheval, je suyve et poursuyve cestuy votre parlement par amour, que par espérance
j'attende votre retour, qu'en ma mémoire je vous adore absent
Surtout je vous recommande votre santé. Je vous prie par notre amour, si vous voulez faire quelque chose pour moy..., gardezvous de tous mauvais accidens et inconveniens. Car vous sçavez bien que si vous aviez mal. il seroit impossible que j'eusse bien. »
Apres qu'elle eut achevé son propos, je luy dy : c Je vous suplie donc, madamoyselle, que je vous donne le baiser d'adieu. » Lors nous levans du lieu, auquel jusques à ce mot nous avions esté assis, après avoir fait grandes révérences l'un à 1 autre, aprochames noz bouches. Et en ce même moment et ardeur de baiser, l'embrassant aussi étroitement, je luy diz ces propres motz : « Demourez-vous pas m'amye ? » « Hélas (dit-elle) ce sera à jamais ». — Puis à toute force estant contraint de prendre congé, luy faisant la dernière et extrême révérence, je me retiray. Puis montay à cheval et me mis aux champs'.
Le cavalier fit le voyage en grande tristesse et mélancolie : plus d'une fois, dit-il, il fut sur le point de revenir sur ses pas. Quand il fut arrivé en Angleterre, il s'acquitta au mieux de sa mission : cependant diverses circonstances l'obligèrent d'y prolonger son séjour. Il pensait toujours à son amie; mais un phénomène singulier commença à éveiller son inquiétude :
Environ de deux à trois mois de mon avènement en ce pays, m'avint un cas amirable et duquel encores je ne me puis assez émerveiller. C'est que combien que la face de ma dame me fust celle du monde la plus connue, si commença elle adonc à ne plus se trouver par ymage et représentation devant mes yeux. La première fois que je m en aperceuz fut en un matin, moy estant seul en ma chambre fondé en un grand pensement et cogitation d'elle. Lors la cherchant et recherchant, onques ne me fut possible de la pouvoir imaginer-.
Ce présage aurait dû l'avertir que « son amye l'avoit mis en oubly » ; mais alors il n'en comprit pas le sens. Un songe vint encore l'agiter, sans le renseigner davantage. Il vivait dans l'attente vague d'un malheur.
Un matin, dans un paquet de lettres qui lui arrivaient de France, il trouva un billet d'un ancien compagnon. Quand il l'ouvrit, le nom de sa dame lui sauta tout soudain aux yeux et il fut si troublé de le voir là écrit, son ami ayant toujours ignoré leur amoureux commerce, qu'il posa le papier sans se sentir le courage de le lire. Enfin il fit effort et reprit la lettre en main :
Je la leuz et releuz plus de dix fois, sans pouvoir entendre qu'elle portoit en cest endroit, tant estoit grande la perturbation et l'émotion en laquelle j'estois^.
Il ne comprit qu'après un long moment que son ami, entre beaucoup d'autres nouvelles sans importance, lui annonçait les fiançailles de sa dame avec un autre gentilhomme.
Il se jeta sur un lit, se sentant défaillir et il passa ainsi quelques heures « en passion étrange ». Puis, peu à peu, il commença à se reprendre et à se raisonner (le passage est intéressant comme essai d'analyse). Se rappelant les caresses qu'elle lui avait faites, ses tendres regards, ses « bons propos et devis », il estimait impossible qu'elle eut si vite changé. Sans doute son ami, ayant su quelque chose de sa liaison, avait voulu l'inquiéter malignement, le mettre à l'épreuve. Même si le fait était vrai, il n'y avait pas lieu de désespérer encore : « tel fiance, qui n'épouse pas ».
A peine avait-il réussi à se donner ainsi un peu de
courage qu'il était abattu par un coup brutal et sans remède. Il apprenait, à n'en pouvoir douter, que le mariage de sa dame était consommé, que, non contrainte, mais de sa libre volonté, elle s'était donnée à un autre.
A dater de ce jour il avait senti ses forces décliner : la vie s'était retirée lentement de lui et maintenant il n'avait plus qu'à attendre la mort. i
Le malade termina là-dessus son histoire. Il remercia la compagnie de l'avoir si patiemment écouté :
J'ay vescu, ajouta-t-il, tant qu'il a pieu à Dieu : maintenant je m'en voys. Je ne faisois qu'entrer presque en mon aage. J'avois et vouloir et espérance de faire quelque chose de bon. Helas j'eusse esté heureux et plus qu'heureux si jamais ceste malédiction d'amour ne me eust encombré i. ,
Le roman pourrait s'arrêter là et il vaudrait mieux qu'il s'arrêtât là. La conclusion est plus bizarre encore que le prologue. Elle est destinée à justifier le titre : U Amant ressuscité de la mort à^ amour.
Epuisé par son long récit, le gentilhomme est retombé sur sa couche : ses yeux se ternissent, ses traits se tirent, tout annonce qu'il touche au terme de ses maux. Ses visiteurs le quittent, mais bientôt reviennent pour assister à son agonie. Il est agité des dernières convulsions, puis il reste immobile. On le croit mort, on lui fait couvrir la face. Ses amis maudissent la déloyale, l'inhumaine qui a causé sa fin. — Et puis, le lendemain, quand on vient lever le corps, on s'aperçoit qu'il est vivant encore. Le cœur bat, le malade pousse quelques soupirs. Il guérit; mais les médecins recommandent qu'on ne fasse jamais allusion à ses amours passées.
Lui-même n'en parla jamais plus : il ne voulut même jamais dire de quelle province de France il était pour qu'on ne pût retrouver son véritable nom. On le vit reprendre goût à la vie : « vous l'eussiez pris pour homme libre de toute passion et pour celuy qui onques d'amour n'avoit esté touché ».
Ainsi la mort, en le frôlant de son aile, l'avait transformé : elle l'avait affranchi de toute affection terrestre. « La particulière providence, disposition et exécution de Dieu » avait fait en lui un miracle : un miracle seul peut guérir les blessures de l'Amour.
Nous avons remarqué que notre premier roman sentimental, les AngoT/sses douloureuses, était selon le type italien : il est intéressant de constater que le second, V Amant j^essuscité, a été visiblement écrit sous l'influence des modèles espagnols ^-
La composition d'abord rappelle, on l'a vu, les procédés de Diego de San Pedro. Comme dans la Prison d'Amour et dans Arnalte et Lucenda, le roman commence ici par le tableau du désespoir mortel d'un amoureux; comme Arnalte, le Malade fait ensuite le récit de ses malheurs ; enfin, comme le Leriano de la Prison d'Amour, il se laisse mourir de consomption, sous les yeux d'une compagnie de gentilshommes et de dames, témoins admiratifs de son aoronie.
Comme dans il/-/2^/^eeiZ/WcencZ«, l'action principale comprend deux parties : 1° la laborieuse conquête d'un cœur féminin, 2° le brusque changement de ce cœur rebelle, la trahison, le mariage inexpliqué avec un inconnu.
1. VHistoire de Arnalte et Lucenda y est plusieurs fois citée en marges. Nous avons noté plus haut, p. 73, un passage de L'Amant ressuscité où le roman espagnol est loué, même avec excès. On trouve, p. 263 de l'éd. de 1558, toute une discussion relative au même ouvrage.
Sur l'œuvre tout entière est répandu ce caractère de tristesse qui marque dans les romans espagnols les représentations de l'amour. Il n'y a plus ici sans doute de prison symbolique, de supplices figurés, plus de maison peinte de couleur noire, de lamentations lugubres dans la nuit. Mais la peinture réaliste de la figure émaciée, du corps décharné du Malade ^, le tableau presque macabre de ses dernières convulsions semblent indiquer chez notre auteur un goût des images fortes et saisissantes.
Enfin, tandis que les Angoisses étaient tout impré- • gnées de sensualité italienne, dans V Amant ressuscité le ton est aussi chaste et réservé que dans les romans de Diego de San Pedro. Aucune idée voluptueuse ne hante la pensée de l'amant; toutes ses façons sont « licites et honnêtes » : il respecte son amour. Un passage est à ce point de vue tout à fait significatif. Pendant les journées qui précèdent leur séparation, le gentilhomme et sa dame s'éloignent le moins possible l'un de l'autre, vivant « en familiarité trop plus grande )) que par le passé :
One toutesfois ne m'avint, en quelque liberté que je me trouvasse avec elle, en quelque solitude, d'avancer ou entreprendre sur elle ou fait ou parole, qui ne fust chaste et pudique. Faisant mon compte, selon les termes ausquels nous estions, que je n'avois en son honneur moins d interest qu'elle méme^.
Cette conception d'un amour grave et purifié doit avoir naturellement pour effet d'écarter toute intrigue fondée sur l'adultère. Seule la passion coupable avait été jusque-là matière littéraire. Les amoureuses du Moyen Age étaient presque toutes des femmes mariées. La jeune