‹ Le roman sentimental avant l'AstréeChapitre 65 sur 192 · Éd. de 1558, p · texte numérisé non relu

Éd. de 1558, p

fille n'apj)araissait guère ni dans le roman courtois, ni dans les chansons d'amour, encore moins dans les fabliaux. Nous verrons au contraire que, dans le premier développement de notre roman sentimental, c'est sur elle que se portera l'intérêt. Il importe de noter que la première œuvre française qui introduit comme personnage essentiel une chaste figure de jeune fille est manifestement influencée par l'Espagne.

Faut-il ajouter que U Amant ressuscité de la mort d'amour marque sur ses modèles étrangers un progrès très sensible? Si on le dégage de son inutile prologue et de son étrange conclusion, on voit qu'il n'est encombré d'aucune de ces inventions chevaleresques qui tenaient encore beaucoup de place dans la Prison d^ Amour, qui n'avaient pas tout à fait disparu dans Arnalte et Lucenda. L'intrigue est située dans un cadre très simple et très réel, pris de la vie familière. Elle se réduit, on l'a vu, à un drame à deux personnages, drame tout intérieur, où il faut vraiment admirer, sous une forme encore un peu gauche et ferme cependant, une exacte observation des mouvements du cœur, du jeu des sentiments, et non pas seulement des sentiments définis, mais encore de ces instincts obscurs dont chacun subit inconsciemment l'influence.

Cette psychologie déjà capable d'éclairer des états d'âme assez complexes, elle a laissé cependant sans explication la péripétie dernière et décisive, le brusque changement qui modifie les dispositions de la demoiselle, qui la fait manquer à tant d'engagements mûrement délibérés, pris par elle dans le libre exercice de sa volonté et de sa raison. L'auteur a-t-il été dominé en ce passage par le souvenir à' Arnalte et Lucenda"^ A-t-il voulu laisser au lecteur cette impression que le cœur de

la femme est tout mystère, que la plus sage, la plus sensée, la plus maîtresse d'elle a des retours et des caprices qu'aucun calcul ne saurait prévoir? Cette thèse, qu avaient depuis longtemps soutenue les ennemis du sexe féminin, ne s'accorde guère avec l'esprit général du livre .

Tout, en effet, en dehors de ce singulier épisode, tout tend ici à réhabiliter la femme et l'amour. Jamais encore ou n'avait représenté chez nous une tendresse aussi chaste, aussi réfléchie, aussi respectueuse d'elle-même et de son objets Après s'être affranchi du merveilleux et de l'aventure, l'élément sentimental se dégageait de la passion physique, de la sensualité. On pouvait commencer à concevoir des actions toutes morales, fondées sur l'éternelle opposition de la raison et du cœur. Ce nouveau genre romanesque avait déjà ses modèles : nous allons voir quelle raison en retarda pour longtemps le développement.

1. On voit déjà se manifester dans ce roman l'influence du Platonisme. Cf. éd. de 1558, p. 64, une page sur « l'amour parfaite causée de la sagesse parfaite », et ibid., p. 156, l'exposition d'une idée analogue : que Tamour parfaite est une des plus grandes félicités que l'homme puisse avoir en ce mionde.

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