CHAPITRE II
Les premiers cercles mondains après la pacification
de Henri IV.
Les genres romanesques. Prédominance
du genre sentimental.
La pacification de Henri IV a enfin assuré ce repos durable qu'on avait tant de fois, et vainement, espéré : la nation l'a accueillie avec un sentiment presque unanime de reconnaissance et de joie dont on retrouve l'écho chez nos poètes ^ La noblesse surtout, au sortir de cette longue période de confusion et de haines, a éprouvé le vif besoin de se grouper, de vivre en bonne harmonie, d'écarter de son souvenir tout ce qui aurait pu réveiller les anciens dissentiments. L'individualisme, exalté par la lutte, a tendu de lui-même k s'effacer, à se soumettre à certaines récries et à certaines conventions. Ainsi s'est constitué un milieu qui devait être propice au développement de la littérature sentimentale.
La classe aristocratique se rapproche d'abord par un goût commun des plaisirs. Dès que s'est installée à Paris la nouvelle Cour, que le roi aspire à « faire planteu-
1. Aux odes et stances de Du Perron, Bertaut et Malherbe en l'honneur du roi pacificateur, il faut joindre l'hommage moins connu et plue significatif de Claude de Trellon, Le Ligueur Repenty. Paris, Anth. du Brueil, 1596, in-12.
reuse et belle ^ », avant même que la tranquillité se soit définitivement établie dans le royaume par la soumission de la Bourgogne, de la Picardie, de la Bretagne, par le traité avec l'Espagne et l'édit de tolérance, les fêtes se multiplient aux Tuileries et au Louvre : ballets, collations, mascarades"; les plus belles dames s'y trouvent, dit l'Estoile^, « si richement parées et si fort chargées de perles et de pierreries qu'elles ne peuvent remuer » ; le luxe s'y étale avec tant de prodigalité qu'il faut ie limiter par un édit somptuaire*. On peut voir, par les Mémoires de Bassompierre, quelle place tiennent ces amusements dans l'existence des grands seigneurs : ils resteront la grande occupation de la vie de Cour avec la chasse, les courses de bagues, le jeu, l'intrigue et les galanteries. Les lettres y compteront toujours pour fort peu de chose et le rôle principal des poètes y sera longtemps de composer des devises et des cartels ou bien de mettre en rime des messages amoureux : on sait que Malherbe lui-même ne s'est pas dérobé à cette double obligation.
Mais il semble bien que la Cour n'a pas longtemps absorbé toute la vie mondaine. Le caractère très spécial 0.2 la littérature romanesque du règne de Henri IV, comme aussi celui de la poésie amoureuse de la même époque, seraient tout à fait inexplicables s'il n'avait pas existé, dès la fin du xvi^ siècle, une société organisée en dehors de l'entourage immédiat du prince et qui, sans affecter de s'en isoler, a cependant recherché d'autres satisfactions et s'est proposé un autre idéal". Nous
1. Cf. le passage de Brantôme cité plus haut, p. 155, note 2.
2. Registres-journaux de l'Estoile, VU, p. 19, 47, 84, 266 et 267.