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CHAPITRE III

Tendances générales de la société à l'époque de Henri IV : comment elles se reflètent dans le roman.

Progrès de la moralité dans la littérature romanesque. Influence du platonisme et des femmes.

La prédominance du genre sentimental est déjà une première preuve de l'influence des femmes : elles ramènent naturellement à l'étude de l'amour, qui est leur grande affaire.

Un autre effet de leur intervention, c'a été le souci, de plus en plus visible, d'ennoblir et de purifier la passion.

Le roman nouveau écartera naturellement les images plaisantes ou brutalement réalistes auxquelles s'étaient complu les conteurs du xvi* siècle, français ou étrangers, de Rabelais à Bonaventure Despériers et à Straparole. Il ne s'opposera pas moins à l'esprit dans lequel la littérature chevaleresque du même siècle avait traité les épisodes amoureux.

Nous avons vu que dans le Lancelot de 1533 l'amour n'est guère qu'une aventure agréable et hardie, où le danger double le plaisir. Dans quelques courtes histoires de ce genre que l'on imprime vers le même temps, il n'est représenté que comme une fantaisie passagère, comme la rencontre de deux désirs : les dames s'offrent sans hésitation ni scrupule, ne demandant au

chevalier qu'elles admirent que la promesse d'être discret.

Quand Florimont a tué le monstre *^ la demoiselle lui dit : « Amy, j'ay de vous si grand pitié que par amours voulant que avec moy veniez je ferai tous vos vouloirs. Mais d'une chose vous veux prier, que de vostre part nostre amour soit cellee... Pourtant pensez faire vostre plaisir, puisque sommes seulets. )>

Philandre - ayant vaincu le tyran de Pise, toute la cour du duc de Gênes fête sa grande prouesse :

La belle Camile, fille du Duc, ne se povoit saouler de le veoir, tant qu'elle en devint très fort amoureuse. Dont pour satisfaire à telle son affection, la communiqua à une sienne familière Damoyselle, par qui en fut adverty le beau Gentilhomme. Lequel estimant que cruaulté seroit de laisser plus languir tant noble et belle Dame, promit avant que la nuict fust passée, qu'il y satisferoit. La Damoyselle 1 en prie de plus fort : puis (dict elle) que Madame Camile treuve mercy vers vostre bonté, je ne faudray à ce soir, au desceu de tout vivant, de vous conduire en sa chambre, et de vous mettre entre ses excellens et amoureux bras : lors, s'il ne tient à vous, vous congnoistrez de quelle parfaicte amour elle ayme. — Suffise vous, dict le Gentilhomme, vostre Dame sera servie à son besoing.

Dans les Amadis l'amour a évidemment un autre caractère. Je n'oublie pas que le premier des Amadis se recommande par une admirable constance, par une touchante soumission à sa maîtresse et qu'ayant fait preuve une fois au moins dans sa vie (Episode du Beau Ténébreux) d'une sensibilité excessive, il a pu passer pour un des premiers modèles de nos « parfaits amants ». Je reconnais encore que, plus fortement peut-être que ne

1. VHistoire du noble et vaillant Roy Florimont^ fils du noble Mataquas duc d'Albanie^ Paris, s. d., in-4'', goth. ; — Id., Lyon, 1522, et Rouen, s. d., in-4:0.

2. Le Premier licre de la belle et plaisante histoire de Philandre et de Passej-ose [par Jean des Gouttes], Lyon, J. de Tournes, 1544, in-8°.

l'avait fait notre épopée courtoise, où cette tendance est pourtant si remarquable, Montalvo a représenté la passion amoureuse comme le principe le plus noble de nos actions, comme la source de toutes les vertus. Pour cet Amadis de Gaule, par exemple, c'est la vue ou le souvenir d'Oriane qui toujours soutient son courage : si, présente, elle détourne de lui ses regards ou si, absente, il suppose qu'elle a contre lui quelque colère, il « vaut moins qu'un homme mort * )). On pourrait dire de lai plus justement encore que de nos « valleureux paladins » que « toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse^ ».

Mais on sait comment se manifeste, même dans les Amadis, cette bienveillance des « honnestes dames » et quel est, comme dit encore Brantôme, « le guerdon de vaillantises que l'on désire d'elles ». Ce sont « des rendez-vous dans les forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques belles prairies », rendez-vous rapides entre deux dangers. C'est ainsi qu'Oriane, longtemps avant le mariage, récompense Amadis de l'avoir sauvée des mains d'Arcalaûs^ ou que plus tard elle le console des rudes épreuves qu'il s'est imposées

1. Voir particulièrement dons V Amadis de Gaule les premiers chapitres du livre II et surtout, éd. de 1577, in-16, II, f" 169, b, f" 171, a et b.

2. Brantôme, Dames Galantes, Discours VI : « Que les belles et honnestes dames aiment les vaillans hommes... ». Brantôme prétend démontrer dans ce VP Discours que, dans la réalité comme dans la fiction, l'amour a toujours été le meilleur stimulant des beaux courages ; il cite ce mot de François I" « que les dames rendoient aussi vaillans les gentilshommes de sa court que leurs espees ». — On retrouve la même idée dans le Courtisan de B. Castiglione (trad. de G. Chappuys, Paris, N. Bonfons, 1585, in-S", p. 365 et 467) et dans la Civile Conversation de Guazzo (traduite par le même, Lyon, P. Cavellat, 1579, in-8, p. 261).

3. Livre I, ch. xxxv de Montalvo, xxxvi de la trad. de Des Essarts, éd. de 1575, in-16, f° 289, b.

sur la Roche Pauvre*. Esplandian naîtra d'une troisième rencontre aussi précipitée. D'ailleurs Amadis était né lui-même d'une aventure analogue : Elisène, ayant aperçu dans un festin Périou, roi de Gaule, s'était aussitôt tournée vers sa confidente Dariolette en lui disant : a Ma grand amye, quand viendra l'heure que je tiendray entre mes bras ce mien Seigneur? » et, vers le soir, tremblante, il est vrai, « comme la petite fueille sur le hault arbre », elle avait été le trouver dans sa chambre.

Que dire des aventures que rencontre sur tous les chemins l'inconstant Galaor? Dès qu'il a tiré une princesse de quelque péril, il sait bien aussitôt lui demander le prix de ce service et elle lui répond délibérément que si elle n'était pas autant sienne qu'il le souhaite, elle mériterait d' « estre mise au reng des plus ingrates Damoyselles du monde' ».

Ces épisodes scabreux, que le traducteur des Essarts a développés avec une visible complaisance, deviennent plus nombreux encore, semble-t-il, dans la suite des Amadis. Les fils et petits-fils du vaillant chevalier imitent de moins en moins sa fidélité : ils laissent rarement échapper les occasions favorables. Au VP livre, son second fils Périon oublie tout à fait en compagnie de la duchesse d'Autriche sa dame Gricilerie; au VIP livre, Amadis de Grèce va de Lucile, princesse de Sicile, à Niquée, princesse de Thèbes; au VII1% la description de la nuit qu'il passe auprès de la reine Zahara est peutêtre de toute la série le passage le plus voluptueux ^

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