‹ Le romancero du pays basqueChapitre 3 sur 11 · GRACIOSA · texte numérisé non relu

GRACIOSA

Combien est doux, au printemps, le retour de l'hirondelle ! c'est le moment de songer à quitter ses habits pour se livrer sans crainte aux caresses du vent d'Espagne.

Combien plus doux, après une longue absence, est le retour du bien-aimé ! Graciosa, qui attend le sien, se revêt de ses plus beaux atours pour le recevoir et lui sembler belle.

Le chien aboie^ on frappe à la porte. — Mère, c'est lui, j'en suis sûre; cours ouvrir, mère chérie. Je descends à l'instant.

— Demeure, ma fille ; ce n'est que le voisin Petrico, parti avec Ganis, et revenu avant lui, parce que sans doute il est plus léger de butin.

— Si Ganis est riche, voudra-t-il d'une pauvre fille? Mère, il me' semble que je ferais bien de prendre mon capulet neuf.

— Prends ton capulet neuf, ma fille, des bas blancs et tes souliers à nœuds de rubans ; car ton bien-aimé Ganis va bientôt arriver.

— Le chien aboie encore, on frappe à la porte. Mère, c'est lui, j'en suis sûre. Cours ouvrir, mère chérie. Je descends à l'instant.

— Demeure, ma fille, ce n'est qu'un messager qui m'annonce de tout préparer pour Ganis, récemment revenu d'outre-mer.

— Les femmes y sont, dit-on, bien belles et couvertes de bijoux. Mère, il me semble que je ferais bien de prendre mes beaux pendants d'oreille et ma croix d'or.

— Prends tes pendants d'oreille et ta croix d'or, ma fille ; car Ganis, cette fois, ne peut tarder d'arriver.

— Le chien aboie encore, on frappe à la porte. Mère, c'est lui, j'en suis sûre. Cours ouvrir, mère chérie. Je descends à l'instant.

— Demeure, ma fille, ce n'est encore que le domestique de Ganis, qui arrive avec les pesantes malles de son maître.

— Si Ganis est riche, voudra-t-il d'une pauvre fille? Mère, il me semble que je n'ai plus rien à mettre.

— Rien que ta confiance en Dieu, que l'on ne prie jamais en vain, et qui peut te rendre Ganis fidèle comme autrefois.

— Le chien aboie encore , on frappe à la porte. Mère, c'est lui, j'en suis sûre. Cours ouvrir, mère chérie; je vais me cacher.

GRAGIOSA. 25

— Enfin, voici Ganis, conduit en voiture par un cavalier à la livrée du roi *. Notre maison est aujourd'hui trop petite pour vous recevoir, Ganis.

— Laissez-moi y entrer, en attendant que j'en aie une plus grande, et que je puisse vous y voir avec votre fille.

— Ma fille n'est pas pour vous, Ganis, et je n'irai pas vous voir, surtout quand vous serez marié à une autre.

— Et qui pourrai-je donc aimer après votre fille, que j'aimais tant? Avec qui partager ces richesses que je rapporte des Amériques, d'où j'aurais pu ramener une femme?

— L'héritière de Garro n'est pas trop pour vous, Ganis : une paysanne ne saurait vous plaire, eût-elle un capulet neuf.

« Vous pouvez encore aspirer à l'héritière d'Echaux ; elle saura mieux vous charmer qu'une pauvre Basquaise qui ne porte qu'aux grands jours des bas blancs et des souliers à nœuds de rubans.

» C'est là ce qu'il vous faut, Ganis, et non ma fille, quelque belle qu'elle soit avec ses beaux pendants d'oreilles et sa croix d'or. »

— Femme, que me parles-tu des héritières de Garro et d'Echaux, de capulet neuf, de bas blancs, de souliers à nœuds de rubans, de beaux pendants d'oreilles et de croix d'or?

1 Un postillon.

•- « La femme qu'il me faut, c'est ta fille avec sa robe de toile, et je veux la parer à faire mourir d'envie les plus riches. »

Combien est doux, au printemps, le retour de l'hirondelle! c'est le moment de songer à quitter ses habits pour se livrer sans crainte aux caresses du vent d'Espagne.

Combien plus doux est, après une longue absence, le retour du bien-aimé! Graciosa, qui attendait le sien, a vêtu, puis quitté ses plus beaux atours, pour le recevoir et lui sembler belle.

Oh! le bois vert, le bois vert! Jeunes filles, n'y allez jamais seules ; il n'y a que les gens noirs au dehors et au dedans, les charbonniers et le diable, qui y fassent leurs affaires.

Adam, le prêtre si longtemps égaré, le contrebandier redoutable, y est né, il y a longtemps vécu, et s'il n'y est pas mort, c'est que Dieu a jeté sur le pécheur repentant un regard de miséricorde.

Dans la vallée de Baigorry, et sur la crête de la montagne d'Oillarandoy, que couronnent des hêtres touffus, s'élève une antique chapelle et l'humble habitation d'un ermite, chargé de conjurer les orages par ses prières.

Un matin, en ouvrant sa porte, il trouva sur le seuil un enfant entre les pattes d'une chèvre, qui se laissait paisiblement téter tout en broutant les plantes voisines.

L'ermite les recueillit tous les deux, et depuis, rien ne lui a manqué : vin, maïs, lard, huile, ce que produit le pays et ce qui vient d'ailleurs.

Qui apporte tout cela? Mendi le Bohémien. Il arrive à. pas de loup, dépose son offrande sans mot dire, et jette un long regard sur l'enfant qui se cache derrière Termite, effrayé comme lui.

Un jour, Mendi ne vint pas ; on l'apporta sanglant à l'ermitage. Surpris par les douaniers dans son pèlerinage habituel, il ne s'était point arrêté à leur voix; une balle l'avait abattu.

En proie aux ardeurs de la fièvre, il débite par menus lambeaux une histoire inconnue ; il parle d'une fille séduite au bois vert, d'un enfant qu'il venait chercher pour l'y conduire, et il gémit profondément.

« Libre comme l'oiseau, le Bohémien en a le sort. Au moment où il apporte la pâture à ses petits, il se voit frappé par l'impitoyable chasseur, et tombe pour ne plus se relever.

» Il tombe, et la terre qu'il n'a jamais ouverte pour sa vie, s'ouvrira profondément pour sa mort. Sous un manteau de verdure, elle le retiendra pour l'éternité.

y> C'est- bien long ; mais de sa couche humide il verra son fils glisser gaiement le long des sentiers de la montagne, et sa tribu se perpétuer sous le bois vert.

» Il entendra son nom mêlé aux récits de la veillée, pendant que les jeunes filles dansent et que les hom-

mes apprêtent pour la nuit le chien qui mord sans aboyer.

» Un jour viendra, et le douanier aura son tour. Sa femme alors tombera dans la misère, sa vieille mère deviendra folle, et ses enfants, privés de leurs soutiens, se disperseront sur les chemins en demandant l'aumône. »

Curieusement penché sur le blessé, Adam écoutait sans comprendre ; il ne prend pas garde à l'arrivée d'une femme, qui, sans écouter, avait tout compris.

C'est Margarita, la fille du syndic; Margarita qui dansait si bien ; une montagne, deux montagnes, trois montagnes ne l'arrêtaient pas quand une fête l'invitait au plaisir.

Hélas ! il en venait beaucoup trop, de fêtes, et avec elles des jeunes gens fiers avec tout le monde, mais humbles envers Margarita, qui ne les écoutait point.

Ils avaient beau parler de la fortune de leurs parents, de leurs troupeaux, de leurs espérances, Margarita ne les écoutait point.

Elle n'écoutait personne, Margarita, pas même le recteur de la paroisse, qui lui disait que la danse est un péché, source et occasion de bien d'autres.

Or, il arriva qu'un jour des voisins proposèrent à Margarita d'aller avec eux à la fête d'Elizondo, pour laquelle toute la vallée de Baztan semble se couvrir d'une tenture de verdure et de fleurs.

Margarita consentit et fit cette longue route, non

sans rire et chanter tout le long du chemin. Prête à s'éteindre, la flamme de sa gaieté ne jette que plus d'éclat.

Trois jours durant, Margarita dansa comme une gitana ; mais les voisins ayant fini leurs affaires, songèrent à rentrer, et Margarita monta en cacolet !.

Tout alla bien d'abord, et Ton se promettait un retour heureux ; mais le patron d'Elizondo, le portier du ciel, allait le rouvrir et le montrer dans sa colère.

Jamais elle ne fut plus grande. A peine le vent furieux était-il tombé en gémissant sous les coups d'un mystérieux ennemi, que la foudre en éclats sembla vouloir punir quelque crime.

Le mulet que montait Margarita se cabra ; sa compagne, en tombant, l'entraîna dans sa chute, le long d'une pente rapide, d'une longueur à défier F œil, et sans autre fin qu'un gave bouillonnant sur des rochers.

Margarita, éblouie par le feu du ciel, suffoquée par la vapeur empestée de l'orage, roule, roule en recommandant son âme à Dieu et en rabattant sur son corps sa robe, qui se déchire avec lui.

Elle retient douloureusement sa respiration et ferme les yeux. Se sentant arrêtée, elle les rouvre, mais pour les refermer aussitôt. Elle se crut morte et aux mains du diable.

i Espèce de monture particulière du pays basque. Deux personnes prennent place sur un cheval ou un mulet, chacune dans une chaise fixée contre le flanc de l'animal

Un homme, à la taille élancée, aux mains nerveuses, au teint de cuivre, à la chevelure bouclée, la tenait entre ses bras et fixait sur elle un regard étrange, comme s'il eût voulu la dévorer.

C'est Mendi le Bohémien, plus mouillé d'un orage intérieur que de celui de l'air. Il charge Margarita sur ses robustes épaules et la transporte dans une caverne de la montagne, où il la dépose sur un amas de feuilles sèches.

Ce qu'il lui fit boire, je ne sais; mais jamais mère n'entoura d'autant de soins un enfant malade, jamais pasteur ne veilla avec plus d'inquiétude la tête de son troupeau en proie à un sortilège redoutable.

Le lendemain, Margarita reprenait la route de son village, à cheval sur un mulet que conduisait Mendi avec la prudence d'un contrebandier chargé d'or.

Arrivé à la croix de la frontière, Mendi remit la longe aux mains de Margarita, tendit la main pour lui montrer le chemin, et tournant brusquement le dos, il essuya une larme.

On en avait bien répandu là-bas pour Margarita, on avait couru de bien des côtés, brûlé bien de la résine, fouillé bien des fourrés pour la retrouver morte ou vive.

Pendant qu'on la cherchait encore, elle rentrait chez son père, qui, la demandant au ciel, dont il implorait le secours, semblait chercher sa fille jusqu'à la cime des arbres.

A peine était-elle descendue dans sa maison déserte,

qu'un homme, accourant sur ses pas, lui demandait un asile : c'était Mendi, coupé dans sa retraite et blessé d'un coup de fusil.

Ils citaient abattre le loup qui avait dévoré la blanche agnelette, et ils allaient renfoncer dans la bergerie, bien plus redoutable qu'auparavant.

Margarita alla porter à manger à son sauveur dans sa cachette ; elle pansa sa blessure, et son sang s'alluma à celui du Bohémien, qui l'avait versé pour elle.

Que se passa-t-il entre eux? quels récits lui fît Mendi? Je ne vous le dirai pas; mais à partir de ce jour, Margarita perdit ses couleurs et sa gaieté.

Elle ne cherchait plus les assemblées et les fêtes; on ne la voyait plus assise à sa fenêtre, cousant et chantant dans le feuillage comme un rossignol au bois vert.

Ohî le bois vert, le bois vert! Jeunes filles, n'y allez jamais seules; allez-y encore moins en compagnie : il n'y a que des gens noirs au-dehors et audedans, les charbonniers et le diable, qui y fassent leurs affaires.

Le soir, en rentrant au gîte, les pasteurs ont plus d'une fois surpris Margarita rôdant sur la lisière de la forêt et dérobant aux regards son visage pâle et flétri.

Pâle et flétri il était bien plus encore quand à l'ermitage, penchée sur la couche sanglante de Mendi, elle reportait un œil avide sur l'enfant dont l'haleine mêlée à la sienne l'enivrait.

« Mon père, cria-t-elle à Termite, bénissez-moi, car j'ai beaucoup péché. » Le prêtre écoute sa confession, lui met la main dans celle du moribond ; et quand Adam rentra dans l'ermitage, il y avait une veuve et un orphelin.

« Mon père, conduisez-moi dans un couvent, afin que je meure à ce monde, où je ne puis être qu'un opprobre pour ma famille et pour mon fils. »

Et le prêtre, endossant son manteau de voyage et prenant son makila1, se dirigea vers l'Espagne, en compagnie de Margarita et de l'enfant, dont elle ne pouvait se séparer.

Il le faut cependant : les grilles du cloître, qui se sont ouvertes à la voix du prêtre, demandent à se refermer, et ailleurs la terre attend sa proie.

Qu'en a-t-on fait? Quand l'ermite revint déposer son makila et son manteau de voyage pour endosser le surplis, Mendi avait disparu.

Il n'y avait à l'ermitage que les habitants des environs, qui se pressaient autour de la couche sanglante et vide, et se contaient des choses étranges.

Le vieillard ayant fait faire silence, leur prêcha un beau sermon, où tout ce que vous venez d'apprendre fut rendu public. Ainsi l'avait voulu Margarita.

» Priez pour elle, mes frères, s'écria le vieillard en terminant; profitez de l'exemple que vous donne la

1 Bâton.

recluse, maintenant épouse du Seigneur; surtout ne reprochez jamais à son fils sa naissance au bois vert. » Oh! le bois vert, le bois vert! Jeunes filles, n'y allez jamais seules; allez-y encore moins en compagnie. Il n'y a que les gens noirs au-dehors et au-dedans, les charbonniers et le diable, qui y fassent leurs affaires.

Entre un cloître et un tombeau, Adam grandit à l'ombre de l'autel, où, l'âge venu, il doit dire la messe.

Il étudie sans être troublé par les bruits du monde, qu'il ne connaît pas, ni par le souvenir de parents qu'il a oubliés ; mais il pense souvent au bois vert.

Au bois vert qui recèle des hôtes inconnus, et d'où le vent fait sortir des voix qui appellent ou mettent en fuite les nuages.

Oh! qu'il voudrait, comme eux, sans frein ni loi, parcourir l'espace! surtout pénétrer dans ce pays des rêves que la cloche lui révèle quand elle invite à la prière !

Mais il le connaîtra quand il revêtira la chape d'or et de soie, et qu'il chantera les louanges du Très- Haut dans un nuage d'un encens enivrant.

Ce moment tant désiré vint enfin, et Adam reçut

Fonction sainte qui devait éteindre dans son cœur tous les orages; mais, hélas! c'était de l'huile, et non plus de l'eau comme au baptême.

Il connut le monde par la confidence des chutes que l'on y fait, et deux ans ne s'étaient point écoulés, qu'il buvait à la coupe empoisonnée du mal.

C'était un soir d'automme. Le vent gémissait parles fentes des portes et des fenêtres, comme pour demander à être admis dans une chambre où brûlait un bon feu.

Adam, assis au coin de la cheminée, et plongé dans la rêverie, cherchait à donner la vie aux serpents de flamme qui couraient sur les tisons, mourant pour renaître encore.

La porte s'ouvrit tout-à-coup. Adam se levait pour la fermer, quand il se trouva devant une femme qu'il ne connaissait pas.

ce Venez, lui dit-elle. La poutre est tombée, et la maison va périr. Venez, on vous attend. »

Adam regarda la femme : elle était grande et belle, ses yeux noirs lançaient des flammes plus brillantes que celles du foyer, et de sa poitrine gonflée s'élevait comme une vapeur.

Adam n'entend plus le vent du dehors : en proie à une espèce de vertige, c'est de lui maintenant que vient la tempête qui siffle à ses oreilles.

— Femme, où donc me conduis-tu? La mort réclamet-elle mon saint ministère, et pour la devancer faut-il toute la vitesse de mon cheval ?

— Venez, on vous attend, et le mulet qui doit vous porter est là qui s'impatiente ; ne l'entendez- vous pas?

Adam monte; et la femme, saisissant la longe, marche en avant d'un pied furtif et comme habitué aux voies du mal.

Un brouillard épais, après avoir couvert la cime des montagnes, s'était étendu dans les vallons, et le plus profond silence régnait dans la campagne.

Le prêtre se voit sur le chemin de la grande forêt d'Iraty, asile des Bohémiens de la contrée ; il comprit que quelque moribond éclairé par la grâce réclamait son ministère.

Que ne parle-t-il à la femme? Mais elle ne paraît pas entendre. Comme si elle était en proie au vertige, elle trébuche et tombe sur les ardoises humides du chemin.

Plut à Dieu qu'elle ne se fut jamais relevée! Mais Adam, lui tendant une main secourable, la fait monter sur la croupe de son mulet.

Elle est là, serrée contre lui, au point que les battements des deux cœurs n'en annoncent qu'un. La monture bronche-t-elle, la femme enlace le prêtre de son bras, et la sueur monte au front du cavalier.

Il s'arrête enfin dans le bois vert, et se voit dans un cercle éclairé par un grand feu, au milieu de gens que vous diriez noircis de sa fumée.

Sur une couche de feuilles et de bruyères, un vieillard paraissant en proie à la fièvre se leva, comme

autrefois Mendi à l'ermitage. Mais, attendez, c'est lui!

Non, c'est son frère, le roi des Bohémiens; il va mourir et veut laisser son sceptre de roseaux, son manteau en guenilles à son neveu.

Que vas-tu faire, Adam? Tu balances? Tu es perdu. Tu te dis que tu vas civiliser ceux de ta race ; moi je dis que tu n'en feras rien.

Le fort emporte le faible : dix, vingt, cent, sont plus forts qu'un seul, et Dalila a vaincu Samson, le juge d'Israël.

Posée sur son cœur, la main de la Bohémienne y a laissé son empreinte; elle est venue s'ajoutera celle de l'injustice des hommes, qui t'ont reproché d'être le fils du Bohémien.

Fuis, Adam; dusses-tu laisser ton manteau et livrer tes membres à la dent aiguë du froid. Un moment de plus, et tu es perdu.

Adam resta, et son ange gardien, déployant ses ailes, remonta au ciel, aux pieds du souverain juge.

Privé de cette sainte compagnie, le prêtre ne songea plus qu'à la terre, il mangea, il but et s'abandonna au sommeil.

Quand il se réveilla, il était dans la fange, la Bohémienne à son côté ; le diable avait pris la place vide.

Comme s'il avait attendu ce moment, le vieillard alla rejoindre Mendi, et put lui annoncer que son fils à son tour glisserait gaiement le long des sentiers de la montagne.

Il y glisse, en effet, pendant les sombres nuits, pour passer de la contrebande, et le douanier terrifié n'ose plus s'y aventurer qu'en tremblant.

A la tête de sa troupe, il ne cesse pas non plus de marauder, de saccager les métairies des colons et d'emporter d'assaut les manoirs crénelés des nobles.

Il ne respecte que la cabane du pauvre et de la veuve ; plus souvent encore que les châteaux vides, il a laissé les chaumières pleines.

On y parlera longtemps de lui, et le Bohémien, cassé par l'âge et réduit à l'aumône, dira qu'il l'a connu.

A ce nom, le garde-manger s'ouvre, la ménagère place la méture l devant le nouveau venu, et la famille vient se ranger autour de lui pour écouter ses récits.

Voici venir Pierre Handi, le vieux Pierre Handi d'Iriberry, qui ne devine pas seulement l'avenir, mais qui connaît tout aussi bien le passé.

Le piton couvert de neige qui s'élève au centre des Pyrénées, voit à la fois à ses pieds la France et l'Espagne.

Pareil à lui, le centenaire Pierre Handi embrasse du même coup d'oeil le siècle qui n'est plus et celui qui n'est pas encore.

Bientôt il connaîtra les secrets tl'un autre monde : courbé vers la terre qui le réclame, il y tomberait s'il n'était soutenu par son bâton.

Voici Pierre, Pierre Handi d'Iriberry. Bonjour,

» Gâteau ou pain de maïs.

Pierre, tu vas boire et manger là au coin du feu, et tu nous parleras d'Adam, que tu as bien connu.

Tu crains, je le vois, ce bon religieux qui nous entend; rassure-toi, Pierre, il vient de l'autre côté des Ports : peut-être saurons-nous par lui comment Adam y est mort.

— C'était un fier homme qu'Adam ; depuis longtemps on n'avait vu son pareil; jamais, oh! non jamais on ne le reverra.

« Brave, humain, il ne s'attaquait jamais au faible ni au pauvre, mais au riche et au puissant, et souvent l'argent enlevé à ceux-ci s'en allait à ceux-là.

y> Il avait la mamelle gauche à jour et la main percée. Quand il était abondamment fourni de vivres, il faisait dresser sa table sur le chemin, afin que nul ne pût échapper à sa libéralité.

» Avait-il fini, il se levait, défendant que l'on emportât rien de ce qui restait : il disait que c'eût été faire injure à la Providence et frustrer les oiseaux, Bohémiens de l'air.

» Pauvres Bohémiens ! les aimait-il I II ne se lassait pas de leur raconter les mêmes choses que M. le curé ; mais nous avions les oreilles trop hautes, et c'est folie que de vouloir faire remonter le torrent à sa source.

» Précipitez plutôt son cours, et qu'il engraisse ses ondes de ce qui se trouve sur son passage; mais que le cri des femmes et des enfants ne se mêle jamais à sa voix.

» C'est ce que recommandait Adam. Brave comme une épée, il ne portait même pas de couteau, et personne ne peut dire qu'il ait fait crier le chien d'un fusil.

» Plus rapide que la balle, sa main suffisait pour écarter tout ce qui s'opposait à sa volonté. Devant elle, l'homme le plus fort ne manquait jamais de disparaître.

» Une nuit, surpris pendant" que" nous longions la montagne d'Orisson, il se dégagea par un coup vigoureux qui envoya le douanier dans un abîme.

— « Ma pauvre femme ! mes pauvres enfants I » cria le malheureux. Plus rapide que l'izard, Adam s'élance après lui et le retient par un effort suprême.

» A genoux devant lui, il ouvre l'habit du douanier, qui s'attend à sentir le froid de l'acier, et qui entend le bruit de l'or.

» Et cependant, c'était un douanier qui avait frappé son père, et plus d'une fois les douaniers diminuèrent sa troupe.

» Mais Adam était sans rancune; vous allez le voir par ce qu'il fit pour l'évêque de Bayonne, qui l'avait excommunié.

» Sans cesse courbé sur les livres , monseigneur y avait pris un mal cruel, sans y trouver le remède qui pût le guérir.

» Comme un vase fêlé par l'âge, il perdait son sang, et, couché sur le côté, s'attendait à perdre bientôt la vie.

» Mais à Miranda est la vieille Catalina, que la mort respecte, en dépit des années qui la courbent jusqu'à terre.

» Catalina a des secrets qui ressusciteraient les morts, si les vivants n'avaient point une si grande frayeur de les voir revenir.

» J'allai la chercher jusqu'en Castille, et la conduisis à Bayonne, où nos amis de la contrebande l'introduisirent au palais.

» Deux jours après, Monseigneur, revêtu d'une chasuble étincelante d'or, chantait une messe d'actions de grâce, sans le moindre souvenir pour le prêtre interdit.

» Plus reconnaissante, Catalina m'a donné cette vieillesse qui vaut aujourd'hui au pauvre Pierre le peu de pain qui lui reste à manger.

— Pauvre Pierre, prends -en davantage, prends encore du lard, et mouille ta voix qui s'éteint d'un verre de ce vin généreux.

— Généreux il est vraiment, et de Peralta; oui, c'est bien le même qu'Adam et moi nous allions chercher dans le bon temps, qui ne reviendra plus.

y> Un jour, nous en avions beaucoup à porter de l'autre côté des Ports, et le temps pressait, car on sentait le douanier qui approchait.

»Fermin de Zabalo Zuazola conseille à son chef Adam de revêtir son surplis et de chanter du latin ; ses hommes porteront les outres dans une bière.

— Puissé-je y être mis moi-même plutôt que de souffrir une pareille profanation! En avant! et si quelqu'un tombe, c'est alors que je prierai.

» Quel brave capitaine qu'Adam, fils de Mendi ! ce n'était pas lui qui aurait regardé à quelques hommes pour rendre la marchandise.

» On part en plein jour, au moment où, fatigués de veiller, les douaniers, retirés dans leur poste, se livrent au sommeil.

» En marche à la tête de son escorte, il gravit avec agilité les coteaux les plus rapides, franchit les plus profonds ravins et brave la fureur des torrents.

» Arrivé sur les bords d'un torrent, il veut boire, et se penche sur l'eau; mais l'ennemi, caché sous une roche creuse, s'élance et s'empare de lui.

» Non pas tout de suite, car Adam était roi dans l'eau comme sur la terre ; mais les deux rives du torrent étaient gardées.

» Où conduira-t-on Adam? quels murs assez forts peuvent retenir captif le vautour du pays de Cize? Il n'est grille ni serrure qui puisse résister à son bec.

» Ils l'ont mis au château-fort de Lourdes, comme s'il eût été un perroquet et n'eût eu que sa langue pour se défendre, sans ailes pour s'envoler.

y> Or, un jour qu'il se promenait sur les remparts, enveloppé de son manteau dans lequel il se fermait aux suppliantes ardeurs d'un vent violent soufflant du pays basque ;

» Il les comprit enfin et ouvrit sa cape béarnaise à l'ami venu pour l'enlever.

» Suspendu à son manteau, dont il avait eu l'adresse de se faire des ailes, il se jette en bas des remparts sans balancer, et parvient heureusement, d'une hauteur prodigieuse, à toucher terre et sans se faire le moindre mal. Le surlendemain, il avait gagné la terre d'Espagne.

» Que dites-vous de cela, et qu'auriez-vous fait ensuite? Vous auriez regagné le pays : c'est ce qu'il fit; et vous auriez dit adieu à la contrebande : c'est ce qu'il ne fit pas.

» Il lui fallait la vie libre et aventureuse, et bien d'autres choses que je ne veux pas dire 'K et, sauf le respect que je dois à la compagnie, on ne prend pas de poule sans grain.

» Adam n'avait pas de grain, et depuis longtemps sa dent était habituée au pain cuit par les autres.

» Depuis mille ans, l'eau coule dans son chemin, et le loup, en voulant manger de l'herbe, a gagné le mal dont il est mort.

» Adam recommença la contrebande ; mais les temps le étaient changés, et le fils de Mendi, qui l'était aussi, ne glissait plus avec la même gaieté le long des sentiers de la montagne.

» Une nuit que les étoiles avaient cédé la place aux ténèbres, et que la lumière des morts était allée éclairer les pâles habitants des pays d'en bas, Adam se coula

le long des remparts de Pampelune pour les escalader et y introduire de la contrebande ;

» Mais de trahison ne peut nul se garder, et de faux frères avaient divulgué aux carabineros le plan de la marche arrêté dans cette occasion.

» Il tomba sanglant entre leurs mains et fut enfermé dans la citadelle, sous les verroux de ses noirs et humides cachots. Il y a trouvé la mort.

— Dis plutôt la vie, vieillard. » — Pierre Handi se tut, et le religieux continue son récit.

« En proie à la fièvre, Adam est porté sur son lit, et pendant que d'un côté un médecin panse ses plaies, de l'autre un prêtre penche vers lui une oreille miséricordieuse.

» Une femme courbée par l'âge, et dont les traits sont cachés par le voile monastique, vient à son tour prodiguer au prisonnier des potions salutaires et des paroles plus salutaires encore.

y> Elle lui fait baiser son crucifix, qu'elle baise ensuite avec transport; on dit même qu'elle serra le blessé contre son cœur comme s'il eût été son fils, et qu'elle lui donna ce nom.

» 0 miracle de la grâce! Adam, revenu à la santé, ne se montra plus tel qu'il était autrefois : nouveau Manassès, les chaînes de la captivité l'avaient fait rentrer en lui-même.

* Les larmes amères et brûlantes de la pénitence sillonnent ses joues creuses et flétries par le jeûne, et

cependant il sent un bonheur qu'il ne connaissait pltis depuis longtemps.

» Dans les transports de sa joie et de sa reconnaissance, il chante les miséricordes de Dieu, qui ne lui a ravi la liberté du corps que pour lui rendre celle de Famé.

» Cependant, il peut recouvrer l'autre : des lettres royales expédiées de Madrid à l'alcaïd de la citadelle de Pampelune lui enjoignent de mettre Adam en liberté.

» La porte de son cachot s'ouvre. Adam lève les yeux et voit devant lui une femme qu'il ne connaissait que trop.

« Venez, lui dit-elle : la poutre tombée peut être » relevée, et la maison ne doit pas périr. Venez, on » vous attend. »

» Adam regarda la femme : elle était grande et belle, ses yeux noirs lançaient des flammes plus brillantes que celles de l'œil du jour, et de sa poitrine gonflée s'élevait comme une vapeur.

» Adam n'entend pas le reste de ses paroles : en proie à une espèce de vertige, il sent monter le long de son dos une tempête qui siffle à ses oreilles.

— Femme, où donc veux-tu me conduire? Le démon t'a-t-il envoyé ici pour réclamer sa proie? Crois-tu donc que la mesure de mes iniquités ne soit pas comblée?

» Loin de moi, serpent! Tu veux relever la tête contre moi? Une sainte femme, une mère te l'écrase. »

» Les portes sont ouvertes devant Adam : le roi d'Espagne est satisfait; mais celui des cieux ne Tétait pas encore, et le pécheur n'avait point achevé sa pénitence.

» Se considérant comme indigne de vivre dans le monde qu'il avait scandalisé pendant des années, il demanda et obtint de coucher sur la paille et de se nourrir du pain noir des prisonniers.

» Il ne tenait déjà plus à la vie que par le désir d'expier ses iniquités et ses crimes, dont il n'était plus seul à supporter le poids.

» Il ne cessait de les confesser au chapelain de la citadelle, jusqu'au moment où le digne prêtre, après avoir lui-même confessé ses fautes, ferma la bouche pour ne plus la rouvrir ici-bas.

y> Que les desseins de Dieu sont incompréhensibles ! celui qui aime toujours à bâtir sur le néant et qui sait se servir des plus vils instruments pour la sanctification des âmes, voulut qu'Adam devînt l'apôtre des forçats.

» Il le fut pendant longtemps encore, envoyant des âmes à Dieu, comme pour témoigner de son retour au bien et plaider sa cause avec Margarita auprès du souverain juge.

» Quand le moment fut venu pour Adam de comparaître à son tribunal, ce fut un ange, n'en doutez pas, mes frères, qui le vint chercher.

» L'hôte des cieux le toucha de son aile, et le prêtre

pénitent mourut en exhalant l'odeur de l'encens que les Chérubins et les Séraphins, les trônes et les dominations brûlent devant l'Éternel l .

* La fin de cette pièce est trop moderne; le caractère de la ballade a presque disparu. On reconnaît dans ce tableau édifiant de la pénitence d'Adam , aussi bien que dans quelques autres parties du récit, la main d'un prêtre.

BENITO ZUBIR1

Benito Zubiri est dans une forte prison ; quand il en sortira, une âme sera bien près de quitter la sienne.

Il n'en est pas plus triste pour cela, Benito Zubiri ; il bat du tambour sur la table, et siffle ainsi qu'un bouvreuil en cage.

Les soldats qui le gardent ne peuvent comprendre qu'un homme mort, ou peu s'en faut, se montre si bon vivant.

— Benito Zubiri, Benito Zubiri, dans trois jours tu vas faire la grimace et râler affreusement : est-ce pour cela que tu siffles si joyeusement, la bouche en cœur?

— Seigneurs, je siffle, parce que je suis content de mourir, au-delà de tout ce que l'on peut dire.

« J'ai commis beaucoup de péchés, et je suis las du métier de bandit. D'ailleurs, notre destinée, à nous autres, est de mourir sur le fauteuil.

» Je tirerai la langue, c'est vrai, mais je ne mordrai personne, soyez-en bien sûrs, seigneurs, et vous encore moins que tout autre.

» Et puis, quand le garrot aura fait rentrer dans le cou la balle que j'ai reçue de mes père et mère et qui n'a jamais voulu sortir,

» On ne dira plus que je suis cagot, et j'entrerai clans le paradis par la grande porte '. »

— Comment? tu ne regrettes rien, Benito Zubiri? rien dans ce monde que tu vas bientôt quitter ?

— Rien dans ce monde, seigneurs, que le plaisir de votre compagnie et les moyens de vous laisser à chacun une marque de souvenir.

— A quoi penses-tu maintenant, Benito Zubiri, en comptant ainsi sur tes doigts ?

— Je pense à tout l'argent que j'ai enterré en Espagne pendant mes courses, je pense qu'il va se trouver sans maître.

— Et où as-tu mis cet argent, bon Benito ? Est-il loin d'ici? Y en a-t-il beaucoup?

— Le plus gros dépôt est à Ecija en Andalousie : quatre-vingt trois onces dans une marmite de fer.

« A Ségovie, toute l'argenterie d'un comte et la collection de médailles d'or et d'argent d'un chanoine. »

> Apparemment Benito Zubiri était goitreux, ce qui le faisait ranger parmi les cagots, classe de personnes autrefois proscrites par l'opinion publique et par les lois, et qui ne pouvaient entrer dans l'église que par une porte particulière.

BENITO ZUBIRI. 51

— Est-ce là tout, Benito Zubiri? Les endroits que tu désignes sont bien loin , et comment y découvrir tes trésors ?

— Oh ! pour cela, rien de plus facile : j'ai fait des marques auxquelles un enfant même ne saurait se méprendre. Voulez-vous les connaître?

— Et le moyen d'aller à Ecija, Benito Zubiri? Le diable seul pourrait nous y transporter; mais il sera trop occupé avec toi.

» N'as-tu pas quelque cachette dans les provinces, où l'on puisse arriver promptement et sans trop de fatigue ?

— Attendez. Mais non. C'est de l'argent étranger ; d'ailleurs, il ne m'appartient pas à moi tout seul, et ce ne serait pas délicat.

— Des bêtises! Combien y a-t-il? où se trouve le dépôt? sont-ce des livres sterling anglaises ou des napoléons français ?

— Attendez et ne me parlez pas tous à la fois : cent, cent-dix, cent-onze livres ( oh! le bon or! ) trente, trente-quatre napoléons.

— Et où, Benito? en quel endroit? comment reconnaître l'endroit? faut-il creuser bien profond?

— Un rien, seigneur, un rien. Je vous recommande la boîte, que j'ai promise à ma bonne amie. Si la clef est perdue, ne la brisez pas : je saurai l'ouvrir \

1 Benito oublie que cette ouverture ne doit avoir lieu qu'après sa mort.

» Elle est en bois de citronnier, cerclée en cuivre, et il s'y trouve deux poignées qui rentrent dans le bois. »

— Il n'y en aura pas autant à ta bière, tu peux en être bien sûr, bourreau que tu es. Dis-nous où est la boîte et ne nous trompe pas.

— Vous tromper, seigneurs ! et pourquoi ? Je vais mourir, vous venez de me le dire, et je ne l'ai point oublié.

— La boîte ! la boîte. Si tu tardes encore, le chapelain va venir; il te fera chanter et te donnera de l'eau bénite, tandis qu'avec nous tu auras un coup de bon vin.

— J'aimerais mieux que le saint homme le bût à la messe à la santé de mon âme, qui est toute joyeuse d'aller retrouver son créateur.

— Mais nous diras-tu où est la cassette? tu sais bien que tu ne peux l'emporter avec toi dans l'autre monde, et nul ne saurait pénétrer auprès de toi.

— C'est juste : aussi vais-je vous dire mon secret. Connaissez-vous Pampelune et la place qui est au bout de la Taconera?

« Prenez à droite la bajada de San Agustin, et suivezla jusqu'à la place de Santa Cecilia. Là débouchent les rues de la Curia et de la Navarreria ; n'allez pas y entrer au moins.

» Inclinez un peu à gauche, comme si vous alliez au marché. Vous pouvez même traverser le marché, sauf à prendre ensuite à droite, et puis......

BENITO ZUBIRI. 53

— Benito Zubiri, Benito Zubiri, tu te moques de nous. Comment veux-tu qu'avec ces indications nous nous retrouvions à Pampelune?

— C'est vrai, seigneurs : aussi vais- je vous indiquer une autre route beaucoup plus simple; si je me rappelle la première, c'est qu'elle passait sous les fenêtres d'une bien jolie fille.

» Prenez la rue de la Chapitela ; arrivé sur la place de Santa Cecilia, allez toujours devant vous, jusqu'à ce que vous trouviez une espèce de bodegon ' .

» Là demeure une femme, la vieille Carmen, qui vous conduira volontiers à l'endroit où est enfoui le trésor, moyennant que vous lui en donniez sa part.

— Non, non, nous sommes déjà cinq, et pour peu que les parts soient proportionnées aux grades, ce que j'espère bien, quatre de nous auraient peu de chose.

» Qu'est-ce que c'est ?t j'ai entendu murmurer, je crois... Et puis, j'y pense, la vieille pourrait nous trahir ou nous voler.

» Faisons mieux, emmenons avec nous Benito Zubiri. N'est-ce pas, Benito, que tu voudras venir avec nous et que tu ne chercheras pas à t' échapper?

» Tu te ferais du tort dans notre estime et dans ta personne, qui pourrait bien arriver tant soit peu écornée au bourreau. »

— Ne parlez pas de cela, seigneurs, et si vous m'en

1 Cabaret, bouchon,

croyez, vous me laisserez songer au salut de mon âme, la seule affaire qui me reste, Dieu merci. »

La nuit est noire, et Ton n'entend plus autour de la maison que les pas des sentinelles et les qui- vive qu'elles échangent de temps à autre.

La porte s'ouvre avec précaution, et les sentinelles s'écartent pour laisser passer des gens couverts de larges sombreros et enveloppés de manteaux.

Ils s'avancent sans bruit du côté de la Taconera, prennent la place del Castillo et la rue de la Chapitela, laissent à droite la fontaine de Santa Cecilia, et s'engagent dans la rue de la Navarreria et dans celle del Carmen.

Arrivés à la porte de France, ils en sortent et marchent pendant quelque temps dans la campagne, jusqu'à ce que Benito Zubiri leur ait dit : « C'est là. »

Ils s'arrêtent alors, et laissant deux d'entre eux à la garde du prisonnier, ils se mettent à creuser à l'endroit qui leur est désigné.

— Allons, Vasquez, courage! il me semble que j'ai entendu résonner quelque chose ; nous ne pouvons tarder à découvrir la cachette.

« Aie l'œil sur Benito Zubiri; s'il parvenait à nous échapper, il nous serait peut-être plus difficile d'arriver à trouver la sienne.

— Benito Zubiri? fatigué du chemin, affaibli par ses fers et par le jeûne, il dort, pendant que Sevilla veille sur lui, prêt à éterniser son sommeil.

BENITO ZUBIRI. 55

— Creuse, creuse, Vasquez : je viens de rencontrer une planche , il me semble bien que nous touchons au but.

— Entends-tu, Sevilla? ils ont découvert la cachette : ne bouge pas; tes camarades sont d'honnêtes gens incapables de diminuer ta part. »

Le sot s'est précipité vers la fosse, où rien n'avait été trouvé. Plus vite encore que lui, Benito Zubiri a tourné les talons.

Il court, il court, il fallait le voir courir, et cependant il était chargé d'une partie des armes de ses gardiens.

Et il riait, comme il riait ! Un autre qui aurait autant ri, serait certainement tombé et aurait roulé dans un précipice.

Benito Zubiri est dans une retraite sûre ; quand il en sortira, le diable sera bien près de quitter la sienne.

Il se remet enfin en campagne avec ses compagnons d'autrefois, et rencontre Sevilla, Vasquez et les leurs.

Ils étaient errants, sans armes, affaiblis par le jeûne et fatigués du chemin.

— Holà! cavalleros! Parlez-moi donc un peu. Ne me reconnaissez-vous pas ? on dirait qu'à pleurer ma perte, vos yeux se sont affaiblis.

» Mais si c'est votre argent, vos armes que vous pleurez, on vous en donnera d'autres, quand vous serez bien sages.

» Cent-onze livres, ai-je dit? et trente-quatre napo-

léons. Vous les trouverez, et plus encore, dans le coffre du courrier qui va passer.

» Commencez l'attaque, mes amis; nous verrons si vous savez vous y prendre, et nous vous soutiendrons, s'il en est besoin.

» Bravo, bravo ! je vois que vous n'êtes pas toujours malheureux et que nous ferons quelque chose de vous, si vous êtes dociles.

» Dès aujourd'hui vous faites partie de ma troupe. Si vous travaillez bien, vous aurez de l'or; si vous me trahissez, du plomb. »

Qui a composé cette chanson? Benito Zubiri, qui est tombé une seconde fois entre les griffes du corrégidor et qui veut aider à faire sa complainte.

Benito Zubiri est dans une forte prison ; quand il en sortira, une âme sera bien près de quitter la sienne.

Quel bon garçon que Batista Larréguy, Batista Larréguy de Menditte ! Qui aurait un tel mari ne pourrait qu'être heureuse, qui aurait un tel ami n'en aurait pas besoin d'autre.

Il faut le voir le matin, sa veste sous le bras, allant résolument au travail, et, nullement fier, ôtant son béret à tous ceux qui passent, avec un souhait bienveillant.

Et le soir, quand un autre se retirerait d'un pas tardif et lent, mon Batista revient auprès de sa mère aussi droit, aussi leste que s'il n'eût pas travaillé comme trois tout le jour.

A la paume, on n'a jamais vu un pareil joueur. Il serait capable de la lancer de France en Espagne, puis de partir et d'arriver avant elle.

Fier comme un lion quand il faut jouer du bâton ferré et soutenir l'honneur du pays, Batista est doux

comme un mouton avec les femmes, les enfants et les vieillards : demandez à son père, à son aïeul, surtout à mademoiselle de Sainte- Claire.

Batista est riche et de noble race basque : depuis qu'Agna est revenue du couvent, il n'a eu des yeux, des pensées que pour elle, et il s'est bien promis de n'avoir jamais d'autre femme.

Le matin avant le jour, Batista court les forêts ou escalade la cime des arbres pour dénicher des oiseaux ou enlever les petits "de l'izard, afin de les rapporter à son Agna.

Les plus beaux fruits de la Soûle, les bagatelles les plus rares de Ba)ronne et de Pampelune, sont chez Agna. Qui les a apportés? Batista.

Il ne songe pas, le malheureux, que c'est lui qu'il devrait parer, parer comme un monsieur de la ville, pour toucher l'insensible Agna.

Pâle et mince, elle n'a point de goût pour le montagnard aux fortes jambes, aux larges pieds poudreux, au cou de taureau et aux traits brunis par l'air et lesoleil.

Ce qu'elle rêve, c'est un citadin bien peigné, chaussé de fines bottes, ganté étroit et sachant faire avec aisance et grâce la révérence.

Ce qu'elle rêve, c'est un mari comme le jeune docteur de Saint-Jean, qui a vu Paris, où il vient d'étudier, et dont la voix harmonieuse dit à Agna des choses qui la troublent délicieusement.

Batista, lui, ne sait point tourner un compliment.

Le soir, il s'embusque dans un coin en vue de la maison d'Agna, et là, muet et palpitant d'espoir, il attend le moment de voir son étoile.

Lui arrive-t-il de rencontrer Mademoiselle de Sainte- Claire sur un chemin ou sur le pas de sa porte, elle baisse les yeux ou feint de ne pas voir le pauvre Batista.

Mais que le pas d'un cheval ou que la voix du docteur se fasse entendre, le regard d'Agna se lève, sa joue pâle se colore, et son sein se gonfle brusquement.

Batista a vu tout cela, et le chagrin le dévore ; la nuit, il se lève pour pleurer en secret; vingt fois il s'est promis de renoncer à Agna, et vingt fois il s'est donné tort et accablé d'injures.

Il maudit l'heure où sa funeste passion a pris naissance, et jure de renoncer à Agna ; mais les pères se sont vus, et, se donnant la main, ont accordé leurs enfants.

Le jour est enfin venu : Batista, plein d'espoir, s'apprête à emprisonner son corps dans de beaux habits, et son cœur dans les liens du mariage, quand un bruit imprévu vient faire taire la cloche déjà en branle.

Agna est mourante, Agna sera bientôt morte. Rentrez chez vous, gens de la noce : elle n'aura pas lieu. Qui va chercher le recteur? Qui va chercher le médecin ?

Le recteur est tout près ; mais le médecin est à trois lieues d'ici, la nuit est noire, la neige couvre les ports, et les douaniers veillent, prêts à servir un coup de fusil au voyageur courant dans la montagne.

Batista paraît, il veut partir ; ne lui dites rien : il a parlé ; qui, à le voir inquiet, agité, oserait s'opposer à son dessein? qui, d'ailleurs, le saurait mieux accomplir?

Il est parti. Rochers, fondrières, buissons, torrents, rien ne lui fait obstacle : il court, il vole ; la bise qui lui coupe la figure, la neige qui s'attache à ses pieds, peuvent à peine rafraîchir son sang.

— Docteur, monsieur le docteur, levez-vous, de grâce levez-vous. Ce n'est pas un malfaiteur qui veut vous attirer dans un piège : c'est mademoiselle de Sainte- Claire qui se meurt.

« Je vous en prie en grâce, monsieur le docteur, venez tout de suite, et vous me bénirez plus tard. Voulezvous que je selle votre cheval? faut-il vous porter, je suis prêt.

» Vous me connaissez bien : je suis Batista Larréguy, de Menditte ; mais dans un moment, bon docteur, vous me connaîtrez davantage.

» Maintenant, en route. Où allons-nous? Chez mademoiselle de Sainte -Claire; gravement malade par vous, oui, par vous, docteur, c'est par vous qu'elle doit guérir.

» Vous n'êtes pas riche, docteur, et vous aurez arpenté bien des lieues de terrain avant d'en avoir acquis quelques toises qui vous appartiennent. Un de ces jours, en voulant guérir les maux des autres, vous en gagnerez un qui vous enverra rejoindre vos pères.

» Demandez mademoiselle de Sainte-Claire ; elle vous

aime, je le sais. Guérissez-la de la fièvre qui la mine, je la guérirai de ma présence, qui en est la cause. Elle ne me verra plus.

» Dites-lui tout cela, docteur, vous qui parlez si bien ; dites-le à son père et au mien, et soignez-le bien dans ses vieux jours, de sorte qu'en rendant la vie à l'ingrate Agna, je ne me rende pas coupable de la mort du vieillard.

» Pour tout cela, docteur, je veux vous payer d'avance, afin que rien ne vienne s'opposer à l'accomplissement de mon idée. » — Et fouillant à sa ceinture, il y prit des rouleaux d'or, qu'il mit aux mains du médecin interdit.

Batista était arrivé aux premières maisons du village, il lâcha la bride du cheval de son compagnon ; et avant que le docteur pût se remettre de sa surprise, le montagnard avait repris le chemin de l'Espagne.

Quel bon garçon que Batista Larréguy, Batista Larréguy, de Menditte? Qui aurait un tel mari ne pourrait qu'être heureuse, qui aurait un tel ami n'en aurait pas besoin d'autre.

Personne, hélas ! ne l'aura pour mari dans le pays des Basques, et ses nombreux amis auront le temps de l'oublier, car il est allé bien loin et ne reviendra plus que pour mourir.

Mademoiselle de Sainte- Claire est aussi partie avec son mari pour la maison conjugale, où le bonheur et la santé qui l'avaient escortée ne devaient plus la quitter.

Ils s'envolèrent trop tôt, et laissèrent la pauvre Agna en proie au regret d'avoir préféré le pavot, fleur éclatante, tête sonore et vide, à la modeste pomme grise de Menditte.

Douce palombe de la Soûle, privée d'un compagnon de cœur, tu devais mourir : le docteur qui une fois a guéri ton corps et ton âme, n'a plus d'empire ni sur l'un ni sur l'autre.

Ton âme va remonter au ciel ; mais ton corps, ce corps blanc et pâle, pareil à celui des anges représentés à droite et à gauche de l'autel, dans l'église de ton village ;

Il appartient à la terre et au fossoyeur, qui retendra, peut-être en maugréant, sur son lit funèbre, où nul ne viendra verser des pleurs.

Déjà le vieux Domingo se frotte les mains en pensant à la somme qui y tombera quand il aura fini son travail, et il les chauffe au feu de débris de cercueils qu'il caresse du regard.

Poussant du pied la porte, qui cède comme si elle en était faite, un homme entre brusquement, et posant sur la table du vieillard un sac d'or :

— Combien, Domingo, veux-tu me céder ta place de fossoyeur dès à présent et pour toujours ? Je te l'achète.

— Ma place de fossoyeur, dites-vous? c'est le lot d'un pauvre diable, et cependant elle n'aura jamais été plus fructueuse que demain. On enterre la femme du docteur, et...

— Je le sais. Combien veux- tu me céder ta place de fossoyeur dès à présent et pour toujours? Je te Tacheté.

— Je vous assure qu'elle vaut gros. Souvent on trouve en terre des croix et des pendants d'oreilles, et puis Ton n'a plus frayeur de la mort en vivant parmi ceux qu'elle a frappés.

— Réponds, ou tu en vas augmenter le nombre. Combien veux-tu me céder ta place de fossoyeur dès à présent et pour toujours?

— Mille écus. — Les voici; » et le vieillard, après avoir compté la somme, sortit avec l'étranger pour l'installer dans ses nouvelles fonctions.

Il tremblait bien fort en les exerçant le lendemain pour mademoiselle de Sainte-Claire ; et ce n'était pas de froid, car l'eau dégouttait partout de son visage.

Les yeux des assistants n'auraient point été voilés par les larmes et ceux du curé affaiblis par l'âge, qu'on eût été en droit de s'étonner du travail de cet homme.

Il reçut la bière dans ses bras, la serra fortement contre sa poitrine, poussa un sourd gémissement, et quand les assistants répandirent de l'eau bénite sur la fosse béante, elle était déjà mouillée.

Depuis ce temps-là il ne se passe point un seul jour sans que le fossoyeur étranger ne vienne remuer la terre qui recouvre mademoiselle de Sainte-Claire ; il la couvre des fleurs qu'elle aimait.

Il y a planté des cyprès, et il se plaît à passer de longues heures assis à leur ombre, écoutant le vent qui pleure ou la tourterelle qui gémit.

On dit aussi ( que ne dit-on pas? ) qu'on Ta vu couché sur la terre et tenant des discours qui paraissaient des réponses et de douces plaintes, où revenait souvent le nom de Batista.

A une fenêtre ornée de rideaux de soie plus beaux cent fois que ceux de l'église de Mauléon en Soûle,

Catalina la Basquaise, négligemment accoudée sur du velours, demande un peu de chaude vie au soleil de Paris, aussi pâle qu'elle.

A qui sourit-elle ainsi, comme une jeune mariée qui se souvient? Est-ce aux tièdes baisers du vainqueur de l'hiver, aux caresses du vent du midi ?

Non, c'est à de jeunes hommes qui passent à cheval et qui la saluent familièrement de la main sans ôter leur chapeau.

Catalina la Basquaise fixe sur eux des yeux assurés, sans jamais les baisser, ce que ferait une honnête fille.

Pourtant elle vient de les fermer, une vive rougeur colore ses joues pâles, et, toute tremblante, elle se rejette en arrière.

Qu'as-tu donc vu, Catalina, pour te troubler ainsi? Quel objet inattendu est venu aggraver ton mal?

— Voyez-vous là-bas ce béret qui passe? Pyrénées, ô mon pays! comment ai-je pu vous oublier ainsi?

« Ramenez-moi au pays, que je le revoie encore avant de mourir!

» Portez-moi dans la maison paternelle, où j'ai passé mes premières années sous l'œil toujours ouvert de ma pauvre mère, maintenant fermé pour toujours.

» Couchez-moi dans le lit où elle est morte : c'est là que je suis née, là que je veux mourir.

» Mourir, falloir mourir! O mon Dieu! faites que je ne meure pas, faites que je retrouve la vie là où je l'ai reçue.

» Le printemps est venu, le ciel respire sans colère, et partout les arbres sont blancs d'espérances.

» Frissonnant de plaisir, les peupliers du chemin s'inclinent à mon approche, comme des frères à la rencontre d'une sœur depuis longtemps attendue.

» Le rossignol chante dans l'aubépine , tout renaît, jusqu'à la rose dans le champ des morts.

* Les lamentations y ont cessé, on n'entend plus que le refrain des faucheurs dans la campagne, ou la cloche du village qui annonce joyeusement une arrivée dans ce monde, après avoir pleuré tant de départs.

» Portez-moi dans la maison paternelle, où j'ai passé mes premières années sous l'œil toujours ouvert de ma pauvre mère, maintenant fermé pour toujours.

» Couchez-moi dans le lit où elle est morte : c'est là que je suis née, c'est là que je veux mourir.

» Déjà j'entends le forgeron -battant gaîment son fer, comme autrefois Allandé quand il m'avait vue le matin.

» C'est lui, il n'a pas changé. Est-ce là sa compagne? Elle est forte et brune; cette fois, Allandé, tu ne t'es pas trompé.

» Laissez-moi regarder ces enfants, dont une autre est la mère. Comme eux, moi aussi, j'en avais une qui me faisait marcher en soutenant mes pas, me préparait la méture et me donnait à boire dans sa tasse.

» Quel bonheur d'y savourer de l'eau fraîche de la fontaine, et de faire dans cette pauvre maison un mauvais repas !

» La fumée épaisse qui s'en exhale monte lentement et se déroule comme un crêpe sur le ciel.

» Elle a noirci ton visage, Allandé, pendant que le soleil, à force de luire sur ta barbe, a commencé à en dissiper l'obscurité.

» Mais de même qu'à chaque instant celle de ta forge disparaît devant un jet de flamme ou l'éclat du fer embrasé ,

» Ta face de bronze s'éclaire de bonheur quand ton œil rencontre tes enfants que nourrit ton travail, en attendant qu'ils travaillent avec toi, puis à ta place.

y> Portez-moi dans la maison paternelle, où j'ai passé mes premières années,

» Sous l'œil toujours ouvert de ma pauvre mère, maintenant fermé pour toujours.

» Couchez-moi dans le lit où elle est morte : c'est là que je suis née, là que je veux mourir.

» Le sommeil vient m'y trouver. Sommeil, doux sommeil ! sois le bienvenu, si tu laisses à la porte les mauvais rêves de ma vie.

» C'est l'heure où les morts sortent de leurs tombeaux et mêlent leur voix cassée aux plaintes du gave et du vent.

» Ecoutez! j'entends chanter une chanson basque, que mon père répétait autrefois pour m' endormir :

Pourquoi, mon enfant, — Quitter votre tendre père? — De quoi vous plaignez-vous, — Mon bien-aimé fils ? — Pourquoi me demandez-vous — Votre liberté?

Qui vous a séduit? — Qui vous a fait prendre ce parti? — Laissez ce dessein, — Croyez votre père; — A celui qui vous donne ce conseil, — Ne prêtez pas l'oreille *.

» Hélas ! il est trop tard. Demandez plutôt au tor-

Certaco, ene haurra,

Quita aita samurra? Norc çaitu lilluratu?

Certaz çare errenkura, Norc, haura, hortaratu?

Ene semé maitea? Utz çaçu dessein hori ;

Certaco dautaçu galdeiten Sinhets çaçu aita.

Cure libertatea? Conseilu horien emaileari,

Ez beharria presta.

rent, dont la voix, père, éteint parfois la vôtre, de remonter à sa source et d'y demeurer endormi.

L'enfant part. — Le bon père tristement : — « Vous allez donc, dit-il, — Pour toujours loin de moi? — Vous me laissez d'une cruelle blessure. — Frappé au cœur K »

» Cruellement souffre le mien. Fends-toi, rocher, laisse couler ton eau bienfaisante sur le feu qui me consume.

L'ingrat enfant s'éloigne, — Abandonnant son père. — « Où êtes-vous, s'écrie-t-il, — Mes jeunes compagnons? — J'en ai pour tout le monde; — Donnons- nous des plaisirs. »

Il quitte son pays — Sans peine et sans pleurs , — Il court de ville en ville, — Oubliant sa maison ; — Rien ne peut l'arracher — Des plaisirs immondes 2.

» Père, comme l'enfant prodigue, j'ai quitté ta maison; dans la nuit de mon cœur, j'ai suivi un feu follet qui m'a conduit dans les marais.

1 Abiatzen da haurra. Ene gazte lagunac? Triste aita samurra : Nie badut gueientzat,

« Baçoaz beraz, dio, Detzagun har placerac. » Seculacotz ni ganic?

Uzten nauçu çauri mina Partitzcn da herritic,

Bihotzean emanic !» Ez nigarric hargatic ;

Baidabila herriz herri

2 Badoa haur ingrata Etchea ahantziric ; Utziric bere aita : Deusec ecin khen decake « Non çarete, oihuz dio, Placer cikinetaric.

« Je vais, je pars; — Que Dieu me soit en aide l — Le plus tendre des pères, — Lui dirai-je en criant, • — Je suis coupable envers vous — Et envers mon père céleste. »

, Il se lève, il arrive — Aux environs de sa maison; — Le père désolé — L'aperçoit de loin. — Aussitôt, plein de pitié, — Il va à sa rencontre 1.

» Oh! viens, je t'attends. Vous qui entourez mon lit, regardez du côté du cimetière ; dites, ne le voyezvous pas venir ?

— Nous ne voyons que le vieux fossoyeur qui attend en regardant couler le torrent, dont les flots vont sans cesse à la mer, comme les générations à la mort.

— Je n'entends plus que le bruit de l'eau sur les roches, et les lamentations du vent qui court éperdu le long des flancs de la montagne.

» Gémis, souffle du nord, si loin de ton pays; tu ne saurais pleurer autant que moi, qui n'y suis rentrée que pour mourir.

» Revenue pour rejoindre les miens, je ne les retrouverai pas même dans la mort. Mon père me pardonnerait, le souverain juge me condamne.

» Coblacari2, prépare ta complainte sur mon mal-

1 « Banoa, partitzen naiz ; Alchatzen da, heldu da Dudan Jauna lagun maiz ! Etche ingurutarat. Ait et an den samurrena, Aita doloratuac du Diot oihuz erranen : Urrundican ikusten. Cure hobendun naiz, eta Urricalmenduz betheric Aita cerucoaren. » Bidera çayo yausten.

2 Coblacari, espagnol coplero, barde, poète.

heureux sort; mais elle est faite. Écoutez tous, je vais la chanter :

Le pécheur, à l'heure de sa mort, — Environné de chagrin, se trouve dans son lit. — Destiné pour la gloire du ciel, — Il est attendu dans les enfers.

N'est-il donc pas hien pénible et douloureux — D'aller au feu à la fleur de l'âge ? — Mis au monde pour me sauver, — Adieu, ciel et terre, je descends dans l'enfer.

Là sont les parents et amis. — Le mourant dit en tremblant, — Grinçant les dents, ouvrant les yeux, — Qu'il a foulé aux pieds les paroles des ministres de la vérité.

La chambre est pleine d'amis ; — Mais ils ne peuvent rien pour lui. — La mort est son adversaire, l'envoyé du Seigneur. — Nul n'a de force pour arrêter sa marche.

« Si j'avais le temps, je me confesserais. — Hâtez-vous d'aller chercher un prêtre, — Et prenez exemple sur moi : — Voyez les suites funestes du péché *. »

Triste bekatorea azken orenean Changrinez beztituric dago bere ohean , Orai sarthu beharra ceruco lorian Haren beguira daudez ifernu gorrian.

Ez da bada pena eta dolorea Adinic ederrenean sutarat yoaitea?

Jaincoac salbatzeco émana mundurat Adios ceru-lurrac banoa ifernurat.

Han dire ahaideac eta adiskideac ; Ikharaturic dio eri bekatoreac, Hortzac carrascatuz çabalduz beguiac, Osticatu dituela ministroen eguîac.

Cambera bethea da adiskidetaric ; Bainan harentzat ez da hetan fagoreric.

Herioa du partida Jaunac egorriric , Haren guibelatzeco nihorc ezdu indarric.

Dembora balimbanu confessa nintake.

Ministre- fcaten cherca laster eguiçue, Eta nitan exemplu harc çuec ère.

Bekatuan bicîtzeac cer duen ondore

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