Première partie
Aux jours brûlants de la canicule, la Navarre est un purgatoire quand on vient de l'enfer des Castilles; mais la Soûle est un véritable paradis réservé aux seuls Basques.
Qui vient les y troubler ? Pourquoi sur la montagne ce reflet menaçant de l'acier, cette figure noire comme de la poix fondue? Serait-ce Roland prenant enfin sa revanche et ramenant le Calife prisonnier?
Serait-ce un merino d'outre-ports escortant quelque Bohémien à la noire figure, qu'il vient d'arrêter, ou guidé dans sa marche par un des charbonniers de la forêt ? Vous qui passez par la route, dites-le-moi ?
C'est le jeune maître d'Urruty qui revient de la croisade d'outre-mer. Il est accompagné d'un noir mé-
créant, revêtu d'un manteau blanc, comme un moine de Saint-Benoît..
Plus d'un passant le prenant pour tel, s'est agenouillé pieusement devant lui ; puis, aux paroles étranges, aux éclats de rire qu'il entendait, relevant la tête, il s'enfuyait en se signant.
En voici venir un. Aveuglé par le soleil, qui joue dans les arbres avant de se coucher, il s'avance les yeux fixés à terre ; il ne voit rien ; mais il entend une voix qui s'adresse à lui en bon langage chrétien, en pur escuara :
— Etcheco jauna1 , d'où viens-tu? où vas-tu? Pourquoi avec la chaleur qu'il fait, marcher si vite ? connaistu la dame d'Urruty, et peux-tu m'en donner des nouvelles ?
— Je viens de son château d'Àussurucq, qui ne mérite guère plus ce nom ; car il est ruiné comme la famille dont il était le siège depuis des siècles.
» Le père et le fils sont partis, d'abord le père pour le pays d'où l'on ne revient jamais, puis le fils pour des contrées dont on ne revient pas toujours. Comme si elle eût tenté de les suivre, la grande tour est tombée en gémissant.
» Les serviteurs épouvantés ont alors pris la fuite, et les voisins sont accourus ; tous ont fait main-basse sur les objets de prix, sans doute pour les restituer au
1 Mot à mot, maître de maison.
maître d'Urruty quand il reviendra relever son blason tombé et le redorer avec l'or d'outre-mer.
» Quel jour pour le château d' Aussurucq ! Hier j'y ai conduit le prieur de Roncevaux, qui vient de faire ses rentrées. Je vais prévenir qu'on le vienne chercher en force ; car avec les almog avares 1 qui rôdent dans la montagne, il craint pour ses deniers.
— Nombreux, nombreux sont les maraudeurs au col de Roncevaux. Ils attendent le prieur, et s'ils te rencontrent, tu paieras pour lui, quoique bien pauvrement, je crains.
Et le maître d'Urruty de tendre au messager une pièce d'argent que celui-ci porte à ses lèvres, comme pour indiquer l'usage qu'il veut en faire. La venta où il entre, de trois jours il n'en sortira.
Toujours suivi de son noir acolyte, le maître reprend sa marche de plus belle. Il se parle tout bas à luimême, il s'agite, et s'essuie le front comme pour en chasser une idée qui l'obsède.
Arrivé à Aussurucq, il ne s'incline pas devant l'église où il a été baptisé, il n'a point de prières pour le bonseigneur son père, enterré non loin de là.
Il ne songe point à sa mère qui est là demandant à tous les bruits s'ils lui annoncent le retour de son fils bien-aimé. Il ne prête point l'oreille au chant d'une
» Espèce de bandouliers, que l'on trouve nommés, dès le XIIIe siècle, dans les comptes de Navarre.
vieille femme qui l'a vu naître et qui peut-être Ta bercé. Le prieur, le prieur! c'est au prieur qu'il pense, ou plutôt à ses deniers. Quelle vie charmante si on les tenait ! on n'aurait rien à envier au roi de France.
— A ce détour, voici la porté du château. Arrête-toi là, Ibrahim; voile ta face maudite, comme si la lèpre s'y fût établie, accroupis-toi dans un coin comme une bohémienne, et ne viens à moi que lorsque tu entendras ma voix.
» Toi, bon portier, annonce à ta maîtresse qu'un écuyer venu d'outre-mer lui apporte des nouvelles de son fils, le maître d'Urruty, et quelles qu'elles puissent être, fais qu'elles me vaillent un repas dont j'ai grand besoin.
— Soyez le bienvenu, seigneur! et suivez-moi. Nul ne saura mieux vous annoncer que vous-même, et vous ne viendrez jamais trop tôt si vous nous apportez de bonnes nouvelles.
La dame d'Urruty était à table avec le prieur de Saint-Jean : — Dieu garde vos dignes personnes et vous dispose à écouter des nouvelles d'outre-mer, de la bouche de quelqu'un qui en vient!
— Parle et ne dis que la vérité ; surtout, si tu sais quelque chose du maître d'Urruty, conte-le-nous promptement : tu as devant les yeux sa mère et son oncle.
— Que ne peut-il les voir, le digne seigneur ; mais hélas! il est prisonnier aux mains des Sarrazins, et s'il n'est racheté, il mourra bientôt, je vous le dis.
A ces mots, le faux écuyer jette un regard sur la dame, et celle-ci, joignant les mains en signe de consternation, lève les yeux sur le prieur, .qui les baisse d'un air embarrassé.
— Je vous le dis, il mourra bientôt, si je n'apporte promptement pour sa rançon une somme de trois mille livres en bonne monnaie, quelle qu'elle soit.
— Et où trouver une aussi grosse somme, bon Dieu! Quand mon fils est parti, il fuyait plutôt les juifs qu'il n'allait chercher les Sarrazins, et la mort de son père, en épuisant mes ressources, m'a laissée en proie aux entreprises de nos voisins.
— Où trouver trois mille livres, grand Dieu? ce n'est pas moi qui le tenterais, pauvre moine qui n'ai rien en propre, rien que des prières et une confiance sans bornes envers Celui qui tira Daniel de la fosse aux lions.
— Mais comment, savant et discret prieur, tirerezvous votre neveu des griffes des païens , s'il devient païen lui-même, s'il renie sa foi?
La dame d'Urruty et le prieur accueillent chacun par un signe de croix et par une oraison mentale cette affreuse perspective, et la parole reste longtemps emprisonnée dans leur gorge.
— Miséricorde! s'écrie enfin le prieur avec effort, c'est le fils de ma sœur ; mais puisse-t-il mourir avant de devenir la proie du démon.
Le faux écuyer se leva vivement :
— Moine avare et dénaturé, s'écria-t-il avec violence,
c'est toi qui vas mourir et le diable t'emportera.
A ces mots, s' élançant vers la fenêtre, qui était ouverte, il fait entendre quelques mots étranges, suivis bientôt du bruit de pas précipités dans l'escalier.
La porte s'ouvrit et une figure noire, hideuse, se montra à l'entrée de la salle, dont tous les domestiques avaient été éloignés.
Le prieur de Roncevaux tomba à la renverse avec un sourd gémissement. Son neveu et l'Ethiopien s'élancent sur lui et lui enlèvent sa robe, plutôt pour s'emparer de sa ceinture que pour le secourir.
Glacée d'épouvante, la dame d'Urruty veut appeler à l'aide : une main de fer, au lieu de la soutenir, la force à se rasseoir et se pose sur sa bouche.
Au silence qui succéda à cette scène d'épouvante, on eût cru qu'il y avait deux morts et deux vivants, si l'on peut donner ce dernier nom au diable.
Le prieur était bien mort, mort de saisissement ; mais la dame d'Urruty avait résisté et cherchait à surmonter son trouble.
— Arrière, Satan! mon frère était un saint homme. Si tu es l'ennemi de tout bien, pourquoi la croix qu'il porte ne t'a-t-il point mis en fuite?
» Et vous, qui que vous soyez, laissez-moi appeler du secours. Ne voyez-vous pas que si je n'appelle personne, vous serez accusé de l'avoir assassiné ? Fuyez.
— Je ne fuirai point, car je suis ici chez moi, je suis le maître d'Urruty. Et ne dites rien de ce qui s'est
LA LEGENDE DU SEIGNEUR d'uRRUTY. 79
passé ce soir, autrement je dirais que j'ai voulu venger Fhonneur de ^on nom outragé par un moine. »
Comme si elle eût été piquée par une vipère, la dame d'Urruty se dressa de toute sa hauteur sans prononcer une parole ; seulement, aux mouvements de ses lèvres, on eût vu qu'elle maudissait quelqu'un.
Elle s'élança ensuite par la fenêtre dans le ruisseau qui baigne le pied du château, et le lendemain, du digne prieur et de la bonne dame, il ne restait pas même le parfum d'une sainte vie et d'une mort imméritée.