‹ Le romancero du pays basqueChapitre 5 sur 11 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

Le seigneur d'Urruty est dans son château d'Aussurucq ; il a des serviteurs et des hommes d'armes, des chevaux, des chiens et des oiseaux, du blé, du maïs et du vin ; mais il n'a pas la grâce de Dieu.

Redouté de ses voisins, qui font le signe de la croix en le voyant passer comme une tempête sur son cheval noir amené d'outre-mer, il ne sait pas ce que c'est que la crainte, pas même, hélas! la crainte de Dieu.

Pourtant, à l'heure où Celui qui voit d'en haut rend ses jugements, pendant le silence et l'horreur des sombres nuits, le seigneur d'Urruty s'éveille parfois au murmure du vent, et croit entendre des plaintes, qui s'éteignent dans le bruit du torrent.

Il se souvient alors; et si la lumière des morts, se dégageant de son linceul, luit un instant sur ses rideaux; si l'air, se frayant un passage à travers quelque fente, les agite, il lui semble que sa mère vient le visiter et que le passé va renaître.

Il pousse alors une lamentation profonde ; son chien favori se dresse sur le lit de son maître en lui répondant par un hurlement lugubre; la sentinelle de la tour craignant quelque surprise, témoigne en soufflant doucement dans sa corne qu'elle est sur ses gardes, et prête à bien faire.

Et la dame d'Urruty ? Réveillée en sursaut, elle se lève sur son séant, et, au moment de s'écrier, elle s'arrête; la main fortement appuyée sur son cœur, elle en contient les battements : pauvre feuille qu'un peu de vent sèche et mouille, et qui a essuyé bien des tempêtes!

Que le retour de la lumière est doux à l'homme pour lequel la nuit est sans repos ! Au chant des oiseaux qui s'éveillent, il se rit des fantômes de ses rêves, il s'empresse de se mêler aux réalités de la vie et de chercher la société de ses semblables.

Le seigneur d'Urruty les évite. Il vit seul, ainsi qu'un cagot, ou plutôt comme si tout le monde l'était. Il n'invoque jamais Dieu ni sa mère, et pendant que la dame son épouse prie Dieu pour elle et pour lui au pied des autels, le mécréant va caresser son cheval ou ses chiens.

Le moment du repas venu, vous croiriez que sa noble compagne et ses serviteurs vont prendre place à la

même table au-dessous de lui. Point du tout. La porte du chenil s'ouvre, et d'impurs animaux viennent prendre la place qui appartient à des chrétiens.

Assis à l'extrémité de la table, il distribue le pain et la viande avec une libéralité que les pauvres n'ont jamais éprouvée. Tout en mangeant lui-même, il regarde manger ses compagnons à quatre pieds, et maintient l'ordre parmi eux.

Un d'eux s'avance-t-il trop près d'un plat, ou menace-t-il la pitance d'un voisin, le maître , saisissant un petit bâton placé à côté de son écuelle, se penche vers le coupable et le punit à l'instant même.

Malheur alors au mendiant qui vient réclamer sa part du festin en invoquant le saint nom de Dieu ! Entouré de chiens qui le flairent d'une manière inquiétante, plus effrayé encore de l'air sinistre du maître, il s'empresse de détaler en laissant une partie de ses haillons.

C'était au commencement d'avril, au temps doux et gai où les oiseaux recommencent à chanter. Alors les pèlerins, en quête de leur salut, se mettent en route pour le B. Saint-Jacques de Compostelle, et charment par de pieux couplets l'ennui du voyage.

Il faut les entendre prolongeant indéfiniment leurs cadences, et souvent se répondant l'un à l'autre. Charmé, le berger reste immobile appuyé sur sa houlette, et le chasseur prêt à tirer sa flèche contre quelque animal, s'arrête comme s'il eût été frappé lui-même.

Arrivé à la porte de quelque château, de quelque maison de bonne apparence, le pèlerin entonne son chant le plus doux, le plus humble : il a froid, il a faim, et les portiers, plus encore que les maîtres, sont durs pour les pauvres gens.

Celui qui, dans un jour néfaste, se présenta à la porte du manoir d'Aussurucq, dut espérer un accueil hospitalier ; car nul ne s'opposa à son entrée, et une femme d'une figure céleste lui sourit d'un air de bienveillance.

C'est la dame d'Urruty. A côté d'elle, vous verriez un serviteur chargé d'une corbeille couverte d'une toile, et, plus loin, dans l'attitude du respect et de l'embarras, un jeune homme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, aux oreilles pendantes terminées comme par une cerise.

— Bon pèlerin, entre dans la cuisine, prends place près du foyer ; ferme tes yeux à ce que tu pourras voir et ton esprit aux jugements téméraires, et n'ouvre la bouche que pour vider l'écuelle qui sera placée devant toi. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

— Qui parle de seigneur ? il n'y en a pas ici d'autre que moi.

Et la voix qui prononçait ces paroles paraissait si menaçante, que la porte, roulant en gémissant sur ses gonds, recula épouvantée, et s'ouvrit aux regards de la châtelaine, du jeune cagot et du pèlerin.

Le seigneur d'Urruty ne fit d'abord attention qu'à

lui. Saisissant par la patte un quartier de chevreuil, qu'il s'était fait servir en dépit de la défense de notre sainte Mère l'Eglise, il le lance au serviteur de Dieu, espérant sans doute l' entraîner avec lui dans son crime.

Vaine espérance! Le pèlerin croise son bâton devant lui, et le mets défendu tombe aux dents des hôtes impurs de la salle baroniale, succulent avant-goût du repas que la justice de Dieu leur ménage avant peu.

— Tue, tue, Briffaud! Mange, mange, Tervagant! A toi, Moreau, diable d'enfer.

Et les chiens de s'élancer au dehors, aboyant et cherchant quelqu'un qu'ils puissent dévorer .

Expert à se défendre de ces attaques, dont n'ont rien à craindre la dame d'Urruty et ses gens, le pèlerin brandit vaillamment son bâton, tout en adressant une fervente prière à Dieu pour son persécuteur.

Les chiens s'élancent alors sur le jeune homme aux yeux d'azur. Il fuit comme un cerf, les chiens le poursuivent de même, il fuit, il fuit encore, il fuit toujours, et nul ne songe à voler à son secours, à rappeler les chiens ; car c'est un cagot.

Un cagot est un être créé et mis au monde pour la perdition des autres. Sa parole empoisonne les âmes, son haleine tue les vivants, et à son contact les morts s'agiteraient douloureusement dans leur bière. Dieu nous garde des cagots !

Avec cela, ils taillent le bois comme par enchante-

ment, ils montent d'un pied assuré sur le faîte des maisons, et la toile sortie de leurs mains est digne de figurer sur les autels.

Petiri le cagot est venu demander au château du fil pour en tisser ; et la dame d'Urruty lui avait préparé le lin nécessaire à son travail. A côté, dans la même corbeille, se trouvaient du pain et du fromage pour le réprouvé et pour sa vieille mère Johanna.

— Femme, qu'est-ce que cela? Et le seigneur d'Urruty soulevait la toile du bout du bâton dont il corrigeait ses chiens, prêt à traiter de même quiconque lui eût désobéi. Son regard était fixe et menaçant, et sa parole brève.

— C'est du fil pour Petiri, que vos chiens, seigneur, ont mis en fuite ; c'est le fil que j'ai fait pendant tout l'hiver, et que Johanna attend pour en tisser de la toile. Vous en avez besoin et il ne vous sera fait aucun tort. »

Le seigneur d'Urruty sourit d'un air sinistre. — Courez, arrêtez les chiens, ramenez Petiri, et donnez-lui ce que votre maîtresse avait préparé pour lui. Il faut que tout le monde vive, et que ma toile soit faite.

— « La toile sera faite, et son maître n'en portera jamais d'autre. » Qui a dit cela? Le pèlerin, sans doute; mais on ne l'a pas revu; et l'on apporte Petiri la tête penchée, la face livide, escorté de chiens qui tirent la langue et se lèchent les lèvres.

— Ces ribauds de chiens auront étranglé le paillard : je ne les baiserai d'un mois. Vous autres, rapportez le

corps à sa mère en même temps que la corbeille, et dites-lui de ne point se faire trop attendre.

La nuit commençait à tomber, quand deux serviteurs du château emportèrent le cadavre du malheureux cagot à sa mère. Pour plus de commodité, ils le portent à deux, après avoir placé sur son ventre la corbeille pleine d'une nourriture qui ne devait pas y entrer.

Ils marchent silencieux au milieu des ténèbres qui s'épaississent, et de la terreur que leur inspire leur funèbre fardeau. Ils marchent sans ouvrir la bouche, même au pèlerin de Saint- Jacques, qui se joint à eux pour escorter le pauvre et veiller sur lui.

A l'approche du hameau des cagots, les chiens hurlent, et le monde sort sur les portes. On se compte. La vieille Johanna s'entend appeler et sent des sueurs froides lui monter au visage ; bientôt elle ne sent plus rien.

Quand elle revient à elle, sa pauvre chambre était éclairée par des chandelles de résine. Au milieu se trouvait le cadavre de Petiri, dans la maye au pain, en attendant la bière dont la mère avait depuis longtemps économisé l'argent pour elle-même.

Pauvre Petiri! il était bien le pain de la maison; quand il sortira par une porte, la famine aux longues dents, au ventre creux, entrera par l'autre, et le passant s'arrêtera pour écouter des plaintes et des grincements de dents.

Vous n'entendriez aujourd'hui qu'une navette haie-

tante qui va et vient à l'unisson d'une poitrine d'où s'échappent des soupirs pressés : c'est Johanna qui travaille, travaille comme aux beaux jours de sa jeunesse.

Aux beaux jours de sa jeunesse, on fit une chanson qui fut longtemps répétée dans les veillées des pays de Cize, de Mixe et d'Arberoue. Johanna la chante d'une voix tremblante d'émotion et de fièvre.

« Entre Aussurucq et Mauléon, les bois sont épais et pleins d'oiseaux dont les chants invitent à l'amour. Le jeune maître d'Urruty est sorti un matin pour chasser la palombe.

» Il en a rencontré une qui voltigeait sur l'herbe verte si légèrement, que le gazon ne semblait point garder le moindre souvenir de son passage. A l'approche du jeune homme, elle redouble de vitesse, mais non sans s'être assurée qu'elle avait été remarquée.

— » Oiseau, bel oiseau, arrête ta course; Johanna, un mot, je n'ai qu'un mot à te dire. Je t'assure que je ne veux que ton bien. Voyons, as-tu encore peur? Suis-je donc bien effrayant?

— » Pourquoi craindrais-je? N'est-ce pas vous plutôt qui devez fuir? Vous le savez, je suis cagote, et nous ne devons nous rencontrer ni dans la vie ni dans la mort.

— » Dussé-je être cagot et damné, tu ne m'échapperas pas ; je me laverai à suffisance dans les eaux saintes du Jourdain et dans le sang impur des païens,

» Paralysée par la crainte, Johanna fermâtes yeux : plût à Dieu qu'elle ne les eût jamais rouverts! elle n'aurait point eu autant à pleurer sur un berceau une faute qui n'était point la sienne. »

A cet endroit elle s'arrête, et, levant les yeux, elle semble reconnaître dans les traits inanimés de son fils, ceux du jeune maître d'Urruty, et sa main crispée essuie la sueur de son front flétri.

« C'est lui, c'est bien lui, » dit-elle ; et bientôt sa voix s' élevant avec violence : « Qui vous a mis en cet état, seigneur? Et pourquoi venir me tourmenter encore?

» Ah ! ah ! la mort, à votre tour, vous a couché par terre; vous avez beau joindre les mains, elle n'aura pas plus pitié de vous que vous ne vous êtes laissé fléchir quand je vous suppliais ainsi.

» Qu'attends-tu donc de ta victime? Peut-être un linceul! Attends, attends un peu, il sera prêt quand il faudra ; » et Johanna se remit au travail avec une nouvelle ardeur.

Ses voisins la surprirent dans cette occupation, quand, la nuit suivante, ils se réunirent pour faire une belle veillée au pauvre Petiri, qui était toujours dans la huche au pain.

Chacun apportait ce qui devait retenir l'assemblée autour du fils de Johanna, jusqu'au moment où il disparaîtrait sous le gazon.

Vin de Gascogne, cidre de Biscaye, cruchade et gâteaux de maïs cuits sous la cendre, rien ne manque

à la veillée, rien, si ce n'est la voix de Petiri, qui chantait si bien.

On ne l'entendra plus. A sa place s'élève une lamentation amère, à laquelle se mêle le bruit du vent, qui gémit douloureusement dans les gorges de la montagne et dans les bois.

Une femme en robe de toile, en guêtres de cuir, les cheveux coupés, les yeux rouges et menaçants, étend vers le mort un bras musculeux et décharné.

Elle se balance sur ses hanches en suivant le bruit cadencé de la navette de Johanna, qui semble étrangère à ce qui se passe autour d'elle et se presse sur son ouvrage.

— Pourquoi garder ainsi le silence? s'écrie enfin la femme. Pourquoi dormir, alors qu'ici tout nous invite à veiller et que tu es entouré de ce qui fait la vie, et avec tes amis ?

» Hélas ! ils n'étaient point avec toi quand des chiens, moins cruels encore que leur maître, ont fait dans ton corps ces trous par où ton àme s'est échappée avec ton sang.

» Puisse-t-il retomber sur ton meurtrier! Puisse le méchant être dévoré par des monstres mille fois plus cruels et mourir sans confession ! »

Amen! répétaient en chœur les assistants. A Cet anathème, les chandelles de résine pâlissaient à l'éclat des yeux de la femme, et leur flamme reculait devant son haleine ardente.

— Seigneur d'Urruty, ta dureté a formé dans nos cœurs de sombres nuages ; nous les avons patiemment contenus jusqu'ici ; mais le temps est venu où ils vont éclater, et Dieu changera leur pluie en une grêle de pierres. Puisse-t-elle t'écraser! »

Amen! répétaient en chœur les assistants. A cet anathème, les chandelles de résine pâlissaient à l'éclat des yeux de la femme, et leur flamme reculait devant son haleine ardente.

— Petiri, quand tu étais tout petit, je te faisais boire dans ma tasse sur le bord du chemin; je comptais m'appuyer sur toi quand la vue m'aurait été ravie, et c'est toi qui es couché immobile, les yeux fermés. Approchée de tes lèvres, cette tasse ne les ouvrirait pas.

» Peut-être prêterais -tu l'oreille à l'appel de ta mère, de ta pauvre mère? Mais elle ne connaît plus personne : son âme est partie avant sa vie. Puisse Dieu la recevoir dans son sein, ainsi que la tienne! »

Amen ! répétaient en chœur les assistants. A ce pieux souhait, les chandelles de résine éclairent d'un doux et vif éclat le front incliné de la sorcière, et leur flamme exhale le parfum de l'encens, comme pour s'associer ainsi à sa prière.

La mort, qu'elles troublaient dans ses sombres mystères, les gagna bientôt à leur tour : l'une après l'autre, elles s'affaissèrent sur elles-mêmes, et s'éteignirent après quelques convulsions.

Les gens de la veillée s'étaient retirés ou dormaient au milieu des verres et des écnelles; seule, Johanna veillait; sa respiration haletante, accompagnée par son métier, couvrait le bruit de toutes ces haleines.

Fatiguée d'errer dans les brouillards, sa pensée quelquefois revenait à la réalité ; mais à la vue de son fils pâle et ensanglanté, la malheureuse mère, éperdue, se replongeait dans le rêve qui lui montrait sa vengeance assouvie.

— Petiri est là, il sommeille peut-être. On l'a, il est vrai, apporté comme mort ; mais il est impossible qu'il le soit. Il est bien pale, c'est encore vrai; mais voyez comme sa joue se colore. »

Malheureuse! ce sont tes yeux que la veille et la fièvre rougissent, c'est le soleil qui se lève et qui donne un baiser enflammé, un dernier baiser à ton tils.

Son père n'est point encore tombé de l'arbre de vie. Ecoute, écoute bien! N'est-ce pas son cor qui retentit dans le lointain? Il semble répondre par des éclats de rire aux accents pieux de la cloche du village.

C'est le jour du Seigneur, de la prière et du recueillement. Revêtu de ses ornements sacerdotaux, le prêtre est monté à l'autel et a commencé à célébrer le saint Sacrifice.

A la porte de l'église, le seigneur d'Urruty, monté sur son cheval noir, accompagné de son serviteur

sarrazin, plus noir encore, lance à pleins poumons un défi imprudent à Dieu et aux forêts voisines.

Ad ait are Dei...

Chiens et gens, est-on réuni?

Juventatem meam...

Sonne, Ibrahim, à rendre rame.

Kyrie eleison...

Pour un quartier de venaison,

Gloria in excelsis. . .

Je vends ma part du paradis.

Credo in unum Deam...

Foin de Jésus et de Mahom I

La messe n'était point terminée, que les mécréants qui la troublaient ainsi avaient disparu dans les gorges de la montagne, à la recherche de ses sauvages hôtes. Des chiens, l'œil sanglant, la langue pendante, les précèdent.

Ils suivent le fond de la vallée, s'enfonçant dans les fourrés, où des arbres centenaires tiennent la nuit captive, et où l'eau des ruisseaux apparaît par intervalle comme un glaive qui sortirait lentement d'un fourreau de velours vert.

Les champs sont déserts comme il convient au saint jour de Dimanche. Mais qui donc chemine ainsi sur les hauteurs, et projette une ombre sinistre sur le flanc de la montagne?

Est-ce un vautour, chasseur de Pair? un corbeau, prophète de malaventure ?

C'est le pèlerin de Saint- Jacques. Baigné de lumière,

il semble une apparition, un messager d'en haut. A voir la légèreté de sa marche, on dirait qu'il retourne au ciel, et que le tonnerre qui vient de se faire entendre dans le lointain est le grincement des portes célestes roulant sur leurs gonds.

Ce sont plutôt celles de Y enfer, qui s'apprête à recevoir un hôte de marque. Ces longues plaintes qui courent le long de la montagne, ce n'est pas le vent, ce sont les lamentations des damnés, le bruit du monde d'en bas ouvert au nôtre.

Un démon, un noir sanglier, semble sortir des entrailles de la terre. Le seigneur d'Urruty veut le forcer dans son repaire : l'animal irrité fond sur son cheval, qui se cabre et se précipite, éperdu d'effroi, parmi les rochers.

Renversé par une branche d'arbre, le seigneur d'Urruty est traîné pendant plus d'une heure sur les pierres, qu'il arrose de son sang; ses chiens le suivent maintenant de façon à montrer qu'ils ont pris goût à la curée.

On leur arrache leur maître défiguré, que ses serviteurs rapportent au château, au moment où la vieille Johanna en sortait après avoir remis sa toile à la guelaria ' de la dame d'Urruty.

Elle avait hâte de rentrer au logis auprès de Petiri, qu'elle avait laissé immobile et sanglant. Mais est-ce

1 Clavière, gouvernante.

bien lui qu'elle a vu ainsi? Non, c'est le seigneur d'Urruty qui vient de passer.

Ses gens l'ensevelirent dans le linceul que Johanna venait de tisser. Quant à la malheureuse cagote, rentrée chez elle et ne trouvant plus personne, elle attendit longtemps, jusqu'à ce que la mort la réunit à Petiri.

SAUBADE L'ORGUEILLEUSE

On chante sous la fenêtre de Saubade l'orgueilleuse : c'est Martin de Barcaztégni l'intrépide, aigle que l'amour a transformé en rossignol.

— Étoile aimée, cesse de me fermer le chemin qui conduit jusqu'à toi. Il me tarde de quitter la terre, qui me retient comme une proie que ta cruauté lui réserve.

— Je suis l'abîme sans fond que les chasseurs ne peuvent regarder sans vertige : où trouveras -tu la force d'arriver jusqu'à moi?

— Et moi, je suis la pluie d'hiver qui se fraye un passage à travers les cailloux du ravin. J'irai réveiller l'écho de tes profondeurs.

— Je suis le chêne planté aux flancs escarpés du rocher que le pied de l'izard ne saurait gravir. Comment viendras-tu jusqu'à moi?

— Et moi, je suis la neige portée dans les plis du

nuage argenté. Je viendrai, quand il me plaira, me reposer sur tes branches.

— Je suis le lac de glace formé par la chute séculaire des neiges sur le plateau du pic d'Anie. Les êtres qui m'approchent cessent de respirer. A quoi bon penser à moi ?

— Et moi je suis le doux rayon de soleil qui vivifie la nature. Je descendrai sur ton. sein pour l'attendrir. »

La fenêtre se ferme vivement. Est-ce le froid de la nuit que redoute Saubade? Bien plus grand est celui qu'elle éprouve pour Martin de Barcaztégui.

Pourquoi? Martin est jeune, Martin est riche, Martin est vaillant. Vous parcourriez tout le pays basque, que vous ne trouveriez pas un meilleur joueur de paume,

Un meilleur danseur, un coureur plus rapide, un chanteur plus infatigable, plus harmonieux. Pourquoi donc Saubade ne peut-elle le souffrir?

Demandez plutôt pourquoi la sensitive replie ses feuilles dès qu'on la touche, pourquoi l'eau refuse de se mêler avec l'huile, pourquoi la chouette fuit la lumière du jour.

Pareil à l'oiseau des ruines, Martin a disparu. Où est-il allé? Saubade l'orgueilleuse ne s'en inquiète

guère.

Elle continue à repousser les hommages des galants ; et lorsque le soir ils viennent chanter sous sa fenêtre la petite chanson, elle se moque d'eux.

Idiart le veuf n'a pas chanté, lui ; mais il a fait son-

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lier ses écus aux oreilles du père de Saubade, et leur nombre a couvert celui des années de leur maître.

Saubade l'a refusé longtemps; enfin, cernée, pressée par toute sa famille, elle a consenti à parler avec Idiart; mais tel fiance qui n'épouse pas.

Il est sur la route de Tardets, avec sa belle promise, qu'il accompagne et à laquelle il fait le détail de sa fortune et des peines et soins qu'il a pris pour l'acquérir .

— Tout ce bien sera à toi, mignonne ; comme moi, sois économe; surtout ne le prodigue pas aux vagabonds qui s'abattent sur nos maisons comme les mouches sur le miel.

« C'est folie que de se dépouiller pour des êtres qui ne sont propres à rien, et de prolonger ainsi des existences inutiles.

» Mais, Dieu me pardonne! c'est Martin de Barcaztégui, ton ancien amoureux. Donne-lui un sou, mignonne, je ne t'en empêche pas.

» Se voyant repoussé par toi, il n'a plus joué à la paume que comme un homme ivre, et il a perdu tout son argent. Mignonne, donne-lui un sou.

» Désespéré, il s'est fait soldat ; mais si autrefois il n'était pas propre à grand' chose, maintenant il n'est plus propre à rien.

» Il a reçu une blessure qui l'a mis hors de service. On dit que c'est en cherchant la mort, de regret de t'avoir perdue. Donne-lui un sou.

» Donne lui un sou, mignonne, pour l'amour de Dieu : il t'a fait une grande grâce en te débarrassant ainsi d'un mauvais sujet qui aurait pu empêcher notre mariage. »

Saubade s'approcha du mendiant : c'était bien Martin de Barcaztégui. Il était foudroyé par la guerre; mais son regard brillait comme le doux rayon de soleil qui vivifie la nature.

11 descendit jusque sur le sein de Saubade, et à son approche, le cœur de l'orgueilleuse se fondit de pitié.

Elle fouille en tremblant à sa poche; mais au lieu du sou de l'aumône, elle en tire une clé ,

La clé de sa chambre virginale. Elle la tend résolument à Martin de Barcaztégui, comme un suprême anneau de fiançailles.

Vous qui vous apprêtiez à célébrer joyeusement, à la façon de nos pères, l'union du veuf Idiart avec Saubade l'orgueilleuse,

Laissez au menu bétail ses colliers à sonnettes, cessez de préparer les cornes de bœuf et de menacer nos oreilles des sourds mugissements du thupina-utsu.

Martin de Barcaztégui est guéri de sa blessure et Saubade de son orgueil, et tous deux vont aller à l'église promettre à Dieu de s'aimer toujours.

MANUEL ITURRIAGA

Oh! c'est un homme heureux que le muletier Manuel Iturriaga! il passe sa vie à se promener sur les chemins sans rien porter sur son dos ; il est habillé comme un gentilhomme et il fréquente les meilleures auberges.

Depuis Saint-Jean jusqu'à Pampelune, par tout le pays il est reconnu pour un brave homme et un homme comme il faut, qui, toute Tannée, mange des tranches de jambon et des œufs frits à la poêle à la place de sardines.

Est-il fatigué, il monte sur son mulet et chemine en chantant; si sa charge de vin est trop lourde, il n'est point embarrassé pour l'alléger, pour peu qu'il trouve des camarades en route.

On sort sur les portes pour le voir passer, conduisant lentement ses mulets ornés de pompons de toutes

couleurs, couverts d'une mante éclatante, et chargés de sonnettes.

Aux pauvres il lance, avec une adresse merveilleuse, des sous de loin dans leur béret. Pour les enfants, il a toujours des sifflets, des pommes ou des noix; des rubans et des épingles pour les jeunes filles.

Mais à qui donc destine-t-il cette belle croix d'or et ces pendants d'oreilles, achetés à un juif à la foire de Saint-Firmin à Pampelune? A Maria Larrabure, la fille de la veuve, la plus belle d'Arnégui.

Manuel aime Maria, Manuel doit l'épouser dans quelques jours; il veut que, lorsqu'il la conduira à l'autel, elle soit aussi belle que l'image de sa patrone qui le surmonte.

A cette idée, il regarde les bijoux qui doivent parer son idole : leur éclat avait disparu, et ils étaient tout noirs. Sûrement un malheur était arrivé.

Quelque sorcière jalouse avait jeté un sort sur la fiancée. Qui sait si Manuel la trouvera à son retour? Entre bouche et cuiller, disent les anciens, survient souvent grand encombre.

Manuel ne veut pas tarder une minute de plus ; il harnache, il charge ses mulets. Bon, le voici sur la route de France.

Il passe Zavaldica, monte et redescend les ports de Zubiri et de Velate, arrive à Burguete, et donne à peine quelques heures de repos à ses bêtes, à peine un regard à ses connaissances.

MANUEL ITURRIAGA. 103

Il reprend sa route pour ne plus s'arrêter. A Roncevaux, au moment où la cloche de l'église sonnait l'angélus, il crut entendre le glas des funérailles.

Enfin il descend de Valcarlos. Le voyez-vous pâle et couvert de sueur? On dirait, Manuel Iturriaga, que tu as vu en route des voleurs ou des revenants.

Les lumières d'Àrnégui brillent dans le lointain. Manuel Iturriaga cherche son étoile. Maria Larrabure n'était pas sur la route, suivant son habitude, pour l'attendre au passage.

Manuel Iturriaga laisse ses mulets et se rend à la maison de l'aimée. A la façon dont son cœur battait, il n'avait pas besoin de frapper à la porte.

Il n'y frappa point non plus ; il écouta un instant, et n'entendant rien, il regarda par une ouverture des volets.

Maria n'était plus là. Des deux sardines du souper de la petite famille, une seule cuisait sur les charbons, et la veuve la contemplait d'un œil morne.

Le cœur du malheureux se serra, les oreilles lui tintèrent comme si la cloche des funérailles eût recommencé à sonner, et il s'enfuit éperdu de regret.

Ses mulets étaient rentrés seuls, le valet d'écurie les avait déchargés ; puis, fatigué d'attendre, il était allé se coucher à côté d'eux.

Manuel ne rentra pas. Tout entier à sa peine, il erre autour du cimetière comme pour y découvrir la tombe de Maria et retenir une place à côté d'elle. *

A le voir pâle et défait, les yeux hagards, les cheveux hérissés, les pieds couverts de poussière et de rosée, on eût dit plutôt un échappé de la tombe.

Le voisin Idiart le reconnut pourtant : « Eh I bonjour donc, Manuel Iturriaga. Comment va la santé, et depuis quand parmi nous ?

» Vous allez bien, n'est-ce pas? et vous avez fait bon voyage? J'espère que vous n'avez été ni attaqué ni volé en route, et que les Bohémiens vous considèrent toujours comme leur ami?

» A vous dire vrai, je n'aime pas beaucoup à vous voir sur le chemin que vous avez choisi : on y risque sa bourse et son cou, on y mange des poulets gros comme des puces, et l'on y est dévoré par des puces grosses comme des poulets.

» A votre place, j'aimerais mieux la route de Bayonne. Là, point de rochers, point de précipices, point de maraudeurs; tout est plaine, et l'on n'y trouve que bonne compagnie.

y> Voyons! essayez. Voulez-vous y faire un voyage pour mon compte? J'ai besoin d'une multitude de choses, surtout de deux barils de sardines.

» Bonne marchandise et qui se vend bien, surtout quand les filles sont amoureuses et laissent brûler le souper de leurs parents.

» Pas plus tard qu'hier j'allais me coucher, quand une de vos connaissances, Manuel, est venue frapper à la porte et m'acheter des sardines.

MANUEL ITURRIAGA. 105

» Elle avait mis sur le feu ses deux dernières, et pendant que sa vieille mère s'endormait, elle s'était prise à rêver à quelqu'un de notre connaissance qu'elle aime bien.

y> L'une des sardines tomba dans le feu et se consuma. Réveillée par l'odeur, la vieille gronda durement sa fille, qui sortit autant pour échapper aux reproches que pour réparer l'accident.

y> Mais c'est à vous que l'on appréhende qu'il ne soit arrivé malheur. Maria Larrabure est revenue savoir si l'on vous avait vu. Tenez, la voici qui vient à votre rencontre. »

Oh ! c'est un homme heureux que le muletier Manuel Iturriaga! Toute l'année il mange des tranches de jambon et des œufs frits à la poêle, à la place de sardines, qu'il ne peut plus souffrir.

Chansons nouvelles, chansons anciennes, chansons pour les filles et pour les garçons, pour les maris et leurs femmes, pour les vieillards et les petits enfants !

Dans mon enfance, je chantais toujours, et sur la montagne où je gardais mon troupeau, les oiseaux et le ruisseau qui coulait le long de ses flancs se taisaient à ma voix.

L'âge venu, mon père me demanda ce que j'entendais faire, si je voulais être laboureur, charpentier, cordonnier ou maçon, travailler la terre, le bois, le cuir ou la pierre.

— Je veux être comme Foiseau, qui mange le blé sans avoir besoin de le semer, qui ne fait pas de mal aux arbres, s'attaque tout au plus à la toison des brebis laissée aux buissons du chemin, et ne bâtit que pour une saison.

Mon père était bon : « Tu veux être oiseau? A la bonne heure ; mais, crois-moi, fais comme la poule, occupe-toi de faire ton œuf; tu chanteras après.

— Faire comme la poule! vivre dans une cour, gratter le fumier et pousser d'aigres clameurs! disputer à d'autres le grain dispensé de haut par la main intéressée du maître !

» Je préfère être le rossignol qui charme les amants, l'alouette qui donne au laboureur plus de plaisir qu'elle ne lui mange de grain, ou la fauvette qui chante sans souci des épines qui l'environnent.

» Comme un autre, j'aurais pu devenir homme d'église, chanter à l'autel ou au lutrin, à l'abri de la pluie et du vent et sans crainte d'être damné.

» Mais je n'étais pas destiné à chanter pour les morts. S'ils pouvaient m'entendre, ils se réveilleraient à mettre en faite M. le curé, habitué au silence de ses pensionnaires.

» S'il me fait la guerre et me menace des flammes de l'enfer, c'est que je chante mieux que lui; il sait que vous passeriez la nuit à m'écouter, tandis qu'avec lui vous dormez souvent en plein jour.

» Chansons nouvelles, chansons anciennes, chansons pour les filles et pour les garçons, pour les maris et leurs femmes, pour les vieillards et les petits enfants !

— Coblacari, viens avec nous sur la montagne d'Ahusquy ; tu y trouveras nombreuse assemblée, des

oreilles qui t' écouteront avec avidité, des mains qui s'ouvriront dans la tienne.

— Ahusquy ! oh! ne me parlez pas d'Ahusquy : j'y ai plus gémi que le vent n'a de plaintes, plus versé de larmes que la fontaine n'a d'eau.

— Toi pleurer, coblacari! toi que nous avons toujours vu si gai, et qui ferais rire jusqu'à un juif que l'on aurait volé, jusqu'au voleur que l'on mènerait pendre!

— Bois ce vin, coblacari, et conte-nous cette histoire, qui t'a, nous as-tu dit, tant fait pleurer. Nous t'écoutons.

— C'était... il y a bien longtemps de cela. Je revenais de l'armée du roi ; je rentrais au pays, léger de butin et riche d'espérance.

Un soir, en passant le long d'un mur élevé et percé de quelques fenêtres grillées, j'entendis une voix jeune et fraîche confiant à la nuit une chanson plaintive ;

Une chanson souletine , . plus obscure encore pour des oreilles étrangères, mais claire et brillante pour moi comme les étoiles du ciel qu'elle m' entr' ouvrait.

Mon père et ma mère, dès qu'ils eurent appris — Qu'en grand amour j'étais avec vous, — Par ruse me firent aller sur la place, — De là me firent aller au couvent.

Je repris vivement le troisième couplet :

Votre père est-il donc un homme assez cruel, — Qu'il vous tienne au couvent enfermée comme un criminel? —

Cependant, de votre part et de la mienne, il est évident — Qu'à vivre l'un pour l'autre destinés nous sommes.

Si je pouvais m'envoler comme l'hirondelle, — Souvent j'irais me poser sur la fenêtre du couvent, — Pour vous redire mes peines et mes chagrins.

J'écoute, rien, plus rien que le grillon du chemin; mais voici que la voix inconnue s'élève de nouveau avec un accent encore plus pénétrant :

Le petit oiseau dans la cage — Chante tristement, — Quoiqu'il ait de quoi manger — Et de quoi hoire ; — Parce que, parce que — Rien n'est heau que la liberté.

A ces mots, une corde se déroule à mes yeux étonnés, le long de la muraille qu'elle invitait à escalader, et une femme se montre derrière des barreaux de fer qu'elle ébranlait.

En un clin d' œil je suis auprès d'elle. Sans lui dire un mot, mes efforts s'unissent aux siens, et la grille, déjà minée par le temps, livre passage à une jeune fille belle comme on n'en voit pas.

Vous eussiez dit un rayon de lune courant sur la muraille, ou plutôt un rossignol tombant d'épuisement au pied de l'aubépine, d'où il lançait ses notes harmonieuses.

Pour dissimuler mon embarras, je me mis à chanter à voix basse en suivant ma jeune compagne, qui courait devant moi comme un chevreau détaché :

Où vas-tu, petit oiseau — En l'air sur tes deux ailes? —

Pour aller en Espagne, — La neige couvre les montagnes : — Ensemble nous irons — Quand la neige fondra.

— Non, tout de suite ; dans une heure ou deux au plus on s'apercevra de ma fuite; je serai reprise, mise au cachot et toi pendu.

L'ermitage de Saint-Joseph— Est élevé dans le désert. — Pour aller en Espagne,— Là se trouve le lieu de notre halte. — Regardant en arrière, — Fréquents sont nos soupirs.

Sinistre prédiction, ténébreuse menace, où je ne vis au contraire qu'une promesse d'amour, une annonce de bonheur!

Nous voici en route pour l'Espagne, par des sentiers détournés, marchant la nuit et nous reposant le jour dans l'épaisseur des bois.

Nous ne dormions que peu ou point du tout. Quand je ne veillais pas, ma blanche colombe du Carmel me racontait comment son père l'avait mise au couvent, à l'instigation d'une marâtre ;

Et bien d'autres choses encore que je ne vous dirai pas. Non que je les aie oubliées : je vivrais cent ans que je me les rappellerais comme le premier jour.

Pauvre Teresa! nous devions aller jusqu'à l'extrémité de l'Espagne, dans le pays du soleil et des orangers, où Ton chante toujours.

Ramiers voyageurs, attachés ensemble par une douce chaîne, nous aurions parcouru cette terre bénie en soupirant les joies de l'amour, sans souci de l'exil.

La première nuit, j'avais peine à la suivre, tant elle était impatiente de s'envoler loin de sa prison, de mettre les Pyrénées entre elle et ses geôliers.

Mais les montagnes sont hautes ; trempées des pleurs de la nuit, les roches sont glissantes, et les sentiers qui serpentent le long des * précipices ont de la peine à se frayer un passage à travers les pierres roulantes et les branches tombées des arbres.

Dans cette ascension pénible, je soutenais Teresa, et pour lui donner du courage, je chantais avec elle des chansons du pays.

La pauvre enfant! Bientôt exténuée de fatigue et de faim, elle ne put plus marcher et se tut. Je la pris entre mes bras, et Ton n'entendit plus que le bruit de mes pas et le battement de mon cœur.

Arrivé au sommet de la montagne, je dépose mon fardeau pour prendre haleine et m'essuyer le front. Teresa roulait des yeux où se peignait l'égarement.

— Écoute, ô bien -aimé! entends-tu cette longue lamentation à laquelle d'autres semblent répondre dans le lointain ?

— C'est le vent qui court parmi les pics, cherchant quelqu'un à qui conter sa peine; c'est le tonnerre voulant imposer silence à quelque torrent, qui lui répond des abîmes.

— Non, c'est l'orgue de mon couvent, qui pleure ma fuite ou plutôt ma mort prochaine; c'est l'enfer, qui, d'une voix enrouée, réclame sa proie.

« Écoute, ô bien-aimé ! vois-tu cet oiseau dont les ailes s'étendent sur le ciel comme un drap mortuaire ? c'est l'oiseau du carnage qui flaire un cadavre. »

Oh! que n'avais-je aussi des ailes pour aller chercher du secours! Mais j'étais moi-même accablé de fatigue et de faim, et je ne connaissais pas le pays.

N'importe, je m'élance, rien ne m'arrête, mes jambes ont allongé, je cours à rendre le vent jaloux. Estce lui qui siffle à mes oreilles ?

C'est une balle, la balle d'un douanier; et le reste : * Qui vive ? Halte là ! Arrête, arrête, ou tu es mort !

— O mes amis ! c'est elle qui se meurt. Vous pouvez la sauver. Venez, venez avec moi; mais venez donc.

— D'où es-tu? Ton passeport ? Es-tu Français ou Espagnol? déserteur ou contrebandier, réponds vite.

— Il est fou plutôt ; ne le voyez-vous pas à ses yeux égarés, à ses paroles saccadées ? »

Fou! oh! oui, fou de douleur et d'angoisse. On m'entraîne, et je suis jeté dans un cachot, où douze heures, de mille ans chacune, s'écoulèrent avant que la maréchaussée ne vînt s'emparer de moi.

Elle me conduisit comme un malfaiteur, devant qui ? Devant le père de Teresa, qui me comprit, lui, et pleura amèrement sa faute.

Cette fois nous courons, nous volons, les uns d'un côté, les autres de l'autre : à nous voir de loin, on eût dit une fourmilière. .

Ah ! mes amis ! morte, morte pour toujours. Pauvre renoncule des montagnes ! la neige l'entourait comme d'un linceul virginal, moins blanc qu'elle.

Vous pleurez, vous tous 1 Ah ! laissez-moi ce plaisir pour moi tout seul : cette histoire est la mienne, et je ne vous l'ai pas vendue.

Je n'ai point à vous donner mon cœur en pâture : à quoi bon le faire saigner à vos yeux? Oubliez mon récit, et prêtez l'oreille à mes chansons.

Chansons nouvelles, chansons anciennes, chansons pour les filles et pour .les garçons, pour les maris et leurs femmes, pour les vieillards et les petits enfants !

LA SORCIERE D'ESPELETTE

Sur un banc de bois, au pied d'un lit qu'elle mouille de ses larmes, Madeleine raconte sa lamentable histoire.

— Mon père, ma mère, vous me disiez que vous me donniez un homme, et celui que vous appelez mon mari n'est pas un homme, c'est un diable.

y> Hier à l'église, avant et après, il me disait qu'il n'aimait que moi et m'aimerait toujours; et la nuit il en a dit tout autant à une autre qui a pris ma place.

» Comment cela s'est-il fait? Je vous le demande. Je ne rêvais pas, encore moins étais-je grise; Eiamoun ne l'était pas davantage.

» Pendant que vous buviez, avec les parents et amis, du fort vin d'Espagne, il s'est échappé, et quand il est rentré, nous avons bien vu qu'il avait bu à la fontaine.

» Seulement il avait un air étrange; sa poitrine était oppressée et son visage pâle, son pas chancelait, et il

tenait des discours incohérents comme un malheureux privé de raison.

» Moi-même je ne suis pas sûre d'avoir conservé la mienne. Amener une femme chez moi, dans ma chambre, et la cacher si bien que je n'ai pu qu'entendre sa voix!

» C'était quelque chose d'étrange. Il me semble que je l'aurais battue, et je ne comprends pas, cependant, que je ne sois pas morte de peur.

» Pour lui, il disait des choses, des choses... Mais hélas ! ce n'était pas à moi qu'il les disait.

» Dans ma frayeur, je voulus m'approcher de lui : il me sembla qu'une main glacée m'écartait, et cette main n'était pas la sienne.

» Si quelque rivale jalouse avait jeté un sort sur notre union? Elle aura payé quelque sorcière pour la traverser. C'est la vieille Catina qui nous a ensorcelés.

» Catina, n'aie pas peur. Voyons, dis-moi la vérité : c'est toi qui, je ne sais par quel moyen, as troublé la raison de mon mari et la mienne.

» Voyons, m'expliqueras-tu comment, sorti sobre de la table de noces, il est rentré ivre après avoir bu de l'eau de la fontaine?

» Comment la nuit, une femme, un démon, sorti de je ne sais où, entré je ne sais comment... Mais tu sais ces choses-là bien mieux que moi.

— Ne savais-tu donc pas, Madeleine, que ton mari, avant de te connaître,*parlait à ma fille ? Ne jsais-tu

LA SORCIÈRE D'ESPELETTE. 117

point que depuis ton mariage elle ne parlera plus à personne. n

» Elle a laissé sa vie dans la fontaine où quelques heures plus tard l'infidèle laissait sa raison. Le dernier souffle de ma fille Ta chassée pour prendre sa place.

» Elle a eu, je le vois, sa nuit de noces, pendant qu'ici j'étreignais, sans pouvoir lui donner une seconde fois la vie, le corps glacé de ma pauvre enfant.

» Tiens, approche, regarde-la souriante avec sa couronne de nénuphar, moins froide que ta parure de fleurs d'oranger.

» Mais non, va-t-en ; car la chouette vient de se faire entendre sur le toit de la maison, et la nuit, la nuit sans lendemain, va se faire pour quelqu'un de nous.

» Va-t-en. — Et toi, Eiamoun, que viens-tu faire ici? Veux-tu donc que j'invoque toutes les puissances de l'enfer, et ne crains-tu pas qu'il ne s'ouvre pour t' engloutir?

» Tu veux peut-être voir ta victime? Viens, entre, regarde, la reconnais-tu? Mais il me semble que je l'ai vue bouger.

» S'il est vrai que tu aies bu son âme avec l'eau de la fontaine, rends-la-lui, ô mon fils, dans un baiser, et je prierai pour toi jusqu'à ma dernière heure.

» Plus rien. Est-ce un nuage qui passe sur la lumière des morts? Est-ce la chouette qui la voile de ses ailes ?

» Non, ce sont deux âmes entrelacées échappées de la

même prison, qui montent lentement dans l'air. Oiseau, bon oiseau, emporte-moi comme elles ,

» Avant que je ne soie qu'une cendre insensible et une fumée épaisse qui cherche à les rejoindre. »

Hier, couchée seule dans mon lit, je songeais tristement à ma destinée au bruit du torrent qui coule tout près de la maison.

Une chiroula vint à passer, et je fus distraite de mes sombres pensées; je me rappelai le temps de ma jeunesse, celui où tout chantait autour de moi.

Mais la musique s'éloigne, s'éloigne; je l'écoute encore; je n'entends que la plainte du torrent qui gémira toujours, même après que j'aurai rendu le dernier soupir.

GANIS

Là-bas, du côté de Macaye, sur le chemin qui conduit à la rivière, un Basque et une étrangère marchent vers la frontière à pas furtifs et pressés.

Le Basque, je le connais : c'est le brave Ganis, le roi de la contrebande ; la femme, on me Ta dit, c'est la reine d'Espagne.

La belle créature du bon Dieu! J'aurais un fils, fûtil le brave Ganis, que je ne voudrais pas avoir d'autre bru.

Ganis se penche vers elle comme les peupliers de la route, quand la brise du soir se prend à souffler.

— Mon chevalier, quand tu m'auras conduite en sûreté dans mon royaume, comment payer tes services, ton adresse, ton dévouement?

«Veux-tu de l'or, des dignités ? Viens en Espagne avec moi, et tu seras, à ton choix, chambellan ou général.

— Chambellan, madame, Ganis chambellan? ouvrir et fermer des portes, recevoir des ordres, faire des commissions ?

» Général, madame, Ganis général? porter un uniforme comme le suisse de Saint-Léon, marcher au son du tambour, comme les marionnettes à la foire de Saint-Firmin ?

» Ganis est né dans la montagne, et il y commande; il ne lui faut pour cela qu'un makila de néflier, et son béret de laine vaut une couronne.

» Le mugissement des gaves, les sifflements de la tempête et des balles des douaniers, voilà la musique qui plaît aux oreilles de Ganis, la seule au son de laquelle il veuille marcher.

» J'ai vu un roi détrôné : il fuyait, abandonné même de son ombre ; si ma sûreté était menacée, trois cents hommes, trois cents Basques m'accompagneraient à la frontière.

— Ganis, nous y voici bientôt, et la rivière me paraît bien haute : vois-tu là-bas ces soldats rouges qui accourent pour nous empêcher de passer?

» Ganis, mon brave Ganis, si tu me sauves de leurs mains et du gouffre qui aboie en montrant ses dents de pierre, comme pour demander sa proie,

» A mon arrivée à Madrid, je te donnerai un palais, une duchesse pour épouse, et en échange d'un moment de fatigue tu auras des années de bien-être et de repos.

GANIS, 121

— Ne craignez rien, Madame, ni la froideur de l'eau ni la fureur des flots et des méchants conjurés contre nous.

» Passez votre bras autour de mon cou comme cette vigne s'enlace autour de cet ormeau, et serrez-vous contre mon cœur : il vous réchauffera.

» Fermez les yeux comme si vous dormiez, surtout ne me parlez pas de palais, de duchesse pour épouse, d'années de bien-être et de repos.

» Qu'irait faire Ganis dans vos villes, où les vivants passent leurs nuits et la plus grande partie de leurs jours empilés les uns au-dessus des autres comme dans vos cimetières?

» Ganis est né dans la montagne, il y doit mourir ; son lit le plus doux est le rocher tapissé de mousse, autour duquel les songes viennent danser leur ronde sur le thym et le serpolet.

» Une duchesse épouse de Ganis ! Ganis n'en voudrait pas. Ce qu'il désire, mon cœur, contre lequel je sens battre le vôtre, vous le dirait, s'il pouvait parler.

»Pour elle, je renoncerais à la contrebande, je m'enfermerais dans une ville, je chargerais ma tête d'une lourde et froide couronne.

y> J'emprisonnerais ma poitrine dans l'or et dans la soie, mes pieds dans d'étroites chaussures, mes mouvements dans un manteau de velours.

» Pour allonger le sien, que ne ferais-je point? je forcerais jusqu'à l'Amérique à lui apporter des dia-

mants pour lui composer une parure plus resplendissante que le monde des étoiles.

» Rouvrez les yeux, Madame ; vous êtes en Espagne, au milieu de vos amis et de vos serviteurs ; ils vous tendent les bras pour vous détacher du pauvre Ganis.

» Demain le vent du sud apportera jusqu'à ma retraite les sons joyeux des cloches d'Urdax et de tous les villages de la frontière.

» Ils célébreront votre mariage avec votre royal fiancé, et de tous ceux qui portent un cœur vraiment basque, il ne s'en trouvera qu'un seul pour pleurer. »

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