XV
Piémont
Alexandrie : Marcoaldi, d'après Buffa, Canti pop. inediti..., 1855.
— Repr. par Caselli, Chants pop. de Vltalie. Montferrat : Ferraro, Canti pop. monferrini (n° 31), 1870.
A Bra, B Cintano, C Sale-Castelnuovo, D Alba, E Moncalvo, F Turinois : Nigra, Canti pop. del Piemonte (n° 53), 1888.
Catalogne
Cat. [fragm.] : Milà, Romancerillo catalan(n° 264), 1882,
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte. Tercets de vers de 12 syl. =6 -\- 6, le premier, féminin, qui ne rime pas, les deux autres, masculins, rimant ensemble.
Plusieurs versions françaises de l'Est (Soumagne, Longwy, Comté, V Hier ever sure ^ Velay, Provence ; et 2) offrent cette particularité, que le second vers, par un abrègement du Ier hémistiche, est réduit au décasyllabe coupé à 4 -f- 6.
Dans les versions piémontaises, le second vers, subissant un retranchement plus fort, est réduit à un seul hémistiche. En outre, dans beaucoup de ces versions, le dodécasyllabe est remplacé par un vers de 14 syl. = 7 -f- 7.
TEXTE CRITIQUE
Dessous le rosier blanc la belle se promène, Blanche comme la neige, belle comme le jour; Trois jeunes capitaines lui vont faire l'amour.
Le plus jeune des trois la prent par sa main blanche « Montez, montez, la belle, dessus mon cheval gris, Qu'à Paris je vous mène, dans un fort beau logis. »
Aussitôt arrivé', l'hôtesse la regarde :
« Ah! dites-moi, la belle, dites-moi sans mentir,
Etes-vous ci par force ou bien pour vo plaisir ? »
1. a) Beauvoisis, Chinon, Nivernais 1, Sée% 1 ; cf. Rennes, Poitou, etc.; et Redon, etc. (... laurier blanc...). — b) Beauvoisis, Chinon, Nivernais 1, Vendôme, etc. — c) Sérignac, Henanbihen, Bra et Cintano; Fontenay, etc. (... jolis cap...); cf. Longwy, Vendôme, Catalogne, etc. — Au début de plusieurs versions le « rosier blanc » est remplacé par un nom de château : « château de Chantelle » (Allier) ; « de La Garde » (Bourbonnais), « de Belfort ou Beaufort » (Comté 1, 2, 3, etc.), « de Monfort » (Nivernais 2), « de Romans » (Journans), « de Paris » (Velay) ; la plupart des versions piémontaises mettent « Turin » ; la catalane « ville de Paris ».
2. a) Allier, Nivernais 1, Saint-Maurice 1, Beauvoisis (... prit...), Chinon, etc. (id.); cf. Longwy, Poitou, etc. — b) Fontenay, Henanbihen, Poitou, Sérignac, etc. ; cf. Nivernais 2, etc. — c) Fontenay, Chinon, Nivernais 1, etc. -f- Redou et Comté 2 (Qu'à P...). — Fontenay, Redon, Poitou, Provence 1 et 2, Journans, etc. s'accordent à désigner « Paris » ; Beauvoisis met « à Senlis » ; Comté 1 « à Besançon » ; V Hier ever sure, etc. « en Flandre » ; les versions piémontaises « en France ».
3. a) Beauvoisis, Bourbonnais; cf. Nivernais 1, Chinon, Poitou, Provence, etc. — b) Fontenay, Vendôme, Longivy, Velay, etc. — c) Rennes, Allier, Chinon, Castres, etc. Il faut lire « vo plaisir » au singulier : vo = votre, forme dialectale du N.-E.
La belle lui répont, comme une fille sage :
« Je suis ici par force et non pour mon plaisir,
Au jardin de mon père trois cavaliers m'ont pris. »
N'eut pas fini ces mots, les capitaines rentrent « Soupez, soupez, la belle, ayez bon appétit, Avec trois capitaines vous passerez la nuit. »
Au milieu du souper, la belle tombe morte :
« Sonnez, sonnez, trompettes, tambours et violons!
Puisque la belle est morte, ah ! nous l'enterrerons. »
4. a) Chinon, Epiniac, Henanhihen (... a répondu...), Longwy (La fille...), Nivernais 1 (... u. f. honnête) ; cf. Journans, Poitou, Velay. — b) Velay, Henanhihen, Chinon et Nivernais ( .. mes pi.); cf. Fontenay, Journans, etc. — c) Chinon, Redon, Epiniac -j- Bourbonnais (tr. cavaliers), Nivernais 1 (tr. capitaines); cf. Longwy, Journans.
5. a) Velay; cf. Chinon, Longwy; Fontenay, Annoville et Sérignac (le cap.). — b) Vendôme, Journans ; cf. Poitou, Fontenay, Nivernais 1, etc. — c) Beauvoisis, Poitou, Annoville, Montoy, etc.; Fontenay, etc. (Entre tr...); cf. Provence, Montjerrat, etc. — Quelques versions, d'une moralité plus scrupuleuse, parlent seulement d' « un capitaine » ; mais à tort, comme le démontre l'accord de tous les autres.
6. a) Vendôme, Comté 2(... tomba...), Poitou (... est tombé...); cf. Damas, Montoy, Sérignac, etc. — b) V Hier ever sure, Nivernais 1 (... t. du régiment); cf. Vendôme, Damas, Chinon, Henanhihen, et, d'autre part, Allier, 'Poitou, Journans. — c) Toitou, Journans -j- Allier ; cf. Rennes, Nivernais 1 et 2, etc.
G. Doncu-ux. — Romancero populaire de la France. 18
« Où l'enterrerons-nous, cette aimable princesse ? Au jardin de son père, dessous les rieurs de lys. Nous prierons Dieu pour elle, qu'el aille en paradis. »
Mais au bout de trois jours la belle ressuscite :
« Ouvrez, ouvrez, mon père, ouvrez, si vous m'aimez!
J'ai fait trois jours la morte pour mon honneur garder. »
7. a) Vendôme, Chinon, Annoville, Fontenay, etc. Nivernais (... joli' pr.) ; cf. Montoy, Poitou, etc. — b) "Poitou, Nivernais 1, Annoville et Vendôme (... trois fl. d. L), Redon, etc. (... la fl. d. 1.), Chinon et Epiniac (... un' fl. d. 1.); cf. Henanbihen, Nivernais ; aussi Provence 1 et 2 et les versions piémontaises, qui mettent «à l'ombre d'un jasmin ». — c) Poitou, Vendôme, Damas, Sérignac, etc. ; cf. Epiniac, etc.
8. a) Allier, Annoville, Beauvoisis (Et...); cf. Poitou, Fontenay, etc. —
b) Beauvoisis -\- Annoville, Montoy, Damas; cf. Comté 2 et 5, Rennes, etc. —
c) Vendôme, Nivernais 1, Redon, Damas, Fontenay, Rennes, Provence 1 et 2, etc. Nombre de chanteurs ont compris que la belle, du fond de sa tombe,
priait qu'on la déterrât; dans ce cas, le vers serait, conformément à Rennes, Nivernais 1, Comté 2 :
Ouvrez, ouvrez ma tombe, mon père, s' ous m'aimez !
Mais selon la leçon vraie, la fille ressuscitée, et qui n'a pas eu grand' peine à écarter les fleurs de lys où elle repose, s'en vient frapper à la porte de la maison paternelle et demande qu'on lui ouvre.
Quelques versions, après ce 8e couplet, qui est manifestement le dernier, en ajoutent un ou plusieurs autres, diversement ineptes.
La chanson est d'une langue assez moderne, et un vers comme celui-ci :
Où l'enterrerons- nous, cette aimable princesse?
défendrait à lui seul d'en reculer la date au delà du xvne siècle. Quant au pays d'origine, sans parler de la mention de Paris
et de ses « beaux logis » la forme dialectale vo = « votre » témoigne que l'auteur était natif de l'Ile-de-France, de la Picardie ou de la Flandre. Il est aisé de spécifier sa condition. Ces capitaines ravisseurs, ces trompettes et ces tambours sonnant pour le trépas de la belle, le ton singulièrement vif du 5 e couplet, je ne sais quelle désinvolture à la fois naïve et goguenarde, tout cela dénonce une littérature soldatesque; joignez que le rythme, bon pour la marche, est identique ou analogue à celui d'autres chansons évidemment militaires {la Fille soldat, le Déserteur fusillé) \ et aussi que les noms de châteaux, substitués dans maintes versions au « rosier blanc » du premier vers, indiquent des villes de garnison comme les centres d'où elles ont rayonné. Au reste, la popularité de cette chanson de marche est extrême. Non seulement elle a couvert toute la France romane, gagné le Piémont et la Catalogne, mais les Armoricains l'ont accommodée en un petit gwerz (Laurent, Mélusine, VI), et ce qui est beaucoup plus rare, un chanteur basque l'a traduite en euskarien (Chaho, Biarritz II).
Sortis d'un corps de garde, ces couplets de la Fausse Morte n'en sont pas moins un chef-d'œuvre en leur genre; et le conte que nous fait ce soldat rimeur est le plus absurde du monde, mais le plus charmant. Ne demandez point par quel art sa belle expire au milieu du souper, ni pourquoi elle demeure trois jours entiers dans sa tombe, comme en souvenir du Resurrexit tertia die de l'Ecriture; ce n'est pas que l'hôtesse, suivant la glose bien trop raisonnable d'un chanteur de Provence, Tait gratifiée d'un narcotique : elle meurt parce qu'elle veut mourir, et parce qu'il le faut, et il est clair que nos communes lois physiologiques ne sont point pour elle. Ne vous étonnez pas non plus des galanteries un peu macabres de ces larrons d'honneur : il leur faut apparemment un goût fantasque, pour célébrer en musique les funérailles de leur victime; et de choisir, pour l'y enterrer, les plates-bandes du « jardin de son père », c'est une idée qui ne viendrait pas à tout le monde : aussi bien ces trois capitaines ne sont pas tenus de
2j6 ROMANCERO POPULAIRE DE LA FRANCE
raisonner à notre guise, ils viennent d'un pays qui n'est pas le nôtre, d'un pays lointain, et fort voisin du royaume des fées. Et puis Fauteur prenait plaisir à mêler d'un peu d'extravagance une si pathétique histoire; il n'est pas, dans le fond, naïf; c'est un ingénu narquois, qui s'amuse de sa propre émotion, et ne prend pas ses personnages bien au sérieux. Mais il est sur toute chose un charmant poète; il a, ce qui n'est accordé qu'aux élus de la muse, le don de susciter le sentiment par l'image, d'exalter par la signifiance mystique du décor l'intérêt du drame humain. Tout immaculée est son héroïne, en un paysage tout virginal. Entre le rosier blanc où d'abord elle mène sa rêverie et les lys suprêmes de sa sépulture, elle apparaît, cette belle aux mains blanches, couleur de neige et de jour, comme un symbole de chasteté dans une harmonie de blancheur. Voilà ce qu'en effet ne désavouerait pas le plus raffiné de nos symbolistes, voilà ce qui répand sur la gaucherie un peu puérile de cet art une indéfinissable grâce ; voilà pourquoi, entre tant de chansons diversement belles, il faudrait donner à celle-ci une place de choix, comme à la plus poétique peut-être qui soit dans la poésie populaire de France.
Grundtvig (Danmarh g. Folkeviser, n° 235, IV) a publié, d'après le cahier manuscrit d'une chanteuse, une vise danoise qu'il intitule Kvindelist (Ruse de femme), et dont voici la traduction :
Le roi l fit demander dans son pays : — Fussè-je aussi belle que vous Vêtes maintenant, — « La sœur du chevalier Pierre est-elle encore vierge ?» — Les deux belles vierges!
— « Oui certes, elle l'est encore ; aucun chevalier ne peut l'avoir.
1 . Le « duc » dans le texte danois : interpolation évidente, car dans toute la suite il s'agit du « roi ».
« Elle ne veut d'aucun chevalier, pas même du roi avec tous ses présents. »
Le roi fait seller son coursier rouge : « J'irai voir cette viergelà ! »
Le chevalier Pierre se lève vivement : « Je manderai un mot à ma sœur.
« Prie -la de se mettre comme un cadavre en bière, dis-lui que le roi a dessein de la séduire1. »
Quand ils arrivèrent près de la ville, ils entendirent sonner les cloches du couvent.
Lors dit le chevalier Pierre : « Plaise au Christ que ma sœur ne soit pas morte ! »
Quand ils arrivèrent à l'escalier, ils rencontrèrent une bière dorée.
« D'où vient ce corps mort, que portent ces très nobles chevaliers? »
Lors répondit le page, vêtu d'écarlate rouge : « C'est la sœur du chevalier Pierre. »
Le roi mit sur l'épaule son manteau d'écarlate, il porta le corps autour et au dedans de l'église.
Le roi fit présent d'or rouge, il donna à tous ses serviteurs des coupes pleines d'or.
Voici ce que dit le roi en se levant : « Ce corps, n'est-il pas temps de le mettre en terre? »
— « C'est la coutume dans cette île de veiller neuf nuits pour une vierge.
« C'est la coutume dans notre pays de veiller neuf nuits pour une jeune fille. »
Le roi s'en alla sur son cheval gris, la vierge se leva et peigna ses cheveux.
Cela fut connu par tout le pays, que la sœur du chevalier Pierre n'était point morte.
1. Dans le texte : Prie-les de mettre des corps morts en bière, Dis-leur q. 1. r. a. des. de les. séduire », et plus bas « ces corps ». Ces pluriels d'une absurdité manifeste, puisqu'il ne peut s'agir que d'une seule fausse morte, se sont certainement introduits sous l'influence du refrain : Les deux belles vierges !
Pour tout mon or rouge, je ne voudrais pas être de la sorte trompé par une femme !
Avant que le roi fut de retour, la vierge était envoyée au couvent.
La même ballade existe encore sous une forme suédoise, avec des variantes notables (Arwidsson, Svenske formsânger, I). Le duc Hildebrand tient la place du chevalier Pierre; dès qu'il apprend les mauvais desseins du roi, il mande à sa sœur de quitter le pays, et c'est la fille elle-même qui imagine le stratagème de la mort simulée (ce trait, fort naturel, pourrait bien être primitif). Enfin, dans la rédaction du moins qu'on possède — car ce médiocre dénouement a tout l'air d'être le résultat d'une interpolation accidentelle, — le roi, connaissant la ruse de la jeune fille, se décide à l'épouser en justes noces.
La ballade Scandinave a passé chez les Slaves de Bohême, de qui elle reçut naturellement une autre couleur locale : dans la chanson tchèque, c'est une fille moldave qui fait la morte, pour échapper à un amant turc (Celakowsky, Slovanske narodni pisne, III, [traduction anglaise dans Bowring, Cheskian Anthology] ; aussi Erben , Prostonarodni ceske pisne), toute la fable étant du reste modelée sensiblement sur l'original dano-suédois.
Au demeurant les deux poètes ont traité leur sujet d'une façon indépendante et même opposée. L'enlèvement, qui fait le fond de l'aventure dans la chanson française, n'existe dans l'autre qu'à l'état de projet. Réciproquement, les funérailles de la belle en quoi le Scandinave concentre tout l'intérêt du récit, ne sont pas relatées par le Français, qui se borne à les annoncer dans le discours des capitaines. Et non seulement les circonstances de la narration diffèrent, mais le dénouement aussi n'est pas conçu de même : tandis que la belle au rosier blanc est censée dormir un long somme en sa tombe fleurie, la sœur du chevalier Pierre attend tout juste, pour ressusciter, la fin de la cérémonie et que ce sot de roi ait le dos tourné. La ruse
de cette fille du Nord est, après tout, vraisemblable ; la Française, avec la façon qu'elle a de tomber morte à volonté, et, pour un laps de trois jours, ni plus ni moins, n'appartient pas au monde sublunaire. L'un des poètes veut nous conter un bon tour de femme, et que l'on croie que c'est arrivé ; l'autre se meut en pleine fantaisie; aucun des deux certainement n'a influé sur l'autre.
L'idée première qu'ils ont arrangée chacun à sa guise dut s'offrir à eux sous forme d'un de ces petits contes errants qui vont partout et viennent d'on ne sait où. Le thème de la mort feinte est d'ailleurs des plus familiers qui soient à la littérature traditionnelle : nous l'avons déjà rencontré dans la Fille du roi Loys; et, liée à plusieurs histoires d'amour, plusieurs chansonniers français ou étrangers l'ont mise en œuvre. Peutêtre ce thème a-t-il pris sa source dans quelques faits réels de léthargie, transformés par l'interprétation populaire? Quant à l'histoire, en particulier, de notre belle, c'est un jeu d'esprit tout pur. Je ne pense pas qu'une fille, en pareille occurrence, ait jamais hasardé de faire la morte « pour son honneur sauver » ; d'aucunes l'ont bien fait, mais c'était pour le contraire.
CATALOGUE DES VERSIONS
France (oïl et oc)
Chissey (Jura) : A. Marquiset, Statistique de V arrondissement de Dole, II, 1842. — Repr., avec des retouches, par Buchon, Noëls et Chants pop. de la Franche-Comté.
Bourbonnais : G. de Soultrait, Poés. pop. de la France, III, mss.
B. N., réd. 1857. — Publ. par Rolland, III. Forez [fragm.] : Noëlas, Légendes et Traditions for è\iennes, 1865. Poitou : Bujeaud, Chants pop. des prov. de l'Ouest, II, 1866. Fontenay-le-Marmion (Calvados) : Legrand, Romania, X, r. 1876. Fraisses (Loire) : Smith, Romania, VII, 1878. Lorient : Rolland, Almanach des Trad. pop. pour l'an. 1882, réd.
1879. — Repr. dans son Rec. de Chans. pop., III. Ain ; Guillon, Chans. pop. de l'Ain, 1883. Nivernais : Rolland, d'après Millien, Rec. de Chans. pop., IV,
Indéterminé : de Sivry, la Tradition, II, 1888. Warloy-Baillon (Somme) : Carnoy, ibid., IV, 1890. Quercy : Froment de Beaurepaire, ibid., VI, 1892. Côtes-du-Nord : Mme P. Sébillot, Rev. des Trad. pop., VII, 1892. Annoville (Manche) 1 et 2 : Couraye du Parc, inédits, 1892. Ile de Bréhat : Luzel, d'après Ary Renan, Rev. des Trad. pop., IX,
Franche-Comté : Beauquier, Chans. pop. rec. en Franche- Comté,
Séez (Savoie) : J. Favre, inédit, r. 1896.
Piémont
A Turin, B Sale-Castelnuovo : Nigra, Canti pop. del Piemonte (n° 7), 1888.
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte. Tercets composés d'un vers de 16 syl. = 8 — (— 8, féminin, qui ne rime pas, et de deux vers de 8 syl., masculins, rimant ensemble.
TEXTE CRITIQUE
C'est une fille de quinze ans ou quelque chose davantage. Son père l'a mise en la tour, De peur que l'on lui fît l'amour.
Son cher amant, qui étoit là, avait les yeux baignés de larmes « Belle, si vous m'ouvrez la tour, Je vous irai voir tous les jours. »
— « Mon cher amant, si vous venez, je mettrai flambeau
[pour enseigne : Quand le flambeau s'allumera, Je vous pri' d'avancer le pas. »
1 a') Bréhat, Warloy, Ain, Foreç. — a") Bréhat, Sée^, Lorient (et q. c); cf. Fontenay, Warloy, Fore\, etc. — b) Fraisses, Nivernais, Sée\, Fore\, etc. -f- Poitou (en 1. t.). — Cdtes-du-Nord (fait); cf. Lorient, Poitou, Comté, etc..
— Turin, dans un vers interpolé, nomme l'amant de la fille « son cher Léandre ».
2 a') Bréhat, Lorient (... par là), Fore% (...q. la suivait), Annoville 1 (Mais s. a...), Poitou (S. beau galant...); cf. Warloy, Fontenay, — a") Fore% (en av.), Comté (ayant), Bréhat (les yeux [bis]...); cf. Lorient, Fontenay, etc. —
b) Annoville 1 (... s. tu veux m'o...), Annoville 2 (... s. tu voulais m'o...); cf. Warloy, Chissey, etc. Le vouvoiement est dans Chissey, Ain, etc.. —
c) Comté, Annoville 1 (J'irai te v...), Warloy (J. t'y viendrai v...), Fontenay, etc. (J'irais v. v...); cf. Bourbonnais, Nivernais, etc.
3 a' a") Lorient, Sée\, Poitou (O. b. galant...) ; cf. Chissey, Fraisses, Turin, etc. — b) Poitou, Fontenay, Sèe\, Turin -f- Bourbonnais (s'allumera) ; cf. Nivernais, etc. — c) Bourbonnais ; cf. Indét., Poitou, Fontenay, etc.
Entre onze heures et la minuit, que le flambeau d'amour
[s'allume, Le bel amant s'est mis sur l'eau, N'a plus vu ni ciel ni flambeau.
La mer farouche l'emporta parmi les eaus, parmi les ondes ; Et quand la mer eut fait son tour, El le mit au pié de la tour.
Quand ce vint sur le matin jour, la belle mit tête en fenêtre. Regarde en haut, regarde en bas, Voit son cher amant au trépas :
4 a.') Nivernais ; cf. Lorient, Annoville 1, JVarloy, etc. — a") Poitou, Annoville 1, Comté ; cf. Lorient, Nivernais, etc. — b) Côles-du-Nord et Chissey (Le bel am.) -|- Fr disses; cf. Annoville 1, Quercy, Castelnuovo. — c) Chissey; cf. Quercy, Annoville 1, Fontcnay, Fraisses.
5 a') Fraisses, Quercy (l'entreprend); cf. Chissey, Annoville 1, Bréhat. — a") Chissey, Fraisses (contre les flamb'...); cf. Annoville 1, Bréhat. — b) Annoville 1 ; cf. Bréhat, Chissey, Quercy. — c) Annoville 1 (... l'a m...) + Bréhat, Lorient, Chissey, Nivernais.
6 a') Nivernais, Poitou (Et q. c. fut au m. j.); cf. Annoville 1 et 2, JVarloy. — a") Lorient, Annoville 1 et 2, Ain, etc. — L'article « la », qui se trouve partout devant « tête » est à supprimer. — b) Bréhat, Poitou, Chissey, etc. ; cf. Forent Lorient, etc. — c) Nivernais, Bréhat, etc. (El. v. s. a...), Fore\ (A vu s. a...); cf. Annoville 2, etc. Dans Turin, « son cher Léandre ».
« O mon amant, mon cher amant, que ta mort me cause
[de peine !
S'il ne falloit que de mon sang
Pour ressusciter mon amant,
« De la pointe de mes ciseaus je me percerois une veine, Je ferois couler tout mon sang, Pour ressusciter mon amant.
« Si j'étois fille en liberté, je m'en irois dans le bocage; Je prierois Dieu pour mon amant, Celui que mon cœur aime tant.
« Je m'en irois parmi le bois, faire comme la tourterelle Quand el a perdu son ami, Sur la branche s'en va mourir. »
7 a' a") Annoville 1 -\- Fontenay, Comté; cf. Annoville 2, Cotes-du-Nord, Nivernais. — b c) Annoville 1 et 2, Fontenay, Comté; cf. Cdtes-du-Nord, Poitou, etc.
8 a' a") Sée%, Annoville 2 (Avec 1. p...), Fontenay (id.), Comté (id.), Nivernais (id.); cf. Annoville 1, Warloy, etc.. — b c) Annoville 7 et 2, Warloy, Chissey -f- Ain et Quercy (tout m. s.); cf. Lorient, Bréhat, etc.
9 a' a" Bréhat (... un b.), Annoville 1 (... la plaine), Nivernais (... le désert); cf. Ain (... dans un couvent de religieuses) et Annoville 2. — b c) Annoville 1 et 2, Bréhat ; cf. Nivernais, Ain.
10 a' a") Chissey (... les b.), Bourbonnais (... ded. le b.), Quercy (... d. un b.); cf. Fraisses, Bréhat. — b) Bourbonnais -\- Bréhat (... Quand). — ^Bourbonnais ; cf. Bréhat.
LE FLAMBEAU d'aMOUR 285
Le Flambeau d'amour n'est, comme on voit, qu'un arrangement populaire de l'aventure fameuse de Héro et Léandre. Rare en Piémont, à peine connue en pays d'oc et toujours sous forme française, cette romance est certainement l'œuvre d'un chansonnier d'oïl; et, si l'on envisage d'un côté son foyer principal, qui couvre la région du Nord-Ouest, d'autre part les circonstances mêmes du récit, et singulièrement la phrase « quand la mer eut fait son tour », qui indique une population voisine de la Manche ou de l'Atlantique, ce chansonnier était un Normand, un Breton ou un Poitevin du littoral.
Cependant il convient de signaler telles particularités des versions piémontaises, qui pourraient donner une autre impression. Turin, par deux fois donne à l'amant son nom classique de « Léandre » ; et l'une et l'autre version, au lieu des jérémiades fort oiseuses qui remplissent les quatre derniers couplets de la chanson française, s'accordent à rétablir en un demi-vers final le dénouement authentique (la belle se précipite dans la mer). Ainsi, plus rapprochées de la donnée légendaire, il semble que les versions transalpines représentent la chanson originale, corrompue dans toute la tradition française. Mais ce sont là des apparences qui ne doivent pas en imposer. Dans le fait, pour peu qu'on les examine au point de vue et du sens et du rythme, on s'assure que les textes piémontais constituent des formes secondaires, et très frustes, d'un original français ; que les deux vers de Turin où figure le nom de Léandre sont interpolés ; et qu'enfin ces variantes spécieuses, loin qu'il y faille voir le vestige d'un texte primitif, ne sont rien de plus que les gloses d'un chanteur d'outre-monts, qui avait quelque teinture de la fable antique de Héro et de Léandre, maintes fois vulgarisée par ailleurs.
Quant au chansonnier français, il ignorait sans doute le nom de Léandre, et il n'a même pas su retenir le dénouement, si simple à la fois et si dramatique de la fable. La langue de ses
2&é ROMANCERO POPULAIRE DE LA FRANCE
couplets, d'une fadeur assez moderne, défend d'en porter la date plus haut que le xvne siècle avancé. Ajoutez qu'un choix de tours et de vocables peu usités du populaire, « les yeux baignés de larmes » — « parmi les ondes » — » que ta mort me cause de peine! »..., trahit un auteur semi-lettré et qui a des prétentions au beau style.
Milâ, Romancerillo catalan (n° 217), a publié, sous le titre de El Caballero de Malaga, une chanson que l'on n'a pas comprise dans l'énoncé des sources du Flambeau d'amour, parce qu'elle en diffère complètement par la facture rythmique (vers de 14 syllabes = 7 -f- 7, uniformément assonances en a + atone), mais qui n'en dérive pas moins d'une façon immédiate, témoin ce vers :
Ay ! bon comte de ma vida, de quantas penas n'ets causa !
traduit presque littéralement du premier vers de notre 4e couplet. Une noble dame est enfermée par son père dans une tour que la mer environne; son galant, « le bon comte », s'approche (en barque?), portant une lumière (on voit le contresens). Un coup de vent éteint la lumière. La dame est en fenêtre : « Hélas ! voilà le comte noyé ! » Ici un dénouement fantastique et infernal, qui est tout à fait dans le goût espagnol. Le comte, tout noyé qu'il est, monte l'escalier de la tour. « Ah ! comte, quelles peines vous me faites !» — « Plus grandes sont les miennes, car l'enfer est ma demeure. Dame, pour venir jusqu'à vous, je me suis donné aux démons ! » Et les amants, se prenant par la main, plongent dans la mer salée.
L'histoire de Héro et Léandre ne s'est pas implantée seulement dans la poésie populaire romane. Sur ce même thème il existe un très beau lied, qui a pour foyer et, selon toute vraisemblance, pour patrie les Pays-Bas. Hollande : Hoffmann v. Fallersleben, Hollœndische Volkslieder , d'après un vieux
LE FLAMBEAU d'aMOUR 287
chansonnier local, Amsterdams^e Liedboeck. — Frise : Firmenich, Germaniens Vœlkerstimmen, I. — Flandre : Willems, Oude vlœmsche Liederen (repr. par Rolland, IV). Version identique dans De Coussemaker, Chansons pop. des Flamands de France, 1856; Lootens Feys, Chants pop. flamands (repr. par Rolland, IV). De nombreux exemplaires de ce lied ont été recueillis en Westphalie et dans le reste de l'Allemagne : G. Fôrster, Frische Liedlein. IL Nuremberg, 1540 [fragment]. Repr. par Bœhme, Alt deutsches Liederbuch, puis par Rolland, III l. — Bùsching v. den Hagen, Sammlung deutscher Volkslieder, 1807.
— Meinert, Alte teutsche Volkslieder i. d. Mundart des Kuhlœndcbens. — - Mone, An^eiger f. kunde d. teutschen Vor^eit, VI, 1837 (version westphalienne) ; celle de Reifferscheid, Westfœlische Volkslieder, en est évidemment dérivée. — Kretzschmer, Deutsche Volkslieder I (plusieurs versions). — Erk, Die deutschen Volkslieder, I et II. — Uhland, Alte deutsche Volkslieder, I (version westphalienne). — Simrock, Die deutschen Volkslieder.
Et il a passé dans les pays Scandinaves : Danemark, Nyerup, Udvalg af danske Viser, I, d'après un imprimé du xvne siècle.
— Kristensen, Jyske Folkeviser, I, n° 103 {A, B) et IV, n° 64 (A, E), et Suède : Afzelius, Svenska Folkvisor, I et II 2.
— Arwidsson, Svenska Fornsanger, III, d'après un document du xvie siècle, repr. avec traduction par Rolland, IV.
Voici la traduction du poème, d'après la rédaction flamande de Willems, corrigée à l'aide de celles de Mone et de Simrock :
Il était deux enfants de roi, qui s'aimaient l'un l'autre si fort; mais ils ne pouvaient se joindre, l'eau était bien trop profonde.
1. Le lied du Wunderhorn (t. II) intitulé : « Der verlorne Schwimmer » et qu'on déclare recueilli oralement, n'est pas autre chose que ce fragment initial pris au chansonnier du xvie siècle, à quoi l'éditeur a ajouté une suite pseudo-populaire de sa façon : aussi bien la supercherie saute aux yeux.
2. Une de ces versions a été traduite en français par Marmier, Chants pop. du Nord.
Que fit-elle? Elle alluma trois flambeaux, le soir, après la chute du jour : « O chéri, viens vers moi à la nage! » Ainsi fit le fils du roi, il était jeune.
Une vieille femme vit cela, une très méchante mégère l ; elle alla souffler les lumières, alors fut noyé le jeune héros.
« O mère, ma mère chérie, la tête me fait si mal! laissez-moi aller me promener un peu, me promener le long de la mer ! »
— « O fille, ma fille chérie, seule tu ne dois point aller là : mais éveille ta jeune sœur, qn'elle aille se promener avec toi. »
— « O mère, ma jeune sœur est encore une si petite enfant : elle cueille toutes les fleurs qu'elle trouve sur son chemin ! »
— « O fille, ma fille chérie, seule tu ne dois point aller là ; mais éveille ton jeune frère, qu'il aille se promener avec toi. »
— « Omère, mon jeune frère est encore un si petit enfant, il court après tous les oiseaux qu'il trouve sur son chemin ! »
La mère alla à l'église, la fille alla de son côté, tant qu'au bord de l'eau un pêcheur, le pêcheur de son père, elle trouva :
« O pêcheur, ce dit-elle, pêcheur, petit pêcheur de mon père, jette ton filet dans l'eau et tu en seras récompensé ! »
Il jeta son filet dans l'eau, les plombs touchèrent le fond ; il pécha et pécha tant, que le fils du roi fut sa prise.
Qu'est-ce qu'elle ôta de sa tête ? une royale couronne d'or : « Tiens dit-elle, brave pêcheur, voici la récompense que tu as gagnée 2. »
Qu'est-ce qu'elle tira de son doigt? un anneau d'or rouge : «Tiens, dit-elle, brave pêcheur, tu achèteras du pain à tes enfants. »
Lors elle prit son amant dans ses bras, et le baisa sur la bouche : « O petite bouche, si tu pouvais encore parler ! O petit cœur, si tu étais maintenant en vie 3 ! »
Elle tint son amant dans ses bras, et sauta avec lui dans la mer : « Adieu, ô mon père et ma mère, vous ne me verrez jamais plus ! »
i. Dans certaines versions, « une perfide nonain », qui faisait semblant de dormir.
2. Ce couplet, qui manque dans la rédaction de Willems, est fourni par celles de Mone, Simrock, etc.
3. Dans plusieurs versions : « O petite bouche, si tu pouvais..., mon cœur serait maintenant en santé » ; leçon qui me paraît très inférieure à celle de Willems.
La plupart des versions allemandes reproduisent exactement le modèle néerlandais. Les Scandinaves, traitées avec un peu plus de liberté de style, ne s'en écartent pas davantage pour le fond : toutefois un trait distinctif de la tradition dano-suédoise, c'est qu'elle place entre la noyade de l'amant et les paroles de la fille à sa mère, l'arrivée d'un page annonçant qu'il a vu noyer un fils de roi : addition d'ailleurs superflue, car la fille n'a nul besoin qu'on l'instruise d'un malheur qu'elle ne sait que trop bien par les lumières éteintes, et parce que le nageur n'a pas abordé.
Des contrées germaniques, le lied des Deux enfants de roi s'est propagé dans le monde slave. Tchoubinsky {Trouai ethnograf-statist. expeditii v zapadno-roussMy Krai, V, nos 609 et 643, 1874) a recueilli deux variantes d'une chanson de l'Ukraine, que voici traduite d'après la première (l'autre, contaminée, est négligeable).
Au delà de la rivière *, un jeune Cosaque parle : « Allume, ma fillette, un cierge, Afin que je puisse passer cette rivière rapide ! » — « Je suis prête, mon cher Cosaque, à en allumer deux, Mais j'ai peur de te faire noyer dans l'eau. » Il s'est noyé, il s'est noyé le jeune Cosaque, et seul son mouchoir surnage.
La jeune fille va le long de la rive et tord ses mains blanches :
« C'est ce même mouchoir en soie noire ! Il n'est plus, mon Cosaque du régiment de Soumy ! Tenez, mes jeunes pêcheurs, voilà une pièce d'or pour chacun de vous,
Repêchez mon jeune Cosaque, afin que je puisse au moins le voir. » On retrouve là, réduite à des proportions plus vulgaires,