‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 107 sur 160 · Dans la 2* version, ce cours d'eau est « le Danube · texte numérisé non relu

Dans la 2* version, ce cours d'eau est « le Danube

G. Doncieux. — Romancero populaite de la France. 19

toute la tragédie seigneuriale du lied ; il se peut seulement que, dans l'esprit des chanteurs cosaques, la signification du flambeau se soit perdue : ce cierge allumé dans la nuit, est-ce un rite superstitieux pour conjurer le mauvais sort ? Ni de flambeau, ni de pêcheur, il ne reste plus aucun vestige en cette courte chanson de Slovènes de Carniole, que je cite d'après la traduction allemande de A. Grùn, Volkslieder aus Krain et qui pourrait bien passer pour un dernier écho du chant de l'Ukraine :

Par le sentier chemine une fille, une toute belle jeune fille.

Et elle regarde dans l'eau tranquille, l'eau tranquille, le clair Danube.

Dans le Danube, dans le Danube, est-ce la lune, est-ce le soleil qui luit ?

Ce n'est pas la lune, ce n'est pas le soleil, dans le fleuve nage un jeune guerrier.

« Nage, nage, jeune guerrier! Nage, et atteins en nageant le bord ! »

— « O jeune fille, mon cher amour! oh! puissé-je en nageant l'atteindre !

« Mais mon beau sabre tranchant me fait enfoncer dans le Danube,

Mon beau fusil brillant m'entraîne au fond du gouffre. »

D'autre part, le lied a pénétré chez les Wendes de la Lusace, et nous connaissons l'imitation qu'ils en ont faite par deux versions : Haupt-Schmaler, Volkslieder d. Wenden in d. Lausit^ll (n° 1). — Rolland, d'après W. v. Schulenburg, IV. Le dialogue de la fille avec sa mère, sa sortie sur le rivage, la pêche de l'amant noyé, ont subsisté dans la chanson wende; mais la donnée première du nageur nocturne et du flambeau a disparu (au lieu de cela, l'amant est allé sur l'eau avec dix-huit musiciens, et, par une saute de vent, la barque chavire). Au surplus, on a Tétonnement de trouver soudée à cette chanson la propre finale de la Pernette française : au moment de se tuer, la jeune fille demande à être ensevelie avec son amant, près du grand chemin, et qu'on plante sur eux un lys blanc, un lys

LE FLAMBEAU D^MOUR 2$l

rouge. « Les passants diront : Ici gisent deux jeunes gens, morts à cause de leur fidèle amour ! »

Les Hongrois enfin, de même que les Slaves occidentaux, se sont assimilé ce poème : la ballade de La petite Julia (Arany LÂszlo, Magyar Népkôltési Gyûjtemény, I), est visiblement modelée sur quelque version allemande des Deux Enfants de roi, quoiqu'elle ait aussi une connexion partielle avec la chanson wende, dont elle répète la finale caractéristique :

On les enterra l'un près de l'autre.

Sur l'un l'on planta

Une tulipe blanche rayée,

Sur l'autre on planta

Une tulipe toute rouge.

En somme, l'analyse ramène toute cette riche floraison lyrique dont l'Europe centrale et septentrionale est couverte à une tige unique, savoir le lied néerlandais : « Het waren twe Konincskinderen1 . » Ce lied, à tenir compte du liedlein imprimé à Nuremberg en 1540, ainsi que la rédaction suédoise d'Arwidsson, existait avant le milieu du xvie siècle; suivant les rivages de la mer du Nord, il a gagné le Danemark et la Suède ; remontant la vallée du Rhin, il s'est répandu en Allemagne, et de là chez les Slaves occidentaux (Lusace, Ukraine,

1. Il y a aussi des pays où l'histoire poétique du Flambeau d 'amour ', empruntée peut-être au lied populaire, peut-être issue par tradition savante, du poème de Héroet Léandre, s'est résolue en un conte; et le conte, comme il arrive, poussant des racines dans le terroir où le hasard l'avait semé, s'y est fixé en légende locale. Le cas a été constaté deux fois dans la Bavière (Panzer. Bayer-Sagen, I, 1848). Près de Murnau, il existe un étang, le Staffelsee, aux pieds du château d'Osberg. Une demoiselle habitait ce château, et un chevalier de Cech, son amoureux, venait de nuit la visiter à la nage ; une fois, elle s'endort, laisse tomber son flambeau de la fenêtre et le nageur se noie. — Au Chiemsee, la légende revêt un caractère monacal : on conte que le moine Berthold, du cloître de Herrenwerd, aimait une jeune none de noble race, Mathilde, cloîtrée dans l'île de Frauenwerd ; il s'y rendait la nuit, en barque, et la lumière de la cellule lui servait de phare. Une nuit de violente tempête, que la lumière n'était pas allumée, Mathilde, agitée d'un pressentiment, regarde du haut du mur : la nacelle dansait sur

ïyï ROMANCERO POPULAIRE DE LA FRANCE

Carniole), et chez les Magyars. Quant à la romance française du Flambeau d'amour, avec ses ramifications piémontaise et catalane, rien ne laisse supposer qu'elle en dépende eu aucune sorte; au contraire, le tour très différent donné au sujet commun, l'absence de ces similitudes de détail par où se révèle la parenté des œuvres traditionnelles, montrent que l'auteur du lied et le chansonnier français de l'Ouest, s'ignorant l'un et l'autre, ont simplement travaillé sur le même thème. Et ce thème n'est autre que la fable classique de Héro et Léandre, célébrée par Musée, et parvenue, nous allons voir comment, jusqu'au peuple.

La légende de Héro et Léandre est strictement topique et tous les auteurs qui la citent, la rattachent invariablement aux villes de Sestos et d'Abydos, sur les rives de l'Hellespont. Mais, d'autre part, il existe dans l'Inde une légende semblable, et l'on montre dans le Pendjab, à Hîr-Rânjha le tombeau de deux amants morts comme Héro et Léandre; cela ne fait que prouver que la fable hellespontienne, comme tant d'autres productions du génie et de l'art grecs, suivant la voie ouverte par la conquête d'Alexandre, avait pénétré jusque dans l'Inde '.

C'est dans les poètes latins du siècle d'Auguste qu'il faut

les vagues. Elle s'évanouit; quand elle a repris connaissance, la none aperçoit à la clarté de la lune le cadavre de Berthold étendu sur la grève, et meurt près de son amant. — Qu'elle soit d'origine populaire ou d'élaboration savante, la sombre légende dalmate de Clarissa, chantée par un poète bohémien, Maurice Hartmann, paraît être aussi un ressouvenir altéré du même conte : mais ici la situation est renversée, et c'est la jeune fille qui chaque nuit, nage vers une île, pour y trouver le beau prêtre qui est son amant; ses frères poignardent d'abord le prêtre, puis, montant dans une barque avec le fanal, ils attirent tout doucement la nageuse en pleine mer, où, à bout de forces, elle s'engloutit.

i . Bœhme, qui paraît ne pas se douter de cette pénétration de l'hellénisme dans la civilisation hindoue, en fait deux traditions, remontant chacune à une antique légende aryenne.

chercher les plus anciens documents sur notre légende. Virgile au chant III des Géorgiques (vers 258-263) fait allusion à un jeune amant qui « sur la mer soulevée par les tempêtes sauvages, nage dans la nuit noire » , puis Ovide, en maint endroit, parle de l'histoire tragique des rives de Sestos et l'une de ses Héroïdes est consacrée à la correspondance amoureuse de Léandre avec la prêtresse de Sestos. Viennent ensuite des vers de Lucain dans la Pharsale, de Stace, et deux épigrammes de Martial. Ces fragments ou ces poèmes ne font que des allusions à une histoire supposée connue de chacun. La littérature grecque n'a point traité longuement ce sujet, et, à part deux courtes notes géographiques de Strabon et de Pomponius Mêla, elle ne nous a laissé que des épigrammes des poètes de Y Anthologie, Antipater de Macédoine et Agathos le Scolastique.

Enfin, au ve siècle, Musée le Grammairien écrivit cette épopée en miniature avec un art exquis et d'un classicisme merveilleusement imité : c'est lui qui créa le titre symbolique « ©wç epo-ioç » qu'on retrouve dans le Flambeau d'amour de la complainte française.

Le poème de Musée mentionné par Tzetzès, disparut dans la barbarie, et fut exhumé, avec d'autres belles œuvres du génie grec, au xve siècle. Cependant le moyen âge avait eu un poème français à'Ero et Léandre ainsi que nous l'apprend le roman de Flamenca écrit au xie siècle. Quelle en pouvait être la source ? Comme l'auteur de Flamenca, à côté des titres de poèmes, citait quantité d'autres titres relatifs à des personnages mythologiques célébrés par Ovide et quelques-uns par lui seul, il y a toute apparence que les Héroïdes ovidiennes en aient servi; toutefois, comme ces pièces développent bien moins des événements que des sentiments, et que rien en particulier n'y laissait soupçonner le dénouement tragique de ces amours, M. G. Paris a conjecturé que l'exemplaire même d'Ovide qui servit au trouvère du moyen âge devait contenir dans quelque note de scoliaste un résumé de l'histoire. Cela n'est pas impossible, mais ne connaissant absolument rien du poème cité dans Fia-

menca, nous ne pouvons dire s'il ne consistait point dans une paraphrase pure et simple des Héroïdes, et dans ce cas, l'hypothèse de la scolie est superflue.

Je ne pense pas d'ailleurs que ce poème disparu, et dont il ne subsiste nulle trace autre que la mention de Flamenca, soit la souche de la complainte tragique du Flambeau d'amour, dont les végétations se sont répandues à travers toute l'Europe, soit sous forme de légende locale, soit comme chanson populaire. Ce n'est qu'au xvie siècle, bien avant que la chanson française qui nous occupe ne soit née, que le poème de Musée avait été traduit d'abord en latin, et un peu plus tard en français1 par Marot, et c'est ainsi que du monde savant il put arriver au milieu populaire. Il me paraît donc que c'est dans la traduction de Marot qu'est le point d'origine de notre complainte.

Mais à la délicieuse légende païenne, le chansonnier a donné un tour féodal, et la prêtresse d'Aphrodite n'est plus que la fille de quelque baron; puis, à la fin, pitoyable à la belle, il lui garde la vie sauve, et au lieu de se briser sur le roc, auprès du corps inanimé de son amant, il la fait exhaler son désespoir en longues protestations et en regrets 2.

i. La première traduction imprimée à Paris et à Lyon en 1541 portait pour titre : Histoire de Léander et Héro. Plus tard, en 1681, parut une version en prose, de traducteur inconnu. 11 fut aussi traduit en anglais : mais là, le sujet n'a rien donné dans la tradition populaire.

2. On trouve dans de Puymaigre, Chants pop. rec. dans le pays messin, I, p. 82, une complainte qui est une parodie de la fable grecque. C'est près d'Arles, un « père barbare » qui contrarie les amours de sa fille, et l'enferme dans une tour, au bord d'une rivière : l'amant traverse celle-ci à la nage, mais il disparaît entraîné par le courant, et la belle éplorée, se jette à l'eau.

La morale, d'un tour tant soit peu narquois est contenue dans ce dernier couplet :

Exemple bien rare En France à présent !

J' connais bien des filles Qui n'en fraient pas tant.

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