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Ce thème de deux amants séparés par un mariage forcé, et qui se réunissent dans la mort, est trop naturel et trop touchant pour n'avoir pas été traité maintes fois par les poètes populaires. Et de fait, une des ballades les plus belles de la tradition anglo-écossaise, ainsi qu'une vise Scandinave, sont en rapport avec la chanson française. De la ballade, Child (The engl. and scott. pop. Ballads, n° 73, III et IX), a publié huit versions : une anglaise, Lord Thomas and fair Ellinor (Lord Thomas et blonde Ellinor), pourvue de nombreuses variantes — tous ces textes proviennent de feuilles volantes imprimées dans la deuxième moitié du xvne siècle, ou en sont dés répétitions orales; — et sept écossaises1, Lord Thomas and fair Annet, dont la première (A) fut d'abord mise au jour par Percy, Religues, II (1765). Voici la traduction de l'ancien texte anglais, que Child désigne par D :
Lord Thomas était hardi forestier et royal veneur. Blonde Ellinor était une belle femme et lord Thomas l'aimait chèrement.
« O conseille-moi, mère chérie, dit-il, conseille-moi sans détour : dois-je épouser la blonde Ellinor et délaisser la jeune fille brune ? »
« — La jeune fille brune a des maisons et des terres, la blonde Ellinor n'a rien ; aussi je te. prie, en te bénissant, de m'amener ici la jeune fille brune. »
Et certain jour de fête, lord Thomas alla chez la blonde Ellinor, qui avait dû être sa fiancée.
Quant à la prononciation ntièces (qui rime avec richesse et amourette) elle règne sur la côte provençale, mais on la trouve aussi en pays d'oïl : voy. le Glossaire de Lacurne de Sainte-Palaye (Nuesces).
1 . Dans la plupart de ces versions, « lord Thomas » est devenu le « doux Guillaume » (SweetWillye). Il semble d'ailleurs, selon l'observation de Percy, qu'il y ait dans la série écossaise un mélange de deux chansons.
Et quand il arriva à la chambre de la blonde Ellinor, il frappa un coup ; avec quel empressement blonde Ellinor fit entrer lord Thomas !
« Quelles nouvelles, quelles nouvelles, lord Thomas, dit-elle, quelles nouvelles m'apportes-tu ? » — « Je viens t'inviter à mes noces : voilà pour toi de mauvaises nouvelles ! »
— « A Dieu ne plaise, lord Thomas, dit-elle, que pareille chose se fasse ! Je pensais que ce serait moi l'épousée, et que ce serait toi l'époux. »
« O conseille-moi, mère chérie, dit-elle, conseille-moi sans détour : dois-je aller aux noces de lord Thomas, ou bien demeurer à la maison ? »
— « Tu ne manques pas d'amis, ma fille, et tu ne manques pas d'ennemis ; aussi je te prie, en te bénissant, de ne point aller aux noces de lord Thomas. »
— « Je ne manque pas d'amis, mère : mais quand ils seraient tous mes ennemis (que m'importe la vie ! que m'importe la mort !), aux noces de lord Thomas je veux aller. »
Elle se mit en galant costume, et tous ses gens de vert se vêtirent; et partout où passait le cortège, on la prenait pour une reine.
Et quand elle arriva à la porte de lord Thomas, elle frappa un coup ; avec quel empressement lord Thomas fit entrer la blonde Ellinor!
« Est-ce là ta fiancée ? dit blonde Ellinor, elle me semble étrangement brune ! Tu aurais pu épouser la plus blonde des blondes. »
— « Ne la méprise pas, blonde Ellinor, dit-il, ne la méprise pas devant moi. J'aime mieux ton petit doigt que son corps tout entier. »
La fiancée brune avait une petite dague, une dague effilée et pointue; et, entre les petites côtes et les côtes longues, elle perça le cœur de la blonde Ellinor.
« Oh! le Christ te garde! dit lord Thomas, il me semble que tu es étrangement pâle, toi qui avais les plus fraîches couleurs du monde. »
— « Oh ! es-tu aveugle, lord Thomas ? dit-elle, ou ne peux-tu vraiment pas voir ? Oh! ne vois-tu pas le sang de mon cœur qui tombe goutte à goutte sur mes genoux ? »
Lord Thomas avait une épée au côté ; ayant traversé la salle, il trancha la tête de l'épousée et la jeta contre le mur.
Puis il planta la poignée dans le sol, et la pointe, il la planta. dans
son cœur. Jamais il n'y eut trois amants assemblés, qui fussent plus vitement séparés 1 .
La finale des arbres sympathiques, relevée exceptionnellement dans deux versions des Tristes Noces, conclut d'ordinaire la ballade écossaise (voy. les rédactions A, B, E, F, G de Child) :
Lord Thomas fut enterré dans le pourtour de l'église, blonde Armette dans le chœur; et de l'un sortit un bouleau, et de l'autre un bel églantier.
Et ils poussèrent, et ils jetèrent leurs branches comme s'ils voulaient s'embrasser ; et à cette vue l'on put connaître que c'étaient deux tendres amants. »
Plusieurs circonstances communes : l'invitation aux noces de l'amant, — les pompeux atours de la délaissée — le coup de poignard ou d'épéé dont l'amant se perce le cœur, certifient la parenté des Tristes Noces et de la ballade anglaise. Quant à la nature de cette parenté, il n'est guère douteux que ce soit du poème français que l'autre procède. En effet, le bouquet de rupture, spécial au début des Tristes Noces, a tout l'air d'un trait primitif. Et de même pour le dénouement : que la délaissée, comme c'est le cas dans les Tristes Noces, expire soudain de douleur et de saisissement, et que le fiancé, plein de remords, se tue aussitôt après, cela fait une gradation très simple et très naturelle ; au contraire, il y a dans la catastrophe de Lord Thomas je ne sais quoi d'extrême et de forcé, soit qu'elle se termine par un double suicide (variante de jD), soit que, suivant la leçon ordinaire, elle nous mette sous les yeux une scène de tuerie sauvage, la belle poignardée par l'épouse, l'épouse déca-
i. Child mentionne une copie particulière de cette rédaction D, où le dénoûment, plus simple, se rapproche davantage de la forme française : Ellinor se poignarde elle-même, puis lord Thomas se frappe de la même arme.
pitée par lord Thomas, et celui-ci se frappant lui-même entre deux cadavres. Ainsi le poète français doit être le premier en date; et il fut imité librement par un Anglais, d'une imagination forte, et qui s'est rendu pour la vigueur du trait et pour l'intensité du coloris, supérieur à son modèle.
La ballade de Lord Thomas et blonde Ellinor a son équivalent dans la chanson Scandinave de Herr Peder og liten Kerstin (Sire Pierre et petite Christine), répandue en Danemark (Grundtvig, Danmarks garnie Folkeviser, IV : 4 versions, dont 3 copies de feuilles volantes ou de manuscrits des xvne et xvnT siècles; Kristensen, Jyske Folkeviser, I), en Norwège (Landstad, Norske Folkeviser) et en Suède (Afzelius, Svenska Folkevisor, I : ancienne version identique à la première de Grundtvig — Arwidsson, Svenska Fornsânger, I). Cette vise, en général un peu plus éloignée des Tristes Noces que n'est la ballade angloécossaise, dérive probablement de celle-ci ; quoiqu'il ne soit pas non plus impossible, vu certaines coïncidences de détail, qu'elle se réfère directement à un type français1.
Sire Pierre informe Christine de son mariage avec une autre; et Christine déclare qu'elle ne manquera pas d'y assister. Avant la noce, elle commande des habits magnifiques, tout de perles et d'or. Le jour venu, quand elle entre dans la salle, filles et femmes se lèvent ; l'épousée demande qui elle est, et s'émerveille de tout l'or qu'elle porte sur soi. Christine, cependant, comme une demoiselle d'honneur, verse le vin aux invités, elle accompagne l'épouse à la maison nuptiale, même c'est elle qui la met au lit.
1 . Dans cette recommandation de Pierre à Christine : « Si vous venez à ma noce, ne mettez pas votre habit d'or », on serait tenté de reconnaître, traduit avec un contresens, le v. 1 3 des Tristes noces ? Et le passage où il est dit que Christine « commande de riches vêtements, brodés de perles et d'or » rappelle assez bien les vers 14-16 «... s'est fait faire trois robes » la troisième « de drap d'or... » Mais tout cela n'est pas assez net pour qu'on puisse rien affirmer.
A la catastrophe finale, les versions bifurquent. D'après les unes, Christine au désespoir sort de la chambre des époux, et se pend avec ses cheveux, à un arbre du jardin; Pierre la voyant morte, se jette sur son épée, ou bien il se pend au même arbre (comp. pour ce double suicide, la variante précitée de la version anglaise D). D'après d'autres versions, la jalousie de la jeune fille s'assouvit par une vengeance atroce : elle poignarde Pierre ; ou bien l'épousée dans les bras de Pierre, dénoûment qui fait une sorte de symétrie inverse avec la conclusion habituelle de la ballade anglo-écossaise, où l'on voit Ellinor égorgée par l'épouse, comme ici l'épouse est égorgée par Christine. Dans les deux cas, cette férocité de femme aggrave d'une poignante horreur la tragédie pathétique du poète français : l'âme des races du Nord, travaillée de passions plus âpres, demande aussi à la fiction de plus sombres peintures et des émotions d'un caractère cruel.
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Il faut enfin mentionner deux gwerz armoricains, qui, tout indépendants qu'ils sont de la chanson française, la rappellent par une certaine affinité de thème. Le premier, dont il existe une version publiée par de la Villemarquè, Bar^a^-Brei^, II, sous le titre d'Açénor la Pâle, et deux autres publiées par Luzel, Gwer^iou Brei%-I%el? I, sous le titre de Renée Le Gla%, présente la même situation que les Tristes Noces, mais renversée : c'est l'amante qui est mariée contre son cœur. Les parents de Renée l'ont à son insu promise à un nommé Yves, qui a du bien, mais elle aime en secret un jeune clerc du village de Kerversault. Un matin, Renée voit à la maison les préparatifs d'un banquet; elle demande ce que cela signifie ? — « C'est vos noces qui se font aujourd'hui ! » — Aussitôt la jeune fille envoie sa petite servante porter une lettre au clerc de Kerversault. Le clerc est au lit, malade du regret de sa douce Renée; il lit la lettre : « D'après ce qu'elle me mande, je n'ai plus longtemps à
vivre ! » Cependant Renée aperçoit le fiancé qui vient la quérir en grand cortège ; comme il approche, elle le charge de malédictions ; quand il la salue : « Bonjour à vous, jeune veuf! » répond-elle. — « Me prenez-vous donc pour un veuf? » — « Si vous ne l'êtes, bientôt vous le serez! » — Ils vont à l'église, et passent devant Kerversault. Renée veut à toute force voir son ami; elle entre, le corps du pauvre clerc gît sur les tréteaux funèbres ; alors elle pose sa tête sur les genoux du mort, et rend le dernier soupir. La version du Bar^a^-Brei^ et l'une de celles de Luzel donnent un dénouement plus compliqué : Renée ne s'arrête point à Kerversault ; mais, pendant la messe de mariage, elle entend frapper les coups de mort; et c'est le soir qu'elle expire, dans la chambre nuptiale, après avoir dicté au mari son testament.
Dans le deuxième gwerz, connu par une version de de la Villemarqué, Bar%a%-Brei%, II, intitulée : Geneviève de Rustéfan, et par trois autres de Luzel, Gwer^iou Brei%-I%el, I, intitulées : Jeanne le Iudec et Jeanne le Marec, il s'agit, tout de même que dans les Tristes Noces, d'une fille délaissée; mais ce n'est point une femme qu'elle a pour rivale, et son amant épouse l'Eglise. Jeanne et un jeune cloarec sont épris d'un amour mutuel. Celui-ci rend un jour visite aux parents de son aimée : c'est pour les inviter tous à sa première messe, hormis Jeanne, qu'il prie de ne pas venir. Mais elle, au contraire, tient à voir son malheur en face, et elle assiste à la messe. Tandis que le prêtre fait le tour de l'église, Jeanne le tire par son surplis, avec des reproches et des plaintes ; quand il élève l'hostie, le cœur de Jeanne bat si fort, qu'on croit que c'est la charpente qui craque. Elle retourne à la maison. J'ai eu, dit-elle, maint amoureux clerc; mais celui-ci, le dernier, me brise le cœur ! Et elle trépasse. Le jeune prêtre, sa messe finie, rentre chez sa mère; il se met au lit, navré de douleur, et meurt à son tour *. Tous deux gisent
i . Dans la dernière version de Luzel, le dénoûment (altéré) est un peu différent : le prêtre apprend la mort de Jeanne en voyant sa tombe au cime-
sur les tréteaux funèbres. Puisqu'ils n'ont pu aller dans le même lit, on les a mis dans la même fosse ! Touchante formule, où se condense l'essence mélancolique de ce thème éternel des Tristes Noces, et qui rappelle aussi la finale de la Pernette.
tière, et lui-même trépasse au bout de trois jours. — de La Villemarqué a remanié, à son ordinaire, le texte de Geneviève de Rustéfan, dont le dénoûment est visiblement postiche.
CATALOGUE DES VERSIONS
France (oïl et oc)
Valois [fragm.] : G. de Nerval, la Sylphide (périodique), VI, 1842
(à ce fragment est joint un résumé en prose de la fin de la chanson).
— De nouveau dans Les Filles du feu et dans La Bohême galante,
du même *.
Auvergne : J. J. Ampère, d'après Mérimée, Poés. pop. de la France.
Instructions, 185 3 2.
Lyonnais : Champfleury-Wekerlin, Chans. pop. des prov. de France,
Charleville : de Puymaigre, d'après Auricoste, Chans. pop. rec. dans
le pays messin, 1865.
{ Bujeaud, Chans. pop. des prov. de VOuest, II, 1866. Aunis : ) r r r
Vorey (Hte-Loire) : Smith, Romania, X, 1881 3.
1 , 2 et 3 . Les trois versions de Valois, Auvergne et Vorey présentent cette particularité curieuse que la complainte du Tueur de femmes est soudée par le chanteur à celle de la Fille du roi Loys, comme si celle-là faisait suite à celleci ; mais les deux pièces n'ont aucun rapport que l'identité du rythme ; et cette forme de tradition repose uniquement sur la méprise accidentelle du chanteur.
Journans : Guillon, Chants pop. de l'Ain, 1883.
Hte-Bretagne 1 : Decombe, Chahs, pop. a" llle-et- Vilaine, 1884 (version
très mutilée).
Ath (Belgique) : A. Gittée, Rev. des Trad. pop., II, 1887. Morvan : Dr Collin, d'après Millien, Guide à S^-Honoré-les-Bains,
Hte-Bretagne 2 : Mme P. Sébillot, Rev. des Trad. pop., VI, 1891. Quercy : Froment de Beaurepaire, la Tradition, VI, 1895. Glandage (Drôme) : Tiersot, inédit, réd. 1895. Champsaur (Orne) : Id., inédit, r. vers 1897 *•
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte. Quatrains d'octosyllabes, masculins, rimant deux par deux.
1. Child (I, no 4) mentionne en outre une version ms. extraite du t. III des Pois., pop. de la France (mss. B. N.), et dont il donne le premier vers :
Allons, mie, nous promener.
Cette version n'existe pas à la feuille indiquée du t. III, et je ne l'ai pas davantage trouvée ailleurs. D'après Child, elle serait fort approchante de Poitou.
TEXTE CRITIQUE
Renaud a de si grans appas [Qu']il a charmé la fille au Roi.
L'a bien emmenée à sept lieu's, Sans qu'[il] lui dit un mot ou deus.
Quand sont venus à mi-chemin :
« Mon Dieu ! Renaud, que j'ai grand faim ! »
— « Mangez, la belle, votre main;
Car plus ne mangerez de pain. »
Quand sont venus au bord du bois :
« Mon Dieu ! Renaud, que j'ai grand soif! »
1. a) Ath -f- Charleville ; cf. Morvctn. Le nom du séducteur est « Renaud », selon la leçon originale {Ath, Charleville, Morvari), d'où « Jeannot » dans Ouercy ; il est devenu « Dion » dans Auvergne (par suite d'une confusion avec la romance de la Fille du roi Loys), et tombé ailleurs. « Appas », au sens de charmes magiques. — b) Ath (... du R.) ; cf. Charleville. « Fille au R. », selon l'usage de la vieille langue, plutôt que « fille du R. », qui donne une syllabe de trop. « Roi », prononcé roa ou ra. — c) Ath, Charleville, Morvan -f- Auvergne. — d) Auvergne -f- Ath, Charleville.
2. a) Charleville -j- Ath ; cf. Morvan, Champsecret, Journans. — b) Auvergne -f- Ath, Charleville; cf. Morvan, Bretagne 2. — c) Morvan (... vos m.), Ath (M. donc, b...), Charleville (B., m.-y...) et Auvergne (m. -y, b., v. poing); cf. Bretagne 1 et 2. — d) Auvergne, Morvan (Jamais v...), Charleville (C. jamais v...), .4^? (Plus jamais...); cf. Bretagne 1 et 2.
3. a) Charleville; cf. Ath, Bretagne 1, Morvan. — b) Auvergne -f- Ath, Charleville; cf. Bretagne 1 et 2, Morvan, etc. — c) Auvergne, Charleville -f- Morvan; cf. Ath, Bretagne 1 et 2, Lyonnais, Glandage, etc. — d) Auvergne, Morvan (Jamais v...), Ath (PI. jamais v...), Bretagne 1 et 2, Lyonnais, etc.
G. Doncieux. — Romancero populaire de la France. 23
— <( Buvez, la belle, votre sang ; Car plus ne boirez de vin blanc. »
« Il y a là-bas un vivier Où treize dames sont noyé's.
Treize dames y sont noyé's, La quatorzième vous serez. »
Quand sont venus près du vivier, Lui dit de se déshabiller.
— « N'est pas affaire aux chevaliers « De voir dame déshabiller.
« Mets ton épé' [desjsous tes pies [EtJ ton manteau devant ton nez. »
4. a) Auvergne, Ath ; cf. Bretagne 2, Charleville et Morvan (où « vivier » est remplacé par « rivière »). Valois (où le rédacteur, dans son résumé en prose, parle d'un « lac »). Pour Poitou, Lyonnais, etc., la fille a été emmenée « le long de la mer courante ». — b) Ath -\- Auvergne, Charleville, Bretagne 2, Morvan. Le nombre des dames noyées varie de 3 à 15 : « treize », le chiffre fatal, paraît probable. — c) Charleville -\- Bretagne. — d) Ath, Morvan, Bretagne 2 (La quatrième...), Charleville (La quinzième...), Auvergne (Et. v. 1. seizième...)
5. a) Charleville -f- Ath, Auvergne, Bretagne 1 ; cf. Poitou, Lyonnais, Vorey, etc. — b) Auvergne, Ath (Il d. : Faut s. d.); cf. Charleville, Morvan. — c) Charleville, Ath, Morvan, Auvergne (... l'honneur des ch.); cf. Bretagne 2. — d) Charleville, Bretagne 2, Auvergne, Morvan -\- Ath.
6. a b) Auvergne (Mettez votre... vos p., votre m... v. n.), mais le tutoiement résulte des autres versions. — c d) Auvergne (Il m...). D'après Charleville, Morvan, Ath et Bretagne 2, le stratagème est conçu un peu différemment : la belle demande à Renaud qu'il se bande les yeux, et Renaud prend son mouchoir et obéit. La variante propre à Poitou, Lyonnais, Vorey, etc., est encore plus puérile : la belle prie l'assassin de la « déchausser » ou de « tirer ses bas ».
Mit son épé' [des]sous ses pies Et son manteau devant son nez.
La belle Ta pris, embrassé,
Dans le vivier el l'a jeté :
« Venez, anguille, venez, poissons,
Manger la chair de ce larron ! »
Renaud voulut se rattraper A une branche de laurier.
La belle tire son épé', Coupe la branche de laurier.
« Belle; prêtez-moi votre main,
Je vous épouserai demain ! »
- — « Va-t'en, Renaud, va-t'en au fond
Epouser les dames qu' y sont ! »
7. a) Charleville -f Bretagne, Ath et Morvan (embrassé); cf. Auvergne et Valois. D'après Lyonnais, Vorey, etc., elle « lui avance un coup de pied » pendant qu'il la déchausse. — b) Ath, Bretagne 2, Charleville et Morvan (D. la rivière. . .), Vorey (id.), Glandage (id.) ; Quercy et Champsecret (Dedans la mer. . .) ; et. Auvergne, Poitou. — c d) Vorey ; cf. Lyonnais, Valois, Quercy, Glandage.
8. a) Bretagne 1, Charleville -\- Morvan, Quercy, Poitou; cf. Lyonnais, Journans, etc. — b) Bretagne 2, Morvan (Prend...), Charleville (... d'olivier);
(cf. Poitou, Lyonnais, Glandage, etc. — c) Charleville, Morvan (...sa claire ép.) ; Vorey, etc. (... son couteau); cf. Bretagne 1 et 2 (son sabre). « Son épée » = l'épée de Renaud. — d) Charleville, Glandage, Vorey, Poitou, Quercy -|- Bretagne 2, Morvan; cf. Lyonnais, Bretagne 1.
9. a) Bretagne 2, Ath (... donne-m.), Morvan (... donnez-m...), Charleville (... donnez-m. v. m. blanche); cf. Poitou, Vorey. — b) Bretagne 2, Morvan, Charleville {... dimanche); cf. Champsecret. — c) Var. Charleville ; cf. Morvan (Plonge,... pêche donc...), Ath (Allez,... péchez...); cf. Bretagne 2, Poitou, Quercy, Chàmpsaur. — d) Charleville -\- Bretagne 2, Ath, Morvan.
— « Belle, qui vous remmènera, Si me laissez dans ce lieu -là? »
— « Ce sera ton cheval grison, Qui suit fort bien le postillon. »
— « Belle, que diront vos parens, Quand vous verront sans votre amant ? »
— « Leur dirai que j'ai fait de toi Ce que voulois faire de moi ! »
10. a) Lyonnais, Bretagne 2 (... te r.), Journans (Dites,...) ; cf. Morvan. — b) Bretagne 2 (... tu m. laisses...) — c) Bretagne 2, Ath, Morvan et Charleville (... mon ch...) — d) Charleville ; cf. Ath, Bretagne 2, Morvan.
11. a) Charleville, Bretagne 2 (...nos p.), Vorey (Mie, q...), Morvan (Q.. d. donc tous v. p.) ; cf. Auvergne. — b) Vorey, Bretagne 2 -f- Charleville, Morvan. « Amant », au sens ancien de prétendant, fiancé. — cd) Bretagne 2 (... tu v. f...), Charleville (... t'as voulu f...), Morvan (... t. creyais f...); cf. Auvergne, Vorey.
Cette complainte fut composée par un Français d'oïl (province incertaine). La prononciation de « roi » (roa ou ra), rimant avec « appas » est ici de peu de conséquence, la diphtongue oi ayant fait, chez nous, la même évolution, aussi bien sur la frontière de Test qu'en pays gallo ou à Paris. Tout au plus pourrait-on voir dans le terme de cette évolution phonétique le signe d'une époque plutôt rapprochée l. Le style aussi n'est pas des plus anciens, et permettrait difficilement de porter la chanson au delà du xvne siècle.
1. Il y a déjà dans une pièce de Villon des traces de cette prononciation oi rr a, usitée du populaire parisien, tandis que la société polie continuait jusqu'à la fin de l'ancien régime de prononcer oë. Toutefois, hors du Parisis, il est probable que le phénomène se produisit bien plus tardivement.
Renaud le Tueur de femmes offre ce contraste singulier d'une forme énergique et pittoresque et de vers très bien frappés, avec une énorme gaucherie dans la conduite de la fable et des naïvetés vraiment puériles. Le thème est visiblement fatigué. Et de fait, il avait déjà beaucoup servi, quand il arriva aux . mains du chansonnier français. Car entre tous les sujets traités par la poésie populaire, je n'en sache point, hormis ceux de la Mort secrète et du Flambeau d'amour, qui aient passé par autant d'idiomes, ni couvert autant de pays. Quant à l'ensemble de ces chants, faits sur le thème d'un tueur de femmes tué par une ruse de femme, et recueillis à tous les bouts de l'Europe, l'analyse les ramène à neuf types rythmiques et linguistiques distincts, savoir :
i° Un lied néerlandais, représenté par trois versions : a) une publiée par Willems, Oude vl^emsche Liederen, d'abord communiquée par lui à Mone, qui l'inséra dès 1836 dans YAn^eiger j. Kunde d. teutschen Vor%eit ; reproduite textuellement par Uhland, I; par Hoffman v. Fallersleben, Niederlœndische Volkslieder (2e édit.), 1856; par de B^ker, Chants hist. de la Flandre ; par de Coussemaker, Chants pop. des Flamands de France l ; et contaminée avec la suivante, par Snellaert, Oude en nieuwe Liedjes; — b) une hollandaise (feuille volante d'Anvers), donnée par Hofmann à la suite de la précédente; — c) une flamande, de Bruges, publiée par Lootens-Feys, Chants pop. flamands (n° 37).
20 Un lied allemand, à peu près identique au néerlandais et fréquent surtout dans la Basse- Allemagne : Reifferscheid, II, 3 versions, d'après Grimm. — Uhland, I (n° 74). — Zuccalmaglio (n° 28). — Id., D. deutsche Volksfeste. — Longard
1. Il est regrettable que cet auteur, au lieu de donner les versions entendues par lui dans la Flandre française, se soit borné à recopier le texte connu de Willems. Il nous apprend seulement que, d'après une variante de Bailleul (Nord), le héros du lied a nom « Abram ».
(n° 24). — Simrock (n° 7). — Kretzschmer, d'après Zuccal-
MAGLIO (n° 92) \
30 Une vise Scandinave, commune au Danemark : Grund- Tvig, Danmarh garnie Folkeviser (n° 183), IV ; — à la Norvège : Landstadt, Norske Foïkeviser, I ; Bugge, versions mss. ; — et à la Suède : Afzelius, Svenska Folkevisor, III; — Arwidsson, Svenska Fornsànger, I.
40 Une ballade anglo-écossaise, connue par six variantes : Child, The engl. and scott. pop. 'Ballads (n° 4), I.
50 Une chanson hongroise, connue par cinq variantes : Arany-Gyulai, Magyar neplwltési Gyùjtemény, I.
6° Une chanson slave.
70 Une canzone de la Haute-Italie, recueillie plusieurs fois : a) en Piémont : Marcoaldi, d'après Buffa, Canti pop-, tnediti (n° 12). — Ferraro, C. pop. monferrini (n° 3). — Nigra, C. pop. del Piemonte (n° 13, A, B, C, D, E, F); b) en Vénétie et Emilie : Widter-Wolf, Volhlieder ans Venetien (n° 73, a b). — Righi, C. pop. Veronesi (n° 94); Bernoni, C. pop. veneçiani V (n° 2). — Ferraro, C. pop. di Ferrara (n° 2).
8° Un romance hispano-portugais, représenté par une rédaction castillane antérieure à 1550 : Wolf-Hoffmann3 Primavera y flor de romances, II (n° 119); et deux portugaises, contemporaines, des Açores : Braga, C. pop. do Archipel, açoriano (nos 48 et suiv.).
90 Enfin la complainte française représentée par les quatorze versions énumérées plus haut.
Que ces neuf pièces, étroitement apparentées entre elles, forment une famille issue d'une seule et même souche, c'est là,
1. Plusieurs de ces versions sont réimprimées dans le recueil compilé par Mittler. — Child répartit les versions allemandes en trois classes : mais il n'y a que les versions de la première que l'on doive considérer comme similaires du lied néerlandais ; les autres chants sont relatifs à des thèmes différents, plus ou moins modifiés par des infiltrations de celui-ci.
pour un lecteur critique, l'évidence même. Quant à dresser exactement la généalogie de cette famille, à marquer son premier auteur et tout Tordre de sa descendance, l'entreprise, assez délicate à la vérité, n'a rien d'impossible. D'abord, il apparaît que la forme primordiale du thème doit être cherchée dans le riche groupe des rédactions néerlandaises, allemandes et Scandinaves, voisines par le sens, comme elles sont contiguës dans l'espace. Dans les allemandes, une étude un peu plus poussée nous montre de simples adaptations dialectales du lied de Flandre, remontant, comme il arrive, la vallée du Rhin. Ainsi la question de priorité ne se peut débattre qu'entre ce lied et la vise danoise, répandue aussi, secondairement, en Norvège et en Suède ; mais, comme l'empreinte du thème primitif, dont on étudiera tout à l'heure la substance et l'origine, paraît bien plus nette et plus vive dans celui-là que dans celle-ci, c'est en dernière analyse au lied néerlandais (Heer Halewijn) qu'une saine critique nous conduit, comme à l'auteur commun de toute la tradition européenne.
Voici ce lied, tel qu'il résulte des versions néerlandaise (A) et flamande (B) :
Sire Halewijn chantait une chanson : tous ceux qui l'oyaient voulaient être auprès de lui.
La chanson fut ouïe par une fille de roi, que ses parents chérissaient fort l .
Et elle alla se mettre devant son père : « O père, puis-je aller vers Halewijn? »
— « Oh! non, ma fille, non, n'y va pas! Ceux qui vont là ne reviennent point.
« Il a une épée nue dans la main, des soldats cuirassés l'entourent. »
— « J'ai vu Halewijn maintes fois ; ce n'est pas une fois que je l'ai vu, ni deux.
i. Ce début dans A seulement.
« Il n'a point d'épée nue dans la main, il n'y a point de soldats qui l'entourent 1 . »
Et elle alla se mettre devant sa mère : « O mère, puis-je aller vers Halewijn? »
— « Oh ! non, ma fille, non, n'y va pas ! Ceux qui vont là ne reviennent point. »
Et elle alla se mettre devant sa sœur : « O sœur, puis-je aller vers Halewijn ? »
— « Oh! non, ma sœur, non, n'y va pas! Ceux qui vont là ne reviennent point. »
Et elle alla se mettre devant son frère : « O frère, puis-je aller vers Halewijn ? »
— « Peu me chaut où tu ailles, pourvu que tu gardes bien ton honneur!
« Peu me chaut où tu ailles pourvu que tu portes haut ta couronne ! »
Elle monta dans sa chambre, elle mit ses plus beaux habits.
Que mit-elle sur son corps? Une chemise plus fine que la soie.
Que mit-elle à son beau corsage ? Des bandes d'or resplendissant.
Que mit-elle à sa robe rouge? De point en point un bouton d'or.
Que mit-elle à son kerel ? De point en point une perle.
Que mit-elle sur ses beaux cheveux blonds ? Une couronne d'or massif.
Elle alla dans l'écurie de son père et choisit le meilleur coursier.
Elle monta sur le coursier, et chantant et sonnant du cor, elle chevaucha par le bois.
Quand elle fut au milieu du bois, elle rencontra sire Halewijn 2
« Salut, dit-il en l'abordant, salut, belle vierge aux clairs yeux bruns ! »
Ils chevauchèrent ensemble, et pendant la route maintes paroles furent dites.
Ils arrivèrent près d'un gibet où pendaient maints cadavres de femmes.
1 . Ces trois couplets fournis par B, qui les répète identiquement dans le dialogue de la fille avec sa mère, puis avec sa sœur.