Ce couplet et les cinq suivants fournis par A
« Comme tu es la plus belle des vierges, choisis ta mort : l'heure est venue. »
— « Hé bien ! puisque je peux choisir, je choisis la mort par epee.
« Mais ôte d'abord ta tunique : car le sang de vierge jaillit très loin. »
Et avant qu'il eût ôté sa tunique, sa tête vola à ses pieds. Sa tête tomba à ses pieds ; sa langue dit encore ces mots 1 « Va donc dans le guéret, [et souffle dans mon cor,] « Et souffle dans mon cor, que tous mes amis l'entendent ! »
— « Je n'irai pas dans le guéret, [je ne soufflerai pas dans ton cor,] « Je ne soufflerai pas dans ton cor, je n'exécute pas l'ordre d'un
assassin. »
— « Va donc au pied du gibet, et prends là le vase d'onguent, « Et frottes-en mon cou rouge, ma blessure sera guérie. »
— « Je n'irai pas au pied du gibet, je ne prendrai pas le vase d'onguent ;
« Et je ne frotterai pas ton cou rouge ; je n'exécute pas l'ordre d'un assassin. »
Elle prit la tête par les cheveux, et la lava dans la claire fontaine.
Elle remonta sur son coursier, et joyeusement chevaucha par le bois.
Quand elle fut à mi-chemin, la mère d'Halewijn vint à passer :
« Belle fille, d'où venez-vous? n'avez-vous pas vu mon fils? »
« — Ton fils, sire Halewijn, est allé chasser, tu ne le verras plus de ta vie.
« Ton fils, sire Halewijn, est mort; Dieu a son âme et moi sa tête.
« J'ai sa tête dans mon giron, et de sang mon tablier est rouge F, »
Quand elle fut arrivée dans la ville, tambours et trompettes se mirent à sonner.
Elle tendit la tête [coupée] hors de la fenêtre, elle cria : « Maintenant je suis la fiancée d'Halewijn ! »
Elle retira la tête de la fenêtre, elle cria : « Maintenant je suis une héroïne ! 2 »
1 . Dans B, la belle rencontre tour à tour le père, le frère, la sœur d'Halewijn; et à chaque rencontre, le même dialogue se répète, fastidieuse.ment.
2. Toute cette fin, qu'on donne ici d'après B, est évidemment corrompue
Le thème épisodique des cadavres de femmes pendus au gibet, qui rappelle de façon frappante la légende de Barbe-Bleue, a eu un grand succès chez les chanteurs et a passé dans toutes les imitations étrangères. Cependant il n'est pas, à mon sens, original, et quelque gâtée qu'elle ait été par les temps, c'est la version B qui nous donne la conception première de l'aventure. Mais il faut reconnaître que l'interpolation a supplanté la leçon authentique, et cela n'est pas étonnant : elle est d'un grand effet et donne au passé d'Haie wijn une sorte de prolongement fantastique. C'est cette forme seconde, qui, fixée par l'imprimerie populaire, fut colportée dans les Flandres et finalement traduite par les populations voisines; et la persistance de ces déviations et déformations du thème principal indique bien leur unité d'origine.
Du lied néerlandais sont issus immédiatement le lied allemand (fiert Olbert), et aussi la vise Scandinave (Kvindesmorderen), mais celle-ci caractérisée par une altération notable : au lieu de prier l'assassin d'ôter sa tunique, afin de le frapper dans cet instant, l'héroïne l'amène à poser la tête sur ses genoux, puis elle l'endort par une incantation, lui lie les membres et le tue à son réveil. Cette variante, assez peu vraisemblable, de l'épisode, se retrouve et dans la chanson magyare {Molnar Anna), et dans les versions les plus pures de la ballade écossaise (Lady Label and the Elf-Knight) : par où est établie sûrement la commune filiation de ces deux pièces. D'autre part, que la ballade écossaise, fille de la vise danoise, ait à son tour engendré la chanson française (Renaud le Tueur de femmes), cela n'est pas moins évident, car si deux des six versions de Child (A, B) se réduisent à une adaptation pure et simple du Scandinave, les
dans A. Selon A, la belle elle-même « sonne du cor, comme un homme » ; son père lui fait fête; et, pour finir, un banquet a lieu, pendant lequel la tête coupée est posée sur la table.
quatre autres (C, D, E, F), par le fait de quelque remanieur inventif, présentent une nouvelle édition de l'histoire, qui est trait pour trait conforme à la tradition de notre chansonnier (noyade dans un étang, remplaçant la mort par le fer; et le meurtrier jeté dans l'eau par sa victime). A côté de cette branche Scandinave, le lied allemand a produit la chanson slave (où la ruse de la femme est expliquée selon la tradition originale) et la canzone nord-italienne {La Monferrina), dont le romance espagnol {Rico Franco) peut passer pour une dernière forme très abâtardie. Au résumé, désignant par le nom de l'assassin les chansons néerlandaise, Scandinave, hongroise, écossaise, française, allemande, slave, italienne et espagnole, on peut figurer en cette sorte le rapport généalogique de tous ces poèmes :
Halewijn (Néerlande)
[Gert] Olbert (Allemagne)
Ulver ( Scandinavie)
(Slave)
La Monferrina (Italie)
Elf-Knight (Angleterre)
Molnar Anna (Hongrie)
Rico Franco (Espagne)
Renaud ( France)
Et maintenant, d'où venait au poète néerlandais le thème tragique qu'il a mis en œuvre ? Le thème fondamental est, en réalité, celui-ci : une femme rusée et hardie, au moment d'être mise à mort par un séducteur sanguinaire, le désarme par artifice, et le tue de sa main. Or, l'origine de ce thème, singulièrement lointaine et antique, a été mise en lumière par
Téminent philologue norvégien S. Bugge, avec une admirable sagacité.
Bugge fut d'abord frappé des noms assignés au séducteur assassin dans les divers idiomes germano-scandinaves : suivant les rédactions néerlandaises, il est nommé Halewijn ou Roland ; en Danemark, Hollemen (d'où, en Norvège, Rulleman et Normann), Ulver, Oldemor, Olmor (delà, par corruption, Romor, et consécutivement, en Suède, Rymer); en Allemagne [Gert] Oîbert; en Ecosse, enfin, Elf[-Knight\. Or, il est à remarquer, selon l'induction de Bugge, que ces noms, où l'on discerne un noyau commun : olv et une désinence qui oscille de (e)n à (e)ry convergent tous vers le mot Holevern ou Olevern ; en telle sorte que ce type verbal, et nul autre, étant présupposé, toutes les formes susdites s'ensuivent par des dérivations très explicables. Mais cet Holevern, ce « brigand qui apparaît, l'épée nue, au milieu de ses soldats », qu'une vierge courageuse et splendidement parée visite un jour et trouve sur son lit; à qui, pour échapper au déshonneur, elle coupe la tête d'un coup de son propre glaive ; cette vierge, ensuite, prenant la tête coupée par les cheveux, et l'emportant dans son tablier, et la suspendant à sa fenêtre ; le peuple enfin accueillant l'héroïne au son des trompes et des tambours : qu'est-ce autre chose que l'histoire biblique de Judith et Holopherne1, réfractée dans le cerveau naïf d'un poète populaire ?
Il suffit de mettre en regard des atours, de la chevauchée, de la sanglante prouesse et du retour triomphal de la princesse
1. M. L. Pineau, très versé dans les littératures Scandinaves, et d'ailleurs folkloriste zélé, fait allusion, dans son récent livre, Les vieux chants populaires Scandinaves, I, à la belle étude critique de Bugge ; mais il en estime les conclusions tellement insoutenables qu'il ne s'arrête même pas à les combattre. Pour lui, attaché qu'il est inébranlablement aux rêveries mûllériennes, il préfère voir dans la vise danoise de Kvindesmorderen le développement d'un mythe solaire, aryen ou pré-âryen ! C'est là un goût particulier, et dont je ne prétends pas disputer.
néerlandaise, les apprêts de Judith avant son départ de Bétulie :
Elle s'oignit d'un parfum précieux, arrangea ses cheveux, mit un turban et revêtit ses habits de fête. Puis elle mit des sandales à ses pieds ; elle prit ses bracelets, colliers, bagues et boucles d'oreilles, et elle se fit très belle, afin de fasciner les yeux des hommes qui la verraient.
son arrivée au camp assyrien et son entrée chez Olopherne :
Cependant les chambellans d'Olophernès l'introduisirent dans la tente où il reposait sur son divan...
la décollation du généralissime païen :
Elle détacha son cimeterre qui était au chevet du lit, puis l'ayant tiré du fourreau, elle saisit Olophernès par les cheveux... elle le frappa deux fois au cou, et lui coupa la tête ; et elle jeta le corps par terre. Elle sortit ensuite, et donna à sa servante la tête d'Olophernès, lui commandant de la mettre dans le sac [aux provisions]...
enfin la rentrée de Judith dans Bétulie délivrée, l'ostension du chef d'Holopherne et le cantique d'actions de grâces de la belle veuve :
Alors Judith dit aux peuples : « Écoutez-moi... suspendez cette tête au haut de nos murailles... » Aussitôt que le jour parut, ceux de Bétulie suspendirent au haut des murs la tête d'Olophernès...
Alors Judith chanta au Seigneur, et elle dit : « Chantez à la gloire de Dieu, au son des tambours et des cymbales! »
C'est ainsi que le général assyrien qui, d'après un roman patriotique écrit en Judée et tardivement reçu dans la Bible, mit le siège devant Bétulie et fut décollé par la main de la très belle, très pieuse et très rusée Judith, finit par devenir, à la longueur du temps, ce cruel chevalier et perfide enchanteur Renaud, qui, ayant noyé treize dames dans un vivier, y fut noyé par la quatorzième !
CATALOGUE DES VERSIONS
France {oïl et oc)
Sermoyer (Ain) i et 2 : Nyd, Poés. pop. de la France, I, mss. B. N.,
réd. 1854. — Publ. dans Mélusine, VIII. Picardie : Champfleury-Wekerlin, d'après Mme P. Dupont, Chans.
pop. des prov. de France, 1860.
* Provence, Arbaud, Chants pop. de la Provence, I, 1862.
Roche-en-Régnier (Hte-Loire) 1 et 2 : 1 „ „ . TT 0
0 ,, . „ ■ . /T . x ' Smith, Romania, II, 1873.
cv-Maunce-en-Gourgois (Loire) : \
Messin : } Rolland, Mélusine, VIII, r. 1878 (la 2me version conta- Paris : ) minée).
Armagnac : Bladé, Poés. pop. franc, rec. dans F Armagnac et VAgenais,
Ceyzériat : Guillon, Chans.pop.de V Ain, 1883.
* Albret : Dardy, Anthologie pop. de VAlbret, I, 1891.
* Lubersac (Corrèze) : Lemovix (pseudonyme), Écho delà Corréxe,
* Tulle : J. Roux, Écho de la Corrèze, n° 18, 1893. — Repr. dans
Mélusine, VIII. ?
Franche-Comté : Beauquier, Chans. pop. rec. en Franche-Comté, 1894 ».
1. Cette version comtoise paraît directement issue de la picarde de Mme Dupont et, partant, peut être négligée.
Nivernais 1 et 2 : Millien, inédits, r. 1894.
Touraine : \
Séez (Savoie) 1 : j J. Favre, inédits, r. 1895.
Val-de-Tignes (Tarentaise) : )
Séez 2 1 )
. '. i Id., inédits, r. 1896.
Chamonix : S
FORMULE RYTHMIQUE
0 Complainte. Vers de 14 syl. =7+7, masculins, rimant deux par deux ; chaque distique forme couplet.
TEXTE CRITIQUE
Jésus-Christ s'habille en povre, l'aumône va demander : « Monsieur qu'êtes sur la porte, faites-moi la charité. »
— « Ah ! va-t'en, coquin de povre, je n'ai rien à te donner. »
— « Des miettes de vo table, je ferois bien mon dîner. »
— « Les miettes de ma table, je les garde pour mes chiens : Mes chiens m'apportent des lièvres, toi tu ne m'apportes rien. »
— « Dame qu'êtes en fenêtre, faites-moi la charité. »
— « Entrez, entrez, mon bon povre, un bon souper trou-
verez. »
1 . a) Provence, Sée% 2, Sl-Maurice (Jésus s'h...), Messin (...s'en va chercher); cf. Paris, Picardie, etc. — Dans Lubersac et Tulle, Jésus est remplacé par « trois anges ». — b) Ceyçériat, Sée^ 2 (...à 1. p...), Messin (L'homme qui est...); cf. Provence, Armagnac, Tignes, Paris.
2. a) Provence -f- Aïbret, Tignes, Messin ; cf. Sermoyer r, Cey^èriat, Armagnac. — b) Picardie -f- Sx-Maurice (vo t.); cf. Provence, Cey^ériat, Sermoyer 1 et 2, etc.
3. a) Armagnac, Picardie -f- Aïbret (ma t.); cf. Cey^ériat, Sermoyer 1 et 2, Provence, etc. — b) Sx-Maurice, Sermoyer 1 et 2, etc. (...me prennent...) Provence (... m'aduson...), Aïbret (Car... me port. 1...), Roche 1 et Sée% 2 (Les ch...) Paris (Mon ch...), Armagnac (Le ch...) -J- Paris (Et t. tu m'ap...), PicardieÇEt t. ne rap...), Armagnac (Toi, pauvre, n'ap...).
4. a) Picardie et Sermoyer 1 (Mad...) Nivernais 2 (O la d...), Cey^ériat (Mad... à la f...); cf. S*- Maurice, Messin, Paris, Tignes. — b) Messin, Roche 1 (...le b. p...), Roche 2 (E., pauvre, m. b. p...), + Picardie; cf. Aïbret, Armagnac, Tulle, Lubersac.
Quand le povre sort de table, il demande à se coucher.
« Montez, montez, mon bon povre, un bon lit frais trouverez. »
Tout en entrant dans la chambre, ils ont vu grande clarté : « Oh ! dites-moi, mon bon povre, la lune qui s'est levé' ! »
— « Oh ! non, ce n'est pas la lune, sont vos bonnes charités, Vos bonnes œuvres, madame, qui sont partout épanché's. »
« Oh ! dites-moi, mon bon povre, vous me semblez Jésus- Christ ? »
« N'ayez pas peur, bonne dame, je sui roi du paradis.
5. a) Armagnac -f- Picardie, Sée% 2, Tignes ; cf. Aïbret. — b) Picardie -f- Cey^ériat et Sermoyer 1 (mon b. p.) ; cf. Provence, Armagnac, Tignes, etc. — Ici, dans plusieurs versions, un épisode interpolé.
6. a) Cey^ériat, Sermoyer 1, Sèe\2, Armagnac -[- Provence (. .an v.), S^-Maurice (ils virent...) ; cf. Touraine, Albret, Lubersac, etc. — b) Cey^ériat, Sermoyer 1 (Or, dites...) -\- Albret, Sée\ 2; cf. Picardie, S^-Maurice, Roche 1, Chamonix, etc.
7. a) Roche 1, Sx-Maurice (. . .c'est v. b. ch.); cf. Sée% 1, Chamonix, Nivernais 1 et 2. — b.) Ceyicriat, Sermoyer 1 ; cf. Sermoyer 2, Provence.
8. a) Sée% 1, Chamonix -f- Roche 2 (dites-moi). — b) Armagnac -f- Roche 2; cf. Sermoyer 1, Sée^i, Chamonix.
G. Doncieux. — Romancero populaire de la France.
« Dans trois jours vous serez morte, en paradis vous irez. Et votre mari, madame, en enfer ira brûler. »
9. a) Picardie -J- Messin et Roche (vous serez morte); cf. S^-Manrice, Albret, Tignesy etc. — b) Picardie, Tignes ; cf. Messin, Sermoyer 1 et 2, Cey^ériat, Albret, Armagnac, Roche 2, Sl-Maurice, Provence.
Maintes versions mentionnent de plus la servante, qui, ayant refusé de coucher le pauvre, sera damnée de même que le mauvais riche. Cet épisode, qui allonge la chanson de trois ou quatre vers, doit être tenu pour parasite : il rend la fable traînante et affaiblit l'anthitèse essentielle entre le mari et la femme. — • Dans certaines versions, le divin pauvre, en annonçant à la dame sa mort prochaine, l'invite à se confesser : addition de quelque chanteur aussi maladroit que dévot.
Cette complainte, à en juger par son style, ne saurait remonter plus haut que le xvne siècle. Il ressort des rimes qu'elle fut composée dans la France d'oïl, et la forme de l'adjectif possessif vo(== votre) indique une province du Nord-Est : Ile-de-France septentrionale, Picardie ou Flandre.
Le thème est dans un rapport manifeste avec la parabole du Mauvais Riche, qui se lit au chapitre xvi de l'évangile de saint Luc :
Il y avait un homme riche qui s'habillait de pourpre et de fin lin, et banquetait chaque jour magnifiquement. Et il y avait un mendiant, nommé Lazare, qui gisait à sa porte, tout plein d'ulcères, désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche ; et personne ne lui donnait, mais les chiens venaient et léchaient ses ulcères. Or, il arriva que le mendiant mourut et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enseveli dans l'enfer...
La suite de la parabole, savoir le dialogue du riche défunt avec Abraham, la mention que fait celui-ci de Moïse et des
Prophètes, est chose d'une couleur trop spécialement israélite pour intéresser le commun des fidèles : mais on sent comme la première partie, avec sa morale si simple et si humaine, sa conclusion du riche puni et du pauvre glorifié, s'harmonise bien à l'esprit populaire, quel succès surtout elle dut obtenir dans le monde des pauvres gens. Tombée des centaines de fois de la chaire chrétienne à l'oreille des foules, mise à la scène, au cours du xve siècle, dans une Nouvelle moralité du Mauvais Riche et du Ladre, à dou^e personnages (incunable), cette parabole, mieux que pas une autre de l'Ecriture Sainte, devait donner matière aux faiseurs de complaintes et figurer en première ligne dans le répertoire des chanteurs mendiants.
Mais s'il est certain que ce chant de Jésus- Christ en pauvre se rattache au 3me évangile, c'est en somme par un lien assez lâche ; tant la parabole évangélique, hormis cette donnée constante du riche avare et damné, se trouve modifiée dans la complainte par un mélange d'éléments nouveaux. Or il existe, à côté de cette forme hybride, une chanson du même type (vers de 14 syllabes, masculins), commune à la Catalogne, au Piémont, à la France d'oc et à la France d'oïl l qui offre, sans
1. Catalogne : Briz, II. — Milâ, n° 16 (6 versions). Turin : Nigra, n° 150.
*Brivadais; P. Le Blanc, Mélusine, VII (réd. 1854). — * Provence 1 : Poés. pop de la France, I, mss. B. N. — Provence 2 : Arbaud, I. —
* Ste-Eulalie (Ardèche) et Retournaguet (Hte-Loire) : Smith, Romania II. —
* Quercy: Daymard. — * Landes : Foix. — * Albret : Dardy. — * Tulle : J. Roux, Écho de la Corrige, 1893.
Cher (2 versions) : R. de Laugardière, Poés. pop. de la France, I, mss. B. N., r. 1857 : publ. dans Mélusine, VIII. — Yonne : Quépat, Mélusine, I. — Poitou (3 versions) : Desaivre, Chants pop. des Rois en Poitou. — Nivernais : Millien, inédit. — Dans mainte version d'oc ou d'oïl, le vers est réduit au dodécasyllabe.
Le vieux cantique réimprimé par Socard, Noëls et Cantiques imprimés à Troyes et que cite Child, n'a aucun rapport avec la complainte populaire ; c'est une paraphrase fort plate de l'évangile, de main lettrée et sur un rythme savant.
plus, la paraphrase fidèle du Mauvais Riche de l'Écriture et par cela même déclare sa priorité. Ici, comme dans saint Luc, un pauvre, arrêté devant la porte du riche, demande à se nourrir des miettes de sa table ; le riche le rebute en le menaçant de ses chiens. Peu de temps après, le pauvre meurt et se présente à la porte du Paradis, que saint Pierre lui ouvre incontinent ; le riche meurt à son tour, demande l'entrée du ciel, mais il est précipité en enfer. Tel est le contenu des versions catalanes, dont la simplicité et la pureté relatives donnent à croire que la chanson eut la Catalogne pour berceau. Elle cadre de façon curieuse avec le prologue de la moralité française du Mauvais Riche et du Ladre ; même les deux pièces ont en commun certain trait qui manque dans l'évangile : le riche menaçant de lancer aux trousses du mendiant les chiens qui tout à l'heure lécheront ses ulcères; d'où l'on peut inférer que la moralité fut jouée quelque jour dans la région des Pyrénées, devant un rimeur populaire de Catalogne, qui s'avisa d'en faire une chanson. Ces couplets, propagés en pays d'oc et de là en Piémont, gagnèrent aussi les provinces d'oïl, tout en prenant en route des accroissements divers : tel l'interrogatoire du Riche défunt par saint Pierre, et surtout ce distique plaisant où le Riche déclare sa préférence pour les chiens qui lui « apportent des lièvres », au lieu que le pauvre « ne lui apporte rien ».
Une ballade anglaise du xvie siècle, Dives and Layarus, dont trois versions ont été publiées par Child, The engl. and scott, pop. Ballads, n° 56, III, ressemble beaucoup à la chanson romane du Mauvais Riche, sans toutefois en être issue. L'auteur de cette ballade, qui prend le mot latin Dives pour un nom propre, a conservé d'une façon plus complète que le Catalan l'épisode, originairement dramatique, des chiens lancés sur le pauvre : il devait se servir, lui aussi, de quelque pièce de théâtre plus ou moins approchante de notre moralité du xve siècle, et où le Riche, dans la liste des personnages, était désigné en latin.
Le thème du Mauvais Riche a été pareillement exploité dans
la poésie populaire de l'Allemagne {Des dùlkener Fiedlers Liederbuch, n° 53) et dans celle des Slaves (Sutil Moravské nârodni Pisnë. — Bezsonov, Kaliski Perecho%ie,l).
Revenons à la complainte purement française de Jésus-Christ en pauvre. Postérieure à celle du Mauvais Riche, il est sûr aussi qu'elle en est dépendante : car elle reproduit mot à mot (3me couplet) le distique des chiens et des lièvres, qui caractérise les versions françaises de cette chanson r. L'auteur de Jésus-Christ en pauvre, connaissait quelque version du Mauvais Riche ; il en gardait du moins en sa mémoire le rythme (vers de 14 syllabes, masculins), la teneur d'un couplet remarquable et le thème essentiel. Mais ce thème, il le transforma profondément par l'adjonction d'une donnée commune à toutes les mythologies du monde, celle d'un être surhumain qui voyage ici-bas déguisé en simple mortel. Pour lui, le pauvre innommé, c'est Jésus-Christ. Et là encore, le chansonnier n'avait guère à se mettre en frais d'invention : car les apparitions angéliques ou divines, sous les traits d'un pauvre homme, sont un lieu commun des vies de saints du moyen âge. Saint Yves nourrit un pauvre affamé (Dom Lobineau, Vies des Saints de Bretagne), saint Julien l'Hospitalier accueille et soigne un pauvre lépreux {Légende dorée) : et voilà que l'homme misérable se transfigure à leurs yeux en un ange resplendissant. Toujours selon la Légende dorée, saint Martin et saint Jean l'Aumônier de rechef, donnent leur manteau à un pauvre, qui est nu : le Christ leur apparaît en songe, vêtu du même manteau qu'ils avaient dépouillé la veille. Et saint Josse s'étant privé de tout son pain
1. Comp. aussi legwerz armoricain de la Mort de V Usurier, dont la collection Penguern contient deux rédactions mss., l'une publiée par Luzel, Ann. de Bretagne, V, l'autre par Ernault, Mèlusine, VIII. Dans ce gwerz, d'ailleurs absolument distinct du Mauvais Riche, l'usurier répond aux supplications du pauvre : « Mes chiens sont à chasser le lièvre; quand ils reviendront, ils trouveront bon tout cela. » Cette réplique provient à coup sûr d'une infiltration de la complainte française .
pour apaiser la faim d'un mendiant, ce mendiant se révèle à lui comme la personne même du Sauveur. Si parfois encore des chemineaux à longue barbe reçoivent de nos paysans le sobriquet de Jésus-Christ, c'est là un ressouvenir inconscient de ces histoires de sainteté : l'on ne croit plus aujourd'hui que le Fils de Dieu se promène sur les routes « habillé en pauvre », mais des générations l'ont cru; l'ancienne foi évanouie a laissé dans l'imagination du peuple des empreintes qui durent, et la tradition maintient encore comme une forme de langage ce qui fut la vivante pensée des ancêtres. Ainsi le pauvre de la complainte une fois devenu Dieu, voici que disparaît l'antithèse entre le riche damné et le pauvre bienheureux, qui fait le fond de la parabole. Cette antithèse nécessaire, le chansonnier la rétablit pourtant par un autre biais : ne pouvant plus opposer le bon pauvre au mauvais riche, il oppose au mari avare la femme charitable; l'une sera sauvée, l'autre sera damné comme devant, et le ciel et l'enfer y ont toujours leur compte. Le pauvre, qui est Jésus-Christ, rentre dans son personnage divin en prédisant au couple la punition et la récompense prochaines. Il confirme d'ailleurs son discours d'un fort beau miracle : cette clarté soudaine épandue dans la chambre, cette lumineuse émanation d'une âme, qui traduit aux yeux les ferveurs de la charité l ; et cela forme un tableau qu'on dirait conçu par le génie de Rembrandt : une face triviale
i . On a recueilli quelquefois une chanson médiocre, le Miracle du Crucifix dont la donnée n'est pas sans analogie avec celle de Jésus-Christ en pauvre (Velay : Smith, Romania, II. — Poitou i et 2 : Desaivre. — Belgique :Doutrepont, Bulletin de Folk-Lore, II). Il s'agit d'un pauvre qui demande la charité à une dame ; il est logé pour la nuit, dans une chambre ; le lendemain matin, le pauvre a disparu, mais on trouve un grand crucifix à sa place. Le prototype de ce miracle est dans la légende de sainte Elisabeth de Hongrie : Cette reine ayant fait un jour coucher un lépreux dans le lit conjugal, son mari, pris de colère, soulève le drap et découvre l'image du Crucifié (voy. de Montalembert, Hist. de 5*e Elisabeth de Hongrie, ch. vin, d'après le dominicain Théodoric de Thuringe, qui écrivait à la fin du XIIIe siècle).
de vieille et un gueux en haillons, transfigurés par un grand coup de lumière; sous le rayonnement du météore surnaturel, la nuit déchirée et béante, des frissons de lueur mystérieuse au travers, et se collant aux murs, tapie dans les recoins de la chambre nocturne, la masse foisonnante et refoulée des ombres...
Tout ceci est fort loin de la parabole évangélique, mais la parabole n'égale point ceci en naïveté ni en merveilleux. Le chansonnier catalan a le mérite de l'exactitude ; mais qu'il reste loin de la libre fantaisie du Français ! Celui-ci est mieux qu'un traducteur, c'est un modeste artiste qui, de morceaux pris çà et là, a composé une mosaïque un peu barbare, mais d'une vive couleur et d'un dessin ayant du caractère. Humble est sa création, mais il a créé quelque chose.
CATALOGUE DES VERSIONS
France d'oïl
Valois : G. de Nerval, la Sylphide (périodique), VI, 1842. — De nouveau dans Les Filles du feu et La Bohême galante, du même.
Version reproduite par Tarbé, Romancero de Champagne, I ; par Bughon, Noëls et Chants pop. de la Franche-Gomtè ; par Berthoumieu, Fêtes et Dévotions populaires-, par Rolland, III. C'est elle encore que A. Gouzien a donnée sous le titre de la Légende de saint Nicolas [1864], avec une mélodie composée, ou plutôt arrangée par lui ; toutefois ce compositeur a altéré le texte de Nerval par la suppression d'un couplet et par l'addition d'un couplet factice.
Monthermé (Ardennes) : Nozot, Poés. pop. de la France, VI, mss. B. N., réd. 1857. — Publ. par Rolland, III, et par Meyrac, Traditions des Ardennes l .
1 . Il est surprenant que cette complainte n'ait été recueillie que deux fois, en somme, dans la tradition populaire : d'abord par Gérard de Nerval (qui déclare la citer incomplètement), puis par le Champenois Nozot. Quant aux innombrables rédactions imprimées de la chanson qui circulent en France, ce sont tout bonnement des copies de la version Nerval, ou plus souvent de la version Gouzien, laquelle se réduit elle-même, comme on vient de dire, à une
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte. Quatrains de vers octosyllabiques, masculins, rimant deux par deux.
forme remaniée de la version Nerval. La mélodie de Gouzien, chantée par les frères Lionnet, eut beaucoup de vogue en son temps ; et la chanson rentra ainsi dans la tradition orale, j'entends celle des lettrés : par exemple, une version recueillie de la bouche du caricaturiste Léonce Petit, et que M. P. Sébillot m'a communiquée, n'est rien autre chose que le texte donné par Gouzien, avec d'insignifiants lapsus et le rétablissement du couplet de Nerval supprimé,
TEXTE CRITIQUE
Il étoit trois petits enfans,
Qui s'en alloient glaner aux chams.
Ils sont tant allés et venus
Que le soleil on n'a plus vu.
S'en sont allés chez un boucher :
« Boucher, voudrois-tu nous loger ? »
— « Allez, allez, mes beaus enfans, Nous avons trop d'empêchement. »
Sa femme, qu'étoit derrier lui, Bien vitement le conseillit :
« Ils ont, dit-elle, de l'argent, Nous en serons riches marchans. »
« Entrez, entrez, mes beaus enfans !
Y a de la place assurément.
1. ab) Valois. Monthermé parle mal à propos de « trois enfants de saint Nicolas ». — cd) Monthermé. Valois résume le sens de ces deux vers en ajoutant « un soir » au couplet suivant.
2. a b) Valois + Monthermé (sont allés). — c d) Monthermé. Ce distique et tout le couplet suivant manquent dans Valois.
3 . a b c d) Monthermé (. . .conseillant. . .) : la rime exige la correction conseillit, forme d'ailleurs usuelle.
4. ab) Valois -j- Monthermé (mes beaux e.). — cd) Monthermé (On les a fait...). Je corrige « on les a fait » en « nous vous ferons », cette phrase faisant naturellement partie du dialogue, et non du récit.
Nous vous ferons fort bien souper, Aussi bien blanchement coucher. »
Ils n'étoient pas sitôt entrés, Que le boucher les a tués, Les a coupés tout par morceaus, Mis au saloir comme pourceaus.
Quand ce fut au bout de sept ans, Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s'en alla chez le boucher :
« Boucher, voudrois-tu me loger ? »
— « Entrez, entrez, Saint Nicolas !
De la place, il n'en manque pas. »
Il n'étoit pas sitôt entré,
Qu'il a demandé à souper.
« Voul'ous un morceau de jambon ? »
— « Je n'en veus pas, il n'est pas bon. »
— « Voulez-vous un morceau de veau ? »
— « Je n'en veus pas, il n'est pas beau.
5. ab) Valois ; cf. Monthermê. — cd) Valois (...c. en petits m.) ; cf. Monthermé.
6. a) Monthermê (Q.. c'est venu...); cf. Valois. — bcd) Valois ; cf. Monthermê.