‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 52 sur 160 · VERSIONS FRANÇAISES DU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

VERSIONS FRANÇAISES DU NORD-OUEST

Elle se subdivisent en deux branches, l'une poitevine et bretonne, l'autre normande.

A. Branche poitevine-bretonne

Deux versions la représentent : une du Bas-Poitou (P),

publiée par Bujeaud, une des environs de Lorient (5),

publiée par Rolland, toutes deux fort semblables, comme on

en va juger :

\ P. O mon père, ô mon père, vous m'avez bien promis... I ( B. Mariez-moi, mon père, car voici la saison :

i P. Et quand je serais grande, de m'donner un mari. ( B. Si la saison se passe, les amants s'en iront.

i P. — Mais, ma fille, ô ma fille ! quel mari voulez-vous ? 2 / B. — Qui aurez-vous, ma fille, un prince ou un baron ?

I P. — Je n'veux ni roi, ni prince, ni baron de la cour, I B. — Je n'en veux pas de prince, ni prince ni baron.

\ P. Je veux mon ami Pierre, qui est là-haut dans la tour. ( B. Je veux mon ami Pierre, qu(i) est là-haut dans c'te tour.

\ P. — Mais, ma fille, ô ma fille, Pierre n'est point pour vous : ' B. — Trop tard parler, ma fille ! Pierre n'est pas pour vous :

\ P. Pierr' s'ra pendu en branche, demain au point du jour. \ B. Pierre est jugé à pendre, mardi au point du jour,

\ P. — S'il est pendu en branche, qu'on me pende dessous ! I B. — Si vous allez l'voir pendre,... enterrez-moi dessous !

1. Le sens de ce vers se lie avec le refrain : V amour de mon berger.

2. Les chiffres entre parenthèses réfèrent le lecteur aux vers correspondants du texte critique.

C P. Vous mettrez sur sa fosse un beau livre d'amour, } [ B. Vous mettrez sur sa tombe un beau drap de velours,

j" P. Vous mettrez sur la mienne un beau chap'let d'amour. { B. Vous mettrez sur la mienne quat'beaux pommiers d'amour.

(P. Tous les pél'rins qui passent diront l'chap'let pour nous : ( B. Si les gens du roi passent, goût'ront de ce fruit doux.

, ( P. Vlà un garçon, un' fille, sont morts dans leurs amours !

( B. Diront : La belle est morte, est mort' pour ses amours !

Et en guise de refrain, P met à la suite de chaque vers :

Dondaine — V amour de mon berger — dondé! B coupe le second hémistiche en cette sorte :

car voici — la la, lira la — car voici la saison.

Le groupe PB a pour traits distinctifs le changement du mot « prison » (v. 10) au mot « tour », amené par la nasalisation de on, qui détruit l'assonance; et la contraction des vers (12) et (13) en un seul, d'où une altération du sens (la fille veut être enterrée sous la potence de Pierre). Le début aussi et la fin y offrent des interpolations caractéristiques. Quelque chanteur, estimant un peu brusque la façon dont l'entretien s'engage dans les versions sud-ouest, a mis en tête une couple de vers prononcés par la fille : ces vers sont empruntés à une chansonnette dialoguée, fort répandue en France, et qui s'intitulerait bien la Fille à marier: « Mariez-moi, mon père ! » ou « ma mère !... », supplie une jeune fille, qui meurt d'envie d'entrer en ménage. Là-dessus, le père lui fait une série d'objections dilatoires, mais à chacune elle trouve réponse l. Cette phrase initiale de la belle, exactement rapportée dans B, se trouve dans P en substance. Les vv. (14-17) n'ont pas été oubliés par les chanteurs de PB, qui en ont gardé le

1. *Provence : Arbaud, II. — *Forez : Gras, Dict. du Patois fore\ien. — *Gascogne : Cénac-Moncaut. — *Id. : Bladé, III. — Comté : Buchon. — Angoumois : Bujeaud, I. — Haute-Bretagne : Sébillot.

dessin, mais changé totalement la couleur : au lieu des fleurs sépulcrales cueillies par les pèlerins, l'un (5) met sur la tombe de Pierre « un drap de velours », sur celle de la jeune fille « quatre pommiers d'amour », au fruit desquels « les gens du roi goûteront » en passant ; l'autre (P), plus dévot, place sur la fosse respective des deux amants « un livre d'amour » et « un chapelet d'amour » à l'usage des pèlerins. C'est bien toujours l'idée méridionale, mais rhabillée au goût des gens du Nord.

B. Branche normande

Elle comprend huit versions, savoir : celles du ms. de Namur == N1, du ms. de Bayeux = iV2, du chansonnier imprimé de del Abbate = N*, du chansonnier Ballard == A/"4, du texte Le Fèvre = Nr>, du ms. d'Aix-en-Provence = N6, du chansonnier de Launay = AT7, de la collection Legrand = F, lesquelles, à considérer les variantes iudividuelles, se distinguent en quatre groupes : N1, N2, N* (presque identiques), — N 4, N>, N6, — Nt, — F.

La branche normande offre un intérêt exceptionnel : c'est que depuis le xve siècle, où fut rédigé le manuscrit de Namur, jusqu'à l'année 1876, que M. Legrand recueillit sa version de la bouche d'une personne de Fontena}'-le-Marmion, elle nous fournit une tradition suivie et bien authentique de quatre siècles.

Voici, en négligeant N2 et A/"3 (qui reproduisent sensiblement A'1), ainsi que N$ etN6 (qui se réfèrent à Afa), le tableau synoptique des quatre versions principales :

/ Nl La belle se siet au piet de la tour,

N* La fille du roy est au pied de la tour,

Ni C'est la fille du roy qui est au pied de la tour,

F Dans la cour à ma tante n'y a un pommier doux,

N1 Qui pleure et sospir[e] et maine grant dolour. N* Qui pleure et souspire, meine grand doulour. iV? Qui ploure et soupire et moine grand doulour. F La fille du roi d'Espagne est qui pleure dessous.

JV1 Son père li demande : Fille, que voleis-vous? , N* Son père luy demande : Fille, qu'avés-vous ? ' 2V7 Sa mère lui demande : Fille, qu'avez-vous ?

F Son pèr' qui la va voir : O ma fill', qu'avez-vous ? (8)

N1 Voleis-vous marit, ou voleis-vous seingnour ?

N* Voulés-vous un mari, mari ou seignour? . Ni Y voulez-vous un comte, baron ou seignour ? ( F

IJSji — je ne vuelhe marit, ne (je) ne vuelhe seingnour,

2V4 — Je ne veux un mari, mari ni seignour,

iV? —

f N1 Je vuelh(e) le mien ami qui paurist en la tour. . \ N* Je veux le mien amy qui est en la tour.

s Ni Je veux mon ami Pierre, qui est dedans la tour F Je pleur' mon ami Pierre, qu(i) est là-haut dans la tour.

N1 — Par Dieu, ma belle fille, à celi faureis-vous.

Ni — Taisez-vous, ma fille, ce n'est pas pour vous.

F — Ah ! ne pleurez pas Pierre, Pierr' ça n'est pas pour vous.

ÀTl Car il sera pendut demain au point do jour. Af4

' N? Il y sera pendu demain au point du jour. F Demain on l'pend en l'air, demain au point du jour.

i N '■ — Mon père, s'on le pent, se m'ensouyeis dessous.

1 iV+ — .

' iV? — Si on le fait mourir, enterrez-moi dessous.

F — Ah ! si on l'pend en l'air, qu'on m'enterre dessous !

{ F On mettra sur ma tombe un blanc rosier d'amour.

[ iV1 Ensi diront les gens : Ce sont loyals amours.

1 N? Tous ceux qui passeront diront : Voilà doulour, F .....

> Nl . .

y /J 1 A^7 Las ! qu'une fille meure pour la trop grand amour.

La plupart des versions normandes ont un vers-refrain, de même facture et assonance que les autres ; N3, iV4, Ns, N6, N1 :

Hélas ! il n'a nul mal, qui n'a le mal d'amour.

et F :

Tandis que nous som' jeunes, ah ! divertissons-nous !

L'assonance en ou est partout observée exactement; mais, sauf dans la version orale, très supérieure aux plus anciennes, le rythme est fort maltraité : la notion de la césure féminine s'est perdue, et les hémistiches vont flottant de 5 à 6 syllabes, avec, dans plusieurs versions, une tendance nette au décasyllabe à membres égaux.

Pour le sens, des particularités communes à PB et à la branche normande (« la tour » au lieu de « la prison » à la fin du v. (10); la contraction des vv. (12) et (13) en un seul, terminé par le mot « dessous »), attestent une parenté étroite entre les deux familles, quoique aucune des deux ne soit issue de l'autre, car le type normand a conservé à peu près intact le v. (4), qui manque dans PB; et, d'autre part, au v. (8), il a substitué, pour la rime, « seignour » à « baron », que PB n'ont pas encore modifié. Le motif des fleurs funéraires a d'ailleurs disparu de N l - A/"7, ou n'a laissé, dans F, qu'un faible vestige. Enfin le type normand possède en propre un début narratif, d'après quoi l'héroïne est une belle ou fille de roi éplorée, assise au pied d'une tour1. Rapprochant cette belle «au pied

1 . De Beaurepaire, Etude sur la Poésie pop. en Normandie, cite une petite ronde normande (deux couples d'octosyllabes, qui se répètent indéfiniment avec une ritournelle) :

Madame est au pied de la tour, — Triste, songeant à ses amours. Beau chevalier est dans la tour, — Pleurant sa belle et nuit et jour.

laquelle n'est peut-être qu'un vestige de ce début narratif.

de la tour 9 qui pleure et soupire », de la Pernette qui prend « son petit tour » et « fait un soupir d'amour », faut-il supposer, avec M. Nigra, qu'un chanteur ait passé de l'une à l'autre leçon par l'effet d'une confusion entre la tour = turrem et le tour = tornurn} Cela est ingénieux, mais sans nulle apparence : le chanteur normand, qui travaillait sur une version tronquée du type sud-ouest, n'a pas dû connaître les premiers vers de la Pernette ; et l'emploi, ici et là, du même mot « tour » dans un double sens s'explique suffisamment bien par une coïncidence fortuite.

En tout cas, nonobstant l'avis contraire de l'éminent philologue, à qui l'antiquité des rédactions normandes paraît en avoir imposé, la priorité de la Pernette méridionale ne peut pas faire question; et une analyse de détail en fournirait de surabondantes preuves : on se rend compte, par exemple, que les mots « tour », « seignour » aient remplacé à la rime les synonymes « prison », « baron », qui, dans la bouche d'un Français d'oïl, n'assonaient plus, mais la réciproque se comprendrait mal ; entre la fin du 3e vers selon la tradition normande : « Ma fille, qu'avez-vous ? » et le commencement du 4e : « Voulez-vous un mari ?», il y a un hiatus évident, que comblent justement les vv. 5-7 de la Pernette ; le 9e, de même, ne se conçoit que par une contraction vicieuse des vv. 12 et 13 ; et enfin, les deux ou trois derniers ne sauraient passer que pour une variante incomplète et décolorée de la finale méridionale. Pour tout dire d'un mot, que Ton combine ensemble tous les exemplaires connus de la tradition normande aussi bien que poitevine ou bretonne, et que le type ainsi obtenu soit confronté avec notre texte critique de la Pernette : pour la justesse du rythme, pour la suite et la richesse des idées, pour la pureté de l'expression, celle-ci apparaît tellement supérieure, qu'elle est, pourrait-on dire, à la Belle à la tour ce qu'est à un vieux marbre tout fruste et mutilé le pur galbe de la statue neuve.

VERSIONS PIEMOKTAISES.

Sous le titre de Fior di tomba, Nigra donne huit versions de la chanson : A, [Af], D, E, F (Piémont), B, C (Canavais), G (Montferrat)1. A quoi il faut joindre deux montferrines (M! ', M"), publiées par Ferraro, Canti monferrini et C. del Basso-Monferrato, et celle de la Vallée-d'Aoste (F), cataloguée plus haut parmi les versions françaises, mais qui n'est en fait qu'une piémontaise francisée. Ces onze rédactions se subdivisent en trois groupes : A B M' — C D E V — F G A' M.

Voici le texte de A, que M. Nigra a choisi pour type :

Di là da cui boscage na bêla fia a j'è. (4 -\- 7) So pare e sua mare la vôlo maridè,

(8) A vôlo dè-i-l'a un prinsi, fiôl d'imperadur.

(9) — Mi vôi ne re, ne prinsi, fiôl d'imperadur. (10) Déi-me col giuvinoto, ch'a j'è ' n cula përzun.

(na) — O fia, dia mia fia, l'è pa 'n parti da ti. (1 1 b) — Duman a ûndes ure a lo faran mûri

(12) — S'a fun mûri cul giuve, ch'a m' fasso mûri mi !

(1 3) Ch' a m' fasso fè na tumba ch' a i sia d'post për tri : Ch'a i stago pare e mare, Y m'amur an brass a mi.

(14) An sima a cula tumba piantran die rôze e fiur.

(15) Tùta la gent ch'a i passa a sentiran 1' odur.

(16 + 17) Diran : J' è mort' la bêla, l'è morta për l'amur !

On voit que les versions piémontaises ont gardé de l'original français, avec le mètre dodécasyllabique, l'assonance fondamentale en u = ou (mélangée d'ailleurs avec d'autres en è et ï). L'onomatopée tiri-ta-lalena (cf. la tra, lala...) est indiquée comme refrain de C.

Pour le sens, A, et conjointement B M", est aussi semblable que possible au type français du sud-ouest, duquel il procède en

1. Il faut écarter, chez Nigra, les deux versions de Novare (H) et Venise (/), qui n'ont rien de commun avec la Pernetie, sauf la finale, qu'on y a rajustée très maladroitement à une chanson de îa fausse Morte.

droite ligne; sauf quelques particularités, imputables pour la plupart aux chanteurs d'outre-monts, et qui se réduisent à ceci. Le premier vers est une formule banale d'introduction, rajoutée ; et dans les deux vers suivants, la même idée que le français exprime en dialogue est présentée sous forme narrative, de façon que l'entretien commence au refus de la fille : « Je ne veux ni roi, ni prince... » Le nom de Pierre est tombé; le verbe « pendre » est remplacé par « faire mourir » ; les « roses » et les « fleurs » tombales sont restées, mais non la distinction que le français fait entre les unes et les autres ; au lieu d'en cueillir un brin, on en respire l'odeur *; enfin toute la couleur religieuse du poème (pèlerins de Saint-Jacques, prière pour le repos de l'âme) s'est effacée 2.

Encore que ces altérations, communes à l'ensemble des versions piémontaises, les constituent en une même famille, plusieurs de ces versions se réfèrent néanmoins à d'autres types français que le groupe ABM". Qu'une version normande ait influencé C D E F, cela ressort des premiers vers de D, dont voici la traduction littérale :

Sur cette montage il y a une belle tour. Dessous il y a une fille qui pleure nuit et jour. Son père la va voir : Pourquoi pleurez-vous ?

Et l'on s'assure que F G A' M' sont dans un rapport non moins étroit avec la famille poitevine-bretonne, en confrontant le début de la version de Lorient avec celui de G :

O mère, mariez-moi ! [voici] que passe la saison, Les prunes sont mûres, les pêches sont déjà bon[ne]s.

i. Cette leçon en particulier est d'origine française, car on la trouve aussi dans les versions catalanes, citées plus loin. L'accord des deux familles étrangères suppose une version sud-ouest qui portait :

Toute la gent qui passe en sentira l'odeur.

i 2. Ajoutez que, selon beaucoup de versions piémontaises, l'héroïne est désignée, mais dans la finale seulement, par le nom de «Rosina ».

En somme, la propre famille sud-ouest a produit d'abord le groupe A B M" ; et, la chanson une fois implantée en Piémont, certaines versions ont été modifiées par le contact ultérieur, soit d'un type normand (CDE F), soit d'un type poitevin (FGA'M).

Une singularité caractéristique de la famille piémontaise est encore à signaler. Dans toutes les versions, G M'M"V exceptées, le v. 13 de l'original est altéré et surchargé de la façon la plus bizarre : il ne s'agit plus de faire une tombe pour les deux amants, mais bien pour trois ou quatre personnes, afin que la belle y soit enterrée avec « son père, sa mère et son amoureux entre ses bras ». Il faut croire que cette sépulture de famille, tout absurde qu'en soit l'idée, a plu beaucoup aux chanteurs piémontais; car l'interpolation a presque partout supplanté chez eux la leçon légitime.

Quant à la version émilienne (Ferraro, C. pop. ai Ferrara), l'on n'y trouve qu'un résidu informe de la Pemette : le sujet n'est même plus compris (ce n'est pas l'amant qui est en prison, c'est la fille que sa mère menace d'y mettre), et la finale seule est demeurée intacte.

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